“2100 ZONE AMA” décrit une société, parmi d’autres possibles, dans un siècle. Cette fiction sociale met en scène une jeune fille, Jo, qui, en devenant adulte, découvre et commence à comprendre le monde qui l’entoure.
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Chapitre 2: Connaissance

A la pause, Jo se dirigea vers le bâtiment suivant, dans lequel Mary Mady enseignait. Elle marcha vers la salle des profes, sonna en montrant son bracelet à l’œil artificiel sur la colonne d’entrée. La porte s’ouvrit et une femme, la quarantaine, se dirigea vers elle.

– Bonjour, je m’appelle Mary Mady. Vous êtes Jo ?

Jo reconnut le visage qu’elle avait enregistré sur son téléphone portable.

– Oui c’est moi, bonjour madame.

– Venez, on va s’asseoir ici.

Mary prit place devant une table libre, dans un coin très lumineux derrière de grandes baies vitrées qui donnaient sur le parc. La lumière du printemps était claire et on aurait dit que le ciel avait été lavé à grande eau. Les arbres étaient en fleur. Jo sourit devant tant de beauté que la nature lui offrait et s’assit.

– Je peux vous offrir un café ?

– Volontiers, très froid avec du caramel, merci.

Mary fit signe à une petite dame qui s’empressa d’aller préparer les boissons.

– Voilà, dit Mary, je voudrais vous parler de votre projet.

– Oui? Jo était très attentive.

– En fait, ce n’est pas vraiment de votre projet en tant que tel, mais de quelque chose d’approchant. Jo leva un sourcil, il fallait savoir, on lui parlait de son projet ou non? Mais elle ne dit rien, faisant l’effort de ne pas tout de suite s’énerver.

– En fait, vous m’arrêtez si je me trompe, vous avez répondu à l’appel de la Présidente du Conseil quant à l’organisation de la fête du centenaire. Comme vous le savez, l’année prochaine sera l’année 2100 et nous pensions célébrer ce passage qui est une étape importante. Tout est relatif, mais disons que dans notre société, c’est comme un anniversaire spécial qui se fête. Nous sommes d’accord?

Jo acquiesça de la tête.

– Dans ce cadre, le Conseil cherche des idées et des personnes pour faire une très belle fête et marquer le coup de façon originale. Les autres universités vont faire de même et il y aura un concours de l’université ayant le meilleur projet.

Tout ça, Jo le savait, elle voulait maintenant savoir si son projet avait été accepté ou non. Elle s’assit différemment sur sa chaise.

– Oui, je viens au but. Votre projet est très intéressant, et vous êtes une étudiante brillante. Je fais partie du comité du Conseil et nous en avons discuté. Maintenant, j’ai besoin que vous me promettiez de ne pas révéler ce que je vais vous dire. Pour plusieurs raisons : d’abord si vous refusez mon offre, je vais la proposer à une autre étudiante, et ne voudrais pas que son travail soit «saboté» par quelqu’un qui en a connaissance.

Jo haussa les épaules, ce n’était pas son genre.

– Deuxièmement, je viens de vous parler de ce concours. Le projet que je vais vous soumettre est ultra confidentiel, et nous ne voudrions pas qu’une autre université en ait vent et essaie soit de nous le, comment dire, prendre, soit de nous copier. Et troisièmement, il nous faut une personne très capable, en vous choisissant, nous allons contre notre gouvernance qui nous impose de ne pas favoriser une étudiante vis-à-vis d’une autre. Nous devrions mettre au concours en interne. En vous choisissant, nous faisons un choix arbitraire, ce qui pourrait être attaqué. Naturellement, tout ce que je vous dis n’existe pas, je le nierai si vous deviez le mentionner. Jo regarda à travers le plafond de verre. Les arbres étaient vraiment majestueux, tout ce vert, et toutes ces fleurs.

– Oui, Mme Mady.

– Appelez-moi Mary.

– Oui Mary. Je vous comprends et j’accepte cette confidentialité et ce silence imposés, vous pouvez avoir confiance, je vous écoute.

– Jo, nous avons pensé que votre idée de faire une passerelle avec l’année 2000 était excellente. Prendre pour thème de retrouver comment était l’université il y a 100 ans est vraiment un bon projet.

– Oui, j’aime beaucoup mon uni, notre uni. Elle est l’une des meilleures, et je trouve que ce serait intéressant de retracer la vie de jeunes étudiantes il y a un siècle.

– Le problème, c’est que l’université n’existait pas il y a un siècle.

Jo leva les yeux, surprise. Comment, l’uni n’existait pas un siècle auparavant? Elle avait été fondée en 1500, et donc elle devait exister en l’an 2000 !

– Excusez-moi, mais sur la porte principale, il est écrit que l’université a été fondée en 1500. C’est bien avant 2000, non?

– Oui, mais l’université sous sa forme actuelle n’existe pas depuis si longtemps. En 2000, tout était différent.

