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Que nous reste-t-il à 80 ans, quel regard porté sur sa vie, quelle décision allons nous prendre. Voici Jérôme sa vie ses réussites ses échecs ses doutes et ses peurs et la fin de de sa huitième décennie.
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29 février: 80 ans âge de raison

 

6h34, Jérôme se réveilla, cela fait bien longtemps qu’il se lève aux aurores sans besoin de réveil ou stimulation extérieur. Sûrement le poids des années, ou un état de sérénité après ces 17 années de retraite bien mérité. Les yeux rivés vers le plafond il se fait sa vision de la journée. 80 ans! Ça se fête comme il se doit. Il a opté pour un petit comité, famille proche, pas de fioriture comme on peut proposer dans les prospectus. Cette journée, il se l’est tout d’abord tournée mille fois en tête avant de se dire qu’elle serait à son image simple honnête et franche.

 

Sa chambre est en ordre, peinture lilas, sur la commode se dresse un portrait de son épouse Martine partie quelques années plus tôt. Au hasard d’un regard, Jérôme aperçoit le cadre photo, il sourit, se dit qu’il ne s’est jamais habitué à cette satanée couleur. Sûrement un cadeau d’adieu de la part de Violette, la peinture ayant été faite 1 semaine avant sa mort. Les volets sont ouverts, laissant entrevoir la luminosité de la pleine lune et sa réverbération sur les trente centimètres de neige tombés un mois plus tôt.

 

Jérôme se lève après dix minutes de méditation, cette rigueur matinale lui a permis de conserver une vivacité d’esprit malgré son âge légèrement avancé. Cela lui a également permis d’accepter certaines décisions et épisodes de vie et non des moindres, cette journée en étant l’apothéose. Jérôme se lève, ouvre la fenêtre ainsi que les volets et profite un instant de cet air sec et froid d’hiver qui vous glace les naseaux. Il en inspire deux bonnes bouffées puis se dirige vers la salle de bain.

 

Derrière la porte est suspendue la tenue qu’il endossera pour le repas. Sa cadette Sabine a insisté pour la choisir. Il s’agit d’un pantalon en lin de couleur beige, avec une chemise bleu roi en coton. Des mocassins bleu foncé complètent la tenue. Jérôme est soulagé, ils étaient tombés d’accord qu’il n’y avait pas de nécessité de porter de cravate.

 

Douche express, il n’a jamais souhaité perdre son temps et encore moins gaspiller une ressource précieuse. Il prend son temps pour envoyer ses cheveux poivre et sel en arrière afin de cacher un début de calvitie. La blancheur de sa barbe est en accord avec le manteau neigeux extérieur.

 

Il est 7h30. La préparation de la journée peut commencer. Cette dernière sera une des plus chargée qu’il n’ai jamais vécu. Et en même temps la plus sereine. De toute sa mémoire il ne se souvient pas d’éprouver autant de calme et de zenitude qu’à l’aube de sa cinquième bi décennie.

 

Jérôme descendis dans son salon, la décoration de ce joli chalet jurassien sobre et chic. Il prépara son café dans la machine italienne qu’il a conservé de ses parents. Puis pris sa tablette pour lire les infos. Encore un fait divers d’un délit de chauffard. Les primaires américaines battent leur plein, il semblerait que les démocrates soient plus contenus que les républicains, une nouvelle révélation de détournements de fonds d’un médecin. Rien d’inhabituel en soit. L’odeur de café légèrement brulé et le bruit caractéristique de l’air sifflotant indiquant que la totalité du liquide se trouve dans le compartiment supérieur le stoppa dans sa lecture. Une tartine de beurre avec la confiture de cerise de Sabine et le voilà prêt.

 

8h08 on sonne à la porte. C’est Frédéric son ami de longue date et d’un an son cadet. Ils ont pour habitude d’aller marcher dans les bois chaque samedi, ce jour exceptionnel n’échappera pas à la règle.

–        Comment vas-tu ? lance Frédéric

–        On ne peut mieux et toi ?

–        Très bien, même si ça me fait bizarre.

–        Je ne vois pas pourquoi, on en a déjà discuté

–        Bien sûr….. Où veux tu aller ce matin ?

–        Je pensais le tour du lac, il parait qu’il est gelé, avec cette luminosité.