– Différent, oui, c’est bien l’idée de mon projet, raconter comment les jeunes filles étaient à l’uni à cette époque. Comment elles s’habillaient, si elles avaient aussi des uniformes de faculté, comment étaient les profes, quel genre de cours était enseignés, quels diplômes les étudiantes obtenaient et des milliers d’autres choses.

– Ecoutez, Jo, l’idée est bonne, l’idée est excellente, mais il y a un siècle, il y avait une différence fondamentale, qui pose plein de problèmes.

– Comment plein de problèmes ?

– Si tu as la formule de la bombe à neutrons, tu es d’accord que tu ne peux pas la mettre dans toutes les mains? Qu’une personne irresponsable ou mal intentionnée pourrait en faire un usage dramatique empêche de dévoiler une certaine… vérité, ou tout au moins réalité, juste ?

– Oui, naturellement. Mais vous m’inquiétez, cette université a une bombe dans son passé ?

– Oui, mais pas que cette université, toutes les universités.

– Je ne saisis pas. Maintenant, soit vous me faites confiance, et vous me dites ce secret si lourd, soit je me lève et je pars, et on oublie cette conversation.

– Jo, je ne suis pas sûre que vous soyez prête à entendre ce que je vais vous dire…

– Alors, ne le dites pas, au revoir Mary.

Jo se leva, très énervée, bouscula la chaise et sortit de la salle des profes. Qu’est-ce qui pouvait être si dramatique? Et si son projet était bon, quel risque à le développer ? Elle décida, comme elle avait raté la deuxième sonnerie et qu’elle ne pourrait de toutes les façons pas entrer en classe, de retourner à Nowear.

Après avoir acheté une quantité de soutiens, culottes, jupes et chemisiers, elle appela Georges pour lui dire qu’elle voulait rentrer et lui demander de venir la chercher. Il n’était pas très loin, il avait ramené Nam qui se sentait très mal et avait dû aller se coucher.

Jo entra dans la voiture et immédiatement abaissa la vitre de communication.

– Nam va comment? Je n’ose pas l’appeler si elle dort.

– Bonjour Miss Jo.

– Pardon Georges, bonjour.

– Miss Nam n’est pas très en forme, elle avait les yeux rouges. Elle ne m’a rien dit, je l’ai raccompagnée chez elle et c’est tout. Vous m’avez appelé ensuite, et je suis venu vous chercher.

– Georges?

– Oui Miss.

– J’ai repensé à ce que vous m’avez dit hier, au sujet de votre ami, le chauffeur.

– Miss, je ne vous ai rien dit, vous avez du imaginer.

– Georges, je vous prierai d’être poli, je n’imagine rien du tout, pour qui me prenez-vous?

– Excusez-moi, Miss, je n’aurais jamais du vous parler, vous ne devez pas être mêlée à de telles histoires. Des histoires de chauffeur. Mame Kim serait furieuse si elle savait, et je ne veux pas lui faire de la peine.

– Georges, j’ai repensé à votre ami, et, si ce que vous m’avez dit est vrai, c’est totalement injuste.

– C’est ce que je vous avais dit Miss.

– Oui, est-ce que vous savez s’il a une avocate? Il paraît que la jeune fille est en clinique psychiatrique, elle était tellement ébranlée.

– Si j’ose, Miss, je crois surtout que saman l’a mise à l’abri des questions.

– Georges, comment s’appelle votre ami?

– Georges.

– Georges, comme vous?

– Oui Miss, souvent les chauffeurs s’appellent Georges. C’est lié à leur fonction.

– Voulez-vous dire qu’en fait vous avez un autre prénom à la naissance?

– Oui Miss.

– Alors, quel est votre vrai prénom Georges?

– Georges.

– Vous vous moquez de moi, Georges, je n’aime pas ça.

– Miss, je ne me moque pas de vous, mon prénom est Georges, ça arrive aussi.

Jo pensa que c’était absurde, et que Georges lui mentait certainement. Il ne voulait pas l’impliquer dans ses histoires, et c’est vrai que moins elle en savait, mieux elle se portait. Saman lui répétait souvent que son univers était l’uni, ses études, sa famille, ses amies et sa maison, tout le reste viendrait plus tard. Mais il y avait bien un monde après l’uni et son petit univers douillet?

– Georges.

– Oui Miss Jo.

– Vous pouvez m’emmener voir Georges, votre ami?

Georges s’enfonça dans le silence, c’était presque visible.

– Georges, je vous demande de m’emmener voir Georges.

– Miss, je ne peux pas faire ça, je dois vous ramener à la maison.

– Georges, il est tôt, je ne rentre normalement pas avant 19 h, on a largement le temps, juste de passer.

– Pourquoi Miss? Pourquoi prendre un tel risque?

– Mais juste pour voir, juste pour voir où il habite. D’ailleurs, il habite où?

– Il habite « zone CKT », comme moi et je ne vous y emmènerai pas, je vous ramène à la maison.

– Georges, si vous voulez aider votre ami, il doit se défendre. Il doit prendre une avocate.

– Oui, Miss, il le sait. Mais quelle avocate peut avoir un chauffeur quand en face de lui il a la famille Crone?

Jo se tut. Georges ne l’emmènerait pas à la zone, mais au moins elle avait obtenu l’adresse. La zone avait été construire il y a longtemps, quand les plans de la ville avaient été repensés suite à la grande grippe semblait-il. La zone était un quartier de 26 rues sur 26, comme une grille, et la première vers le bas, la plus proche de la rivière, s’appelait A, la deuxième B etc. et dans l’autre sens, on commençait à gauche en épelant l’alphabet. Alors pourquoi y avait-il trois lettres pour déterminer l’adresse? Deux suffisent pour fixer l’abscisse et l’ordonnée. Si l’adresse de Georges était zone CKT, cela voulait dire qu’il habitait à l’intersection entre la rue C, parallèle à la rivière, et le rue K, perpendiculaire. Que venait faire le T?

– Georges?

– Oui Miss.

– Pourquoi le T?

– Comment pourquoi le thé, parce que c’est l’heure, non? L’heure du goûter, et l’heure du thé.

– Georges ne faites pas l’innocent, pourquoi le T dans l’adresse? Pour situer un point dans un système de deux axes, on n’a pas besoin de 3 données. Le C et le K suffisent.

– Miss, je vous ai trop parlé, oubliez cette histoire.

– Georges, vous allez franchement m’énerver. Je vous le dis, si vous voulez que je m’intéresse il faut m’en dire plus?

– Vous ne devez pas vous intéresser.

– Je vous rappelle Georges que je suis étudiante en droit, que la justice est une valeur essentielle de notre société et que nous sommes un état de droit, on ne vit plus au temps de la préhistoire. Si Georges est innocent, il doit pouvoir le prouver, et s’il n’a pas une avocate efficace, il ne pourra jamais le prouver. Je ne suis qu’étudiante, mais j’ai accès à toute la jurisprudence à l’uni, j’ai les profes les plus compétentes de la ville autour de moi, je peux me renseigner, je peux vous trouver des réponses, ou même un moyen de défense !

– Je ne sais pas Miss, c’est dangereux. La famille Crone est très puissante, la première mère était la fondatrice de la société UGLA.

– Oui, la société qui gère toutes les infrastructures…

Jo connaissait le nom, et se rendait bien compte que cela devenait sensible.

– Miss, oubliez cette histoire.

– Ok, Georges, mais en échange, expliquez-moi le T.

– Le T est en fait la lettre qui fixe le bâtiment sur l’axe vertical, celui qui est perpendiculaire à la rivière. La lettre C représente l’avenue qui est le point d’entrée du quartier, elles ne sont pas toutes des grandes artères. A, par exemple, est sur la rivière, donc on ne peut jamais passer par là. La plus importante est la C, si on vient par le sud. La lettre K est la rue qui monte, sur laquelle nous habitons. Le T est le niveau, assez au nord, de notre immeuble. Voilà Miss Jo, Georges habite la zone CKT.

Jo avait compris comment cela fonctionnait. « Intelligent » pensa-t-elle. Les hommes habitaient la zone, mais à cela elle n’y pensa pas.

En arrivant dans sa chambre, la première chose qu’elle fit fut de se brancher sur son ordi. Elle posa la tasse de thé qu’elle s’était préparée en équilibre précaire sur une pile de je-ne-sais-quoi. Georges était sympa quand même, il ne lui avait jamais fait la moindre remarque sur la difficulté qu’il avait à nettoyer sa chambre en raison du désordre qui y régnait. Pourtant, il arrivait à laisser passer l’aspirateur sans que ce dernier ne lui avale toutes ses affaires importantes qui traînaient sur le sol, comme par exemple, son rouge à lèvre. C’était quand même assez formidable que l’aspirateur passe partout sans lui bouffer son rouge. Jo pensa que Georges devait surveiller la machine et ne pas la laisser travailler toute seule. Où alors, il triait les déchets. Bref, quoi qu’il fasse, c’était super sympa car ses petites affaires étaient toujours là, mais pas la poussière.

L’ordi allumé, Jo tapa « Clinique de la Colline ». Une magnifique image d’un bâtiment tout blanc derrière un très grand tilleul en fleurs apparut avec le titre « Clinique de la Colline, votre clinique » et un bouton « entrez » s’alluma. Jo cliqua sur la porte, et son téléphone sonna. Elle le prit et vit que Mary Mady était en ligne. Elle hésita et finit par décrocher.

Quand Jo termina sa conversation, elle ne bougea pas. Ce que Mary Mady lui avait dit ne devait pas être vrai, elle en tremblait presque. Kim entra dans sa chambre en même temps qu’elle frappa.