 

Jérôme a tapé dans le mille le lac est sublime en cette saison, on dirait un miroir géant sur lequel les arbres se reflètent. Deux enfants font du patin sur la glace. Jérôme et Frédéric restent assis là à regarder les enfants jouer pendant une bonne heure, sans rien dire, simplement profiter du temps qui passe. Ce temps bien trop précieux que nous  gaspillons. C’est ça la force d’une amitié de longue date, pas besoin de se parler pour profiter, le simple fait d’être proche de ceux qu’on apprécie suffit à se sentir vivant.

 

10h05 De retour chez lui, Jérôme trouve Maxime son petit fils devant sa porte, il avait promis de venir l’aider à tout mettre en place.

– Salut Papou! t’es en forme aujourd’hui!

–  Bonjour mon grand, comment vas tu?

– Au top, je viens de finir mes partiels, normalement tout est bon pour le passage en dernière année. Plus qu’un an et je serai dentiste!

– Je suis fier de toi, allons ne trainons pas nous avons encore du pain sur la planche pour que tout soit prêt pour le déjeuner. Le traiteur devrait arriver d’ici 45 minutes.

 

Le dressage de table ne leur prit pas beaucoup de temps, ils seront 13 tout à l’heure:

L’ainé Marc accompagné de ses deux fils Maxime et Thomas, la famille de Sabine: Richard son mari, Axel l’ainé, Julie et Marion les deux jumelles. Enfin Claire la dernière viendra avec son second mari et les deux adolescents Pierre et Alexandre.

Jérôme sorti la vaisselle de réception et les couverts en argent, Sabine avait insisté pour y déposer des fleurs. La chance leur a sourit, les Iris bleus avaient déjà pointé le bout de leur nez en Vallée.

 

La fin de matinée se déroula jusqu’à l’arrivée de tous les invités, tous sont sur leur trente et un, 12h12, le bouchon de la première bouteille saute et lance le départ des réjouissances.

 

C’est ce moment que choisit Jérôme pour prendre la parole.

« Ma chère Famille, je vous remercie d’être tous venus ici, ce jour. ça me touche. Il est étrange d’être né un 29 février. Je me rappelle à mes 8 ans de m’être fait moqué par beaucoup de mes amis d’être un bébé de deux ans. ça a sûrement du encore être le cas jusqu’à mes 16 ans. Ce n’est que plus tard que j’ai pu comprendre la chance que j’avais. En effet aujourd’hui je peux me vanter d’avoir 20 ans soit quasi le plus jeune d’entre vous – des rires se firent entendre dans la salle – et oui j’ai 20 fois 4 ans ou en inversant 4 fois 20 ans. C’est cela que je souhaite vous conter aujourd’hui. Notre repas tournera autour de ma vie, de mes 4 tranches. J’aurai aimé que votre mère ou grand mère soit là mais la vie en a voulu autrement.

 

Tout d’abord la naissance, vous n’avez pas tous connu Mamé, mais je pense que Marc, Sabine et Claire pourront vous confirmer que c’était l’une des femmes les plus douces qu’il soit, de tous mes souvenirs d’enfance, il n’y en a aucun qui me donnent un goût amer. Elle était toujours là pour nous soutenir, nous chérir et nous consoler. Mon père quant à lui était quelqu’un de droit, je pense qu’il a assumé parfaitement le rôle de l’éducateur. Je ne dirais pas qu’il fût dur avec moi, il a simplement fait ce qui devait être fait pour nous permettre de survivre dans ce monde. Je lui en ai voulu jeune. Mais j’ai compris que plus tard qu’il n’avait fait ça que pour notre bien.

C’est dans cet environnement que j’ai grandi dans cette ferme de Pierrefite. Je me souviens faire les allers-retours en vélo dès mes 8 ans pour aller à l’école. Qu’il pleuve, qu’il vente, nous effectuions ce trajet 4 fois par jour. Lorsque la neige était trop abondante, nous y allions à pied…

Je vais vous raconter la fois où en allant à l’école mon frère m’avait donné une boule de neige en me défiant de la lancer sur la fenêtre de l’école. Ce qu’il m’avait caché c’est le caillou qu’il avait soigneusement dissimulé à l’intérieur. La fenêtre vola en éclat. J’ai été puni pendant 2 semaines de nettoyage de la salle de classe. »

L’apéritif se poursuivi d’anecdotes en anecdotes, Pierre et Alexandre découvrant une facette inconnu de leur grand-père. Ils en lâchèrent même leur smartphone.