– Dis ma belle, cela fait de nouveau trois fois que je t’appelle pour manger tu n’entends pas?

Jo ne répondit pas.

– Tu n’as pas l’air bien, qu’est-ce qui se passe?

Kim regarda l’écran et vit la photo de la Clinique de la Colline.

– J’espère que ce n’est pas la clinique qui te met dans de tels états? Elle est très bien, en tout cas, elle était très bien. Toute ma grossesse a été suivie là-bas, et regarde le beau bébé que tu es devenue?

– Non, maman, c’est pas ça.

– C’est quoi alors?

– C’est quoi alors?

– C’est pour mon projet, mon projet pour l’uni.

– Ah oui, cette projection rétroactive de l’uni il y a un siècle ! Quoi le Conseil a refusé?

– Oui, enfin…

– Ecoute, je peux les appeler, le Conseil me doit bien ça, ton projet est excellent, et je suis sûre que tu le mènerais à bien, sans problème.

– Non, ce n’est pas ça, c’est qu’en fait on me propose un autre projet.

– Un autre? Raconte-moi Jo, je n’arrive pas à comprendre, c’est trop lacunaire.

– En fait, Mary Mady, tu la connais?

– Oui, de réputation, elle est très bien, elle a une très bonne aura, mais elle n’est pas en droit !

– Non en socio. Elle a dit que mon projet était très bon, mais que le conseil voulait me proposer autre chose, et qu’il fallait rester très discret pour ne pas se le faire piquer l’idée, en quelque sorte.

– Oui, c’est vrai qu’avec le centenaire, tous les coups sont permis. Et c’est ce projet qui te met dans de tels états? Il s’agit de quoi?

– En fait, c’est mon idée de passerelle qui leur a plu et Mary me propose de faire une étude sur une femme.

– Je ne vois pas le rapport.

– Une femme qui a vécu il y a un siècle, en 2000, et qui a eu une certaine influence, ou qui aurait pu avoir une certaine influence, je n’ai pas bien compris.

– C’est qui cette femme, je connais pas mal de noms de femmes qui ont marqué le siècle.

– Celle-la est une femme ordinaire.

– Ordinaire? Je ne vois pas l’intérêt.

– C’est tout l’intérêt. On ne parle jamais que des femmes qui ont fait des choses extraordinaires, celles qui se sont démarquées, les rares, les uniques. Mais on ne parle jamais de la femme comme tout le monde, qui fait son boulot dans son coin, sans se faire remarquer.

– Oui, sauf que cette femme-là est impossible à étudier, car elle ne laisse aucune trace, elle existe au présent, mais pas dans le passé et encore moins dans l’avenir, sauf dans la génétique globale, elle représente LA femme qui est dans toutes les femmes.

– Et bien il semble que Mary Mady ait obtenu tout un matériel au sujet de cette femme ordinaire qui vivait il y a 100 ans. En fait, elle m’a dit que l’uni a reçu une immense boîte avec des carnets, des disques, des photos et du matériel qui peut permettre une étude poussée. C’est un très gros travail de recherche !

– Je trouve plutôt génial, cela rejoint ton idée de passerelle, et à travers une femme qui a vécu comme toi ou moi il y a un siècle c’est super, je comprends que cela te fasse un peu peur, mais c’est vraiment un magnifique signe de confiance de la part de l’uni.

– Et il y a une autre bonne nouvelle.

– Qui est?

– Ce travail serait mon travail de diplôme. Il serait celui mis au concours avec les autres universités, et mon travail de diplôme. Et Mary m’a dit que même si ce travail ne gagne pas le premier prix, pour autant qu’il soit de qualité, il me vaudrait mon diplôme.

– C’est formidable, Jo, je suis très contente pour toi, bravo. Et si tu as besoin d’aide, Swan et moi on t’aidera tout ce qu’on pourra.

Swan entra dans la chambre, le tablier autour de la taille.

– Mesdames, le repas est servi, et je n’ai pas l’intention de venir vous chercher chaque fois. La prochaine fois, je mange tout sans rien vous dire.

Elles partirent les trois dans un grand éclat de rire et descendirent les escaliers, Kim racontant la grande nouvelle à Swan.

Jo pendant ce temps, ruminait dans sa tête la phrase de Mary qui empêchait tout son projet: « il y a un siècle, les hommes venaient aussi à l’université ».