 

Jérôme avait choisi un menu méditerranéen pour amener un peu de chaleur à cette douce journée d’hiver. Une entrée composée de multiples tapenades. Pour le plat principal il avait opté pour un couscous au poisson n’en déplaise aux puristes. Le dessert sera quant à lui plus classique avec une charlotte aux fraises et des profiteroles au Caramel.

 

« Vingt ans, je m’en souviens encore… Et je n’oublierai jamais ce jour-là qui changea ma vie à jamais. Nous avions décidé de partir en vacances avec les amis de l’Uni à Morgins en Valais, vous pouvez imaginer ce que peuvent être des vacances en montagne lorsque la jeunesse et la fougue transpirent en vous. Nous devions nous lever aux alentours de midi en pleine forme de la veille. Et puis ce matin du 2 mars. Un évènement qui me marqua à jamais. En descendant la Grand Conche, un léger moment d’inattention et le choc. Un gros « crack », par chance pas chez moi, mais là au sol se tordant de douleur Martine, celle qui allait devenir ma femme, votre mère, votre grand mère. Nous ne le savions pas encore, tant notre première rencontre fut chaotique, mais nous n’allions plus nous lâcher pour les soixante prochaines années. Votre grand mère avait la clavicule cassée. Je l’ai donc accompagnée à l’hôpital, on aurait pu penser que c’était pour me faire pardonner, mais j’étais déjà tombé fou amoureux. Ses yeux bleus gorgés de larme m’avaient envoutés au premier regard.

Il s’en est suivi les années les plus intenses de ma vie, Diplôme, premier emploi comme assistant architecte, toi Marc, puis toi Sabine, l’achat de la maison dans laquelle nous sommes actuellement, et enfin toi Claire. Et me voici à presque 35 ans à regarder en arrière et à me demander comment sont passées ces 15 années. Alors on se remémore, les plaisirs, les larmes, les émotions, le bonheur. Marc, la première fois que je t’ai pris dans mes bras j’ai pu définitivement ressentir ce sentiment mélangé de fierté et d’impuissance devant un être pas plus grand que mon avant bras, puis toi Sabine, ma première fille, et enfin toi, ma poupette. La paternité a cela d’unique qu’elle vous prend aux tripes, vous transcende pour ne plus vous laisser de répit. Vous êtes père vous n’avez plus le droit de flancher. »

La voix de Jérôme devint légèrement tremblotante. Claire se leva et se blottit contre lui. Sabine et les jumelles se joignirent à eux. Ayant repris ses esprits, Jérôme pu reprendre.

 » Et quel bonheur. Cette joie de vivre dans la maison, car malgré vos caprices et vos chamailleries vous étiez des enfants adorables. Toujours à vous entraider notamment lorsqu’il s’agissait de nous tenir tête avec maman. Il était quasiment impossible de vous punir individuellement, tant vous étiez unis et solidaire dans vos bêtises. Au grand damne de votre maman soit dit en passant. A sa façon ce deuxième acte fût un sacré équilibre entre fatigue et bonheur, tant le besoin en énergie était grand. »

 

16h12 Ils prirent une pause sous le perron, les jeunes allument des cigarettes et se raconte l’avancée de leurs études et emplois. Marc et Richard sont à l’écart, un trou normand en main et contemplent les montagnes. Jérôme est là debout, silencieux, admiratif. Il contemple le résultat de sa vie, sa création, son héritage, son empreinte. Le seul sentiment qui le traverse à ce moment est de la fierté. Il est submergé de bonheur, c’est tout ce qu’il avait voulu, bien sûr en regardant en arrière il pourrait avoir des remords mais jamais des regrets, chaque évènement de vie l’avait rendu plus fort, plus aimant, plus reposé.

Jérôme repris la suite de sa vie.