Pendant le repas, la discussion courut sur la nouvelle association que Kim mettait sur pied, avec quelques autres femmes intéressées et motivées. Elles devaient se voir d’ailleurs après le diner, pour une réunion dans le salon. Il y avait un nouveau cas, très délicat de discrimination, et le Tribunal avait fait appel à Kim en tant que Présidente de cette association pour essayer de résoudre la situation sans en arriver à la Cour. Kim avait une équipe de médiatrices avec lesquelles elle s’entendait très bien, et voulait en parler ce soir aux autres membres du comité. Si le comité acceptait, Kim pourrait donner son aval à la Présidente du Tribunal et remettre le cas à son équipe. Elle était certaine que cette discrimination était en fait une histoire de jalousie amoureuse qui avait tourné à l’intrigue malsaine. Elle devait être capable de résoudre une telle situation, elle en avait vu d’autres. La difficulté résidait dans la personnalité de l’accusée, elle était très connue, et tout écart serait répercuté dans la presse, ce qui rendait la situation très délicate. Et c’était aussi une raison pour laquelle la Présidente du Tribunal lui refilait le bébé, elle voulait s’en débarrasser pour ne pas risquer sa place.

Kim partie, Jo aida Swan à ranger. Cela faisait longtemps que Kim et Swan avait libéré Georges du travail du soir. Il était rentré chez lui au moment du repas, en fait, il pouvait partir quand son travail était terminé. Sauf rares exceptions où sa présence était nécessaire. Kim avait une grande confiance en lui, et disait souvent qu’elle n’aurait jamais pu faire une telle carrière sans Georges. Ce qui en général amenait Swan à soupirer et Kim à ajouter, après Swan, bien sûr. Swan pour l’équilibre psychologique et physique, et Georges pour la logistique.

Jo, une fois retournée dans sa chambre, se reconnecta sur les cliniques. Il y en avait plusieurs, et elles ne donnaient pas toutes les mêmes statistiques. Certaines avaient un taux d’avortement relativement élevé dans les trois premiers mois, certaines acceptaient même de le pratiquer après le cinquième mois. Jo pensait plutôt à la probabilité d’être enceinte et aux divers essais successifs qu’elle serait immanquablement amenée à subir. Saman lui avait dit que ce n’était pas douloureux, contrairement à la situation par le passé qui faisait souffrir les femmes, mais que c’était extrêmement frustrant de faire l’insémination et finalement de constater que cela n’avait pas réussi. Kim lui avait dit que trois fois était vraiment le maximum, après il était recommandé aux femmes soit de faire une pause, soit de changer de clinique.

Elle reprit son ordi à la page de la Clinique de la Colline et entra enfin dans le site. Parce que finalement, quoi qu’il advienne, elle voulait un bébé, et elle voulait voir ce que les cliniques proposaient. Elle passa les pages qui montraient les chambres, avec vue sur un parc verdoyant de roseaux et de bassins avec des nénuphars rose sombre, des bancs à l’ombre de saules et une herbe touffue qu’on aurait presque envie de manger. Elle regarda les couleurs des murs, clairs, la taille des salles de bain, les photos du personnel, des femmes en général jeunes et souriantes. Finalement, elle se concentra sur les données statistiques. Le rapport disait :

Depuis que la clinique de la colline a ouvert en 2077, les améliorations n’ont cessé de se poursuivre, que ce soit dans le domaine des soins, de la recherche médicale, de l’encadrement ou du bâtiment et des jardins. Tous les chiffres sont accessibles en cliquant sur l’année qui vous intéresse, nous avons retenu les nombres suivants pour vous donner une indication de notre évolution. Jo cliqua sur le sujet « grossesse » et lut :

2077 : 245 patientes dont 123 pour une insémination,

en 2098, nous avons accueilli 1736 femmes dont 825 pour une insémination

en 2077, sur les 123 femmes, 97 ont mené une grossesse à terme, 22 femmes ont abandonné en cours

parmi les femmes qui ont mené leur grossesse à terme, 3 seulement ont eu un succès à la première tentative.

A ce jour, pour l’année 2098, sur les 825 femmes qui sont venues pour une grossesse, 823 ont accouché et 2 ont renoncé. Et sur les heureuses mamans, 592 ont réussi leur insémination à la première tentative.

Jo s’interrompit de lire, songeuse. Il y avait une étoile après les chiffres, elle cherche à quoi elle faisait référence et trouva, en bas de page, une remarque qui la secoua :

« Ces chiffres sont donnés pour des naissances de fille et ne tiennent pas compte des interruptions de grossesse volontaires en raison d’une mauvaise programmation de sexe. On peut évaluer le taux d’erreur à 2 pour mille. »

Il y avait donc encore un risque de tomber enceinte d’un garçon, mais il suffisait d’avorter, en fait. Il était totalement inimaginable d’avoir un garçon pour qu’ensuite il devienne chauffeur ou pire, escort boy. Jo chassa cette pensée de son esprit et reprit sa lecture. Elle se connecta sur la page « préparatifs à la procréation assistée ».

Jo repensa à la limite des trois tentatives. « Cela expliquerait pourquoi certaines cliniques ont des taux de réussite élevés. En fait, elles renvoient leurs clientes vers d’autres cliniques, et elles recommencent ailleurs ! Donc c’est impossible de savoir quel est le taux réel de succès. Et pour les avortements, en fait, pourquoi devait-elles avorter? Si le tri initial avait été bien fait, il y avait peu de risque que le bébé soit malformé ou un garçon. Et il devait quand même y avoir des cliniques où les femmes accouchaient de garçons, puisqu’il y avait des hommes comme Georges ! » Jo se promit de demander à saman. Sans doute qu’il y avait des cliniques dans la zone, pour les hommes, mais alors, il devait aussi y avoir des femmes? Jo se jura qu’elle irait dans la zone, avec ou sans Georges. Son téléphone sonna, le visage souriant de Nam lui apparut.

– Salut princesse.

– Hello ma belle. Et Jo lui raconta qu’elle avait acheté la moitié de Nowear, la boutique de l’uni, surtout les dessous, ceux avec des dentelles et des rubans bleu ciel, assortis à la doublure des nouvelles jupes. Elles passèrent un bon moment à se raconter leur journée, Nam lui dit qu’elle l’aimait et raccrocha. Jo s’endormit très vite, dans une chemise de nuit ajourée couleur de ciel de printemps.

Le lendemain, elle se réveilla avant la lumière et repensa à ses recherches sur la clinique de la colline. Elle réfléchit et se demanda quand serait le meilleur moment de commencer la procédure. Si elle avait de la chance, elle pourrait être enceinte immédiatement, dès que son cycle serait analysé et enregistré. Ce qui voulait dire 9 mois plus un, approximativement. Dans moins d’une année, elle pourrait être maman d’un bébé. Elle sourit, ce serait super. Mais soudain, le souvenir de sa discussion avec Mary lui revint. Si Jo acceptait de mener à terme le projet de recherche sur cette femme du millénaire, elle aurait besoin de toute son énergie. Il serait peut-être souhaitable de remettre la grossesse à 2100, une fois les festivités terminées. Et si elle gagnait le concours pour son uni, elle devrait voyager partout, ce qui serait bien plus difficile avec un bébé. Et si Nam ne voulait pas vivre avec elle sans se marier ? Ce serait encore un autre problème. Jo se leva pour se préparer, elle verrait bien, une chose après l’autre. Ce qui comptait aujourd’hui était Georges, l’ami de Georges. Il fallait qu’elle en sache un peu plus et elle voulait vraiment aller dans la zone. Il y avait donc un monde hors du sien, un monde qu’elle ne connaissait pas et elle se sentait une très forte envie de dépasser les frontières de sa banalité.

– Bonjour Miss Jo.

– Bonjour Georges.

– Vous allez bien?

– Oui Georges, et vous?

Le rituel se déroula comme d’habitude, Jo surveillant d’être très souriante. Une fois assise dans la voiture, elle savait qu’elle avait 5 minutes avant que Nam n’arrive. Alors elle entama immédiatement : – Georges, demain, c’est le week-end, et vous allez m’emmener à la zone.

– …

– Vous m’avez entendue, Georges?

– Oui, Miss, mais demain, j’ai des milliers de choses à faire pour votre mère et Swan, je n’aurais pas le temps de vous emmener à la zone. Et vous savez que ce n’est pas prudent.

– Oui, Georges, mman m’a même défendu d’y aller.

– Et vous voulez que moi, Georges, je vous y emmène ! Vous dites vous-même que votre mère vous l’a interdit.

– Georges, je vais avoir vingt ans, et il ne sera plus possible de m’interdire quoi que ce soit, je serai majeure, et vous le savez.

– Oui, mais pour l’instant, vous n’avez pas encore atteint votre majorité, alors je ne peux pas accepter.

– Georges, c’est un ordre.

– Miss, ne recommencez pas, je ne vais pas accepter.

– Georges, si vous ne m’y emmenez pas, j’irai toute seule, et là, ce sera vraiment très très dangereux. Imaginez, avec vous je suis en sécurité, mman a confiance en vous. Mais si je pars toute seule dans la zone, et que mman demande ou vous étiez, elle sera très fâchée.

– Miss, vous abusez, c’est dangereux, je vous le dis.

– Mais non, pas avec vous. Vous y allez tous les jours, et vous revenez tous les jours, dans le même état, donc j’en déduis que ce n’est pas dangereux.

– Ce n’est pas dangereux pour moi, Miss, mais pour vous, jeune fille qui plus est d’une très bonne famille, c’est risqué.

– Mais je promets de ne pas sortir de la voiture, vous ne vous arrêtez pas, on ne fait que passer.

– Non Miss.

Nam entra dans la voiture, et Jo ne voulut pas continuer à discuter avec Georges. Elle avait peur que Nam, de crainte de faire quelque chose de mal, ne répète ses propos.

– Bonjour, tu vas bien?