 » Si je me souviens bien c’est peu après mes quarante ans que tu as souhaité quitter la maison Marc. Cet évènement a été le début d’une renaissance, d’une seconde vie, le départ de sa chair du domicile familial, et tout soudain on se retrouve seuls dans une maison trop grande pour nous. Bien que nous aurions pu nous apitoyer, nous avons réappris à vivre à deux, sortir, voyager, nous étions redevenu des jeunes petits fous avec votre mère. Et puis rapidement une nouvelle génération en commençant par toi Maxime. A ce moment les souvenirs de la naissance de ton père me sont revenus en tête et je sentais qu’il vivait les mêmes moments que moi.

Ces vingt années auraient été parfaites si nous n’avions pas vu partir votre maman  de ce satané cancer. Quand je vous vois aujourd’hui je me dis qu’elle serait fière de vous. Et de vous tous également les enfants, sa fierté aurait été la même que celle que je ressens pour vous en ce moment même.

Nous voici donc au quatrième acte, 60 ans, la préparation d’une nouvelle vie, préparation de ma retraite, préparation à mon futur départ, il ne s’agit là que de profiter, observer et vivre. J’ai eu la chance d’être accompagné un long moment pendant cette phase par Martine et Frédéric.

Cette période m’a permis de prendre le temps de prendre du temps. Je ne me lasse toujours pas de mes promenades matinales de mes siestes, et mon verre de whisky le soir devant la cheminée. La vie bien qu’attrayante devient monotone. Ces dernières années ont été plus compliquées. Mes genoux me pardonnent de moins en moins ces escapades. Le plus compliqué réside dans le décalage entre l’état mental et le physique.  »

18h 34 Les digestifs sont servis, la jolie famille est assise calmement l’esprit perdus dans les récits de Jérôme, sa retraite, ses petits plaisirs ses débuts de problèmes de santé. La journée était néanmoins éprouvante. Passer en revue 80 années de vie avec ses hauts, ses bas, ne fût pas de tout repos à entendre. Néanmoins les rires prirent le dessus sur les pleurs. Aucun d’entre eux avait même pu prêter attention à la Mercedes noire qui venait d’entrer dans l’allée.

« 80 ans. J’ai la chance de les fêter avec vous, la fin du 4ème acte. Il est temps pour moi de laisser place au 5ème celui de mon souvenir, celui qui me permettra de rester dans votre esprit et dans votre cœur pour toujours. Je vous remercie pour ce que vous m’avez procuré pendant toutes ces années passées à vos cotés. Je vous aime »

Jérôme leva son verre pour porter un toast, tous lui rendirent la trinque. Il porta le verre d’absinthe à sa bouche et le but d’une traite. Après un dernier regard à chacun de ses invité, il ferma les yeux. Lentement son cœur ralentit jusqu’à s’arrêter de battre. Des larmes commencèrent à couler sur les joues des invités du jour, il ne s’agit en aucun cas de larmes de tristesse, bien au contraire mais de larmes de joie, la joie de voir partir leur père, grand-père avec tant de sérénité en pleine maîtrise de ses sentiments et de ses envies, il ne s’agit en aucun cas d’un suicide, mais d’un acte délibéré de transition d’un homme en pleine possession de ses moyens après avoir jouer son rôle sur terre, place à la prochaine génération. Le culte de la vie et de la recherche de l’immortalité avait été progressivement remplacé par l’acceptation de la mort et de ses bienfaits. Chacun son temps chacun sa vie.

Ils passèrent chacun à leur tour embrasser et étreindre cet être cher à leur yeux pour lui faire un dernier adieu. La porte sonna, quatre personnes habillées en complet noir prirent la direction du salon pour prendre possession du corps, il n’y aura pas d’obsèques, ces dernières étant remplacées par ce que l’on appelle désormais « le dîner de la passation volontaire ».

Jérôme avait déjà pris toutes ses dispositions pour le transfert de sa maison dont la vente servirait au démarrage dans la vie active de ses petits enfants.

 

19h32. Maxime est seul dans le salon à contempler les photos de famille. Il tombe par hasard sur la photo de Jérôme tenant son père Marc le jour de sa naissance.

Il prend la photo en main on pourrait presque penser qu’il tient un miroir en main tant la ressemblance avec son grand-père est flagrante. Après quelques minutes nostalgiques, il finit par redéposer le cadre sur le rebord de la cheminée avec un simple « Merci pour tout Papou ». Il est temps pour lui d’aller écrire son deuxième acte.

 

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