– Bonjour répondît Nam en l’embrassant très tendrement dans le cou, la main posée sur sa nuque, à la naissance des cheveux. Nam resta un moment à respirer l’odeur de son amie.

– Tu vas bien, dis, princesse, tu as l’air d’avoir un grand besoin de câlin.

– Oui, un grand, très grand.

– Qu’est-ce qui t’arrive?

– Maman et Cat se sont encore disputées.

– Cela devient une habitude ! Elles ne veulent pas faire appel à une médiatrice conjugale?

– Je crois que c’est plus grave encore, Cat a dit qu’elle allait partir.

– Quelle idiote, de toutes les façons, le divorce est interdit.

– Oui, il l’est encore, mais le Parlement est en discussion pour faire voter une loi disant qu’après vingt ans de mariage, les filles étant adultes, les mères pourraient avoir le droit de divorcer. Sous prétexte qu’on ne peut pas forcer deux êtres qui n’en ont pas envie à vivre ensemble.

– Pourquoi après vingt ans? Pourquoi pas tout le temps alors?

– Parce que la législateure estime que pour l’équilibre des enfants, il est plus positif d’avoir les deux mères ensemble que séparées. En revanche, à leur majorité, les filles partent, ou vont quitter la maison familiale, et les mères se retrouvent en tête-à-tête, seules. Donc elles devraient pouvoir se séparer.

– Quelle drôle d’idée, je me demande si ce n’est pas parce que la Présidente du Parlement en a assez de sa compagne et a envie de trouver un moyen de la virer. Comme elle est super visible, elle ne peut pas juste lui demander de partir et de trouver une nouvelle adresse. Ce serait un scandale.

– T’es dure, que sais-tu de la Présidente du Parlement?

– Rien, mais tu sais, beaucoup de lois sont initiées par les individus. En fait, toutes les lois sont initiées par des individus. Tu verras ça en cours, l’année prochaine.

Nam et Jo avaient le même âge, à quelques mois près. Mais Nam avait dû redoubler une année, suite à un accident de la main qui l’avait empêchée de passer les examens. Nam avait été très perturbée par ce retard, mais finalement, elle s’y était faite, n’ayant pas le choix. Nam était en deuxième, et Jo en troisième. Jo finirait en 2100, avec son diplôme en poche, et un bébé pensa-t-elle. Est-ce que Nam accepterait sa proposition ! Nam avait l’air si timide parfois, elle avait peur de tout, et surtout, de ne pas faire les choses comme elles devaient être faites. Elles arrivèrent devant l’uni et se séparèrent avec un long baiser. Nam avait vraiment besoin de tendresse, elle devait profondément souffrir de la situation à la maison.

A l’uni, le sujet de discussion sur toutes les lèvres était le match de tennis de dimanche. C’était la finale de Polun, et les deux finalistes étaient très connues. Il y avait le groupe des filles qui soutenait Filia, une petite blonde avec de grands yeux, une peau mate et un revers frappé terrifiant, et les autres admiraient Amy, qui avait raté à six reprises cette épreuve. Amy avait chaque fois été battue, et les paris allaient bon train. Jo traversa la volière et se dirigea vers les salles de cours. Elle avait un peu d’avance alors elle s’installa tranquillement, ouvrit sa plaque et posa quelques papiers devant elle. Bientôt Julia arriva, avec une mine de conspiratrice.

– Bonjour Julia, tu vas bien?

– Oui, merci, et toi?

– Super bien,

– Tu t’es acheté des fringues finalement à la boutique?

– Oui, plein, surtout des dessous bleu ciel avec des dentelles. Elle regarda que personne ne les observait, il n’y avait en fait personne, et découvrit le haut de son épaule.

– Regarde, la bretelle à elle seule est ravissante.

– Oui, c’est vraiment très joli, c’est cette nouvelle designer qui a complètement changé le look de nos vêtements, c’est génial.

– Oui, et je me réjouis de la rencontrer. Elle s’appelle Nowe. J’attends avec impatience le coup de fil de la vendeuse.

– Exact, elle a dérivé le nom de la boutique du sien. Ou inversement, il faudra le lui demander ! Dis donc, tu en fais une tête de conspiratrice c’est quoi tes nouveaux secrets?

– Il s’agit de la fille.

– Quelle fille?

– Mais oui, celle qui a été violée.

– Violée, il faudrait le prouver.

– Oui, et bien la famille a laissé partir le chauffeur.

– Et alors?

– Et alors, c’est sûrement parce que la fille est tellement gentille qu’elle a eu pitié. Tu te rends compte qu’il risque sa vie?

– Oui, ou bien c’est parce qu’elle ne peut pas le prouver.

– Alors ça, c’est facile, pour la famille Crone, il suffit de prendre une bonne avocate, Me Faure, par exemple, c’est vite réglé !

– Encore faut-il que Me Faure accepte. Elle n’accepte que les affaires où elle est certaine de gagner. Tu pourrais imaginer un scénario comme quoi Me Faure ait été approchée par Mme Crone, et que devant les faits, très minces, Me Faure ait refusé de défendre l’affaire.

– Tu crois?

– Je n’en sais rien, je suppose. Remarque quand même qu’on n’a que la version de la famille Crone, et même pas celle de la jeune fille.

– C’est vrai, tu as raison, on est quand même vachement manipulées, non?

– Ma belle, c’est bien pour ça qu’on fait des études de droit, non? Ne me dis pas que tu as choisi pour faire plaisir à taman?

– Et bien, si, figure-toi que je n’avais pas tellement le choix. Dans la famille Liom, on fait du droit, de mère en fille, tu sais bien. Toi tu as choisi pourquoi?

– Par conviction, par amour de la justice, par volonté de faire régner l’ordre, par idéologie…

La sonnerie interrompit Jo, toutes les filles étaient rentrées, la porte se ferma avec un grand mouvement circulaire, et les serrures se verrouillèrent.

Jo était très concentrée à écouter la profe, en prenant des notes sur sa plaque quand retentit soudain la sirène de sécurité: trois coups longs, trois coups brefs, suivis de trois coups longs. La profe leva les yeux, se leva de sa chaise, demanda à toutes les jeunes filles de se lever, de tout laisser exactement en l’état et de bien vouloir la suivre. Un grand murmure s’étala dans la salle, la porte s’ouvrit avec le clic caractéristique, et les étudiantes sortirent. La profe resta à la porte, une fois toutes sorties, elle vérifia que personne n’était resté dans la salle, et emboîta le pas à la colonne de femmes dans le couloir. Elles connaissaient toutes la procédure, et même si une aurait oublié où aller, elle n’avait qu’à suivre le troupeau. Jo marchait comme tout le monde, en direction de la sortie. Le point de ralliement se trouvait en haut des escaliers, sous le hall d’entrée. Chouette, pensa-t-elle, elle pourrait admirer la boutique et voir si la vendeuse avait mis les nouveautés en vitrine. Jo sentit son nez la piquer, elle sortit un mouchoir de sa poche et vida ses sinus. On y est, ce sont les tilleuls, ils me rappellent chaque fois que c’est le printemps. Après s’être mouchée, Jo se dirigea vers les bancs qui s’appuyaient aux murs des salles de classe, le long des couloirs. Elle cherchait une poubelle, et quand enfin en vit une, jeta son mouchoir sale dedans. Elle ne put s’empêcher de regarder le fond de la poubelle en même temps, et sourit. Il y avait une coquine avec son mouchoir. Zut pensa-t-elle, avec son mouchoir. D’ici qu’on fasse une mauvaise connexion entre son mouchoir et ses sinus et cette satanée coquine qui traînait dans cette poubelle!

« Evidemment, la fille qui l’avait dans la poche l’a jetée dès qu’elle a su qu’elle devait sortir. » Jo hésita un instant, puis elle pensa qu’elle n’avait rien à se reprocher et que si jamais, il suffisait de faire un test ADN, on ne pourrait pas prouver que la coquine était à elle. Tout en marchant, elle se demanda ce que cela faisait comme effet de prendre une coquine de temps en temps. Elle savait que c’était interdit, toute drogue était interdite, mais il y avait une certaine tolérance vis-à-vis de cette substance. Jo ne savait pas en fait de quoi les ampoules étaient constituées, elle savait seulement qu’il fallait en casser un embout, ensuite l’autre au-dessus d’un verre pour faire couler le liquide. « Quelle drôle d’idée », pensa-t-elle. Une pilule est bien plus vite avalée qu’un sérum! Jo arriva dans le préau couvert et retrouva ses copines. Une nouvelle venue, que Jo n’avait jamais vue, demandait combien de temps le contrôle de sécurité prenait. Julia, qui se trouvait là, expliquait qu’une fois que tout le monde était sorti, ils vérifiaient sur les caméras de sécurité que personne n’était resté dans une salle, ce contrôle visuel s’accompagnait du contrôle à infrarouge classique qui signalait toute source de chaleur. Ensuite, ils envoyaient le gaz, dans toutes, absolument toutes les classes, les toilettes, les salles des profes, les bibliothèques, partout. Le gaz était coloré sur leurs écrans de contrôle, et ils pouvaient suivre le parcours grâce toujours aux caméras vidéo de surveillance qui se trouvaient dans toutes les salles et dans tous les couloirs.

La nouvelle demanda s’il y en avait aussi dans les toilettes, et Julia répondît par l’affirmative, en signalant toutefois que les caméras se trouvaient hors des petits coins en eux-mêmes. Une fois que le gaz était distillé dans tous les espaces vides, les contrôleurs vérifiaient les modifications de la couleur du gaz. Si le gaz entrait en contact avec des coquines, des armes métalliques ou électriques ou magnétiques, s’il y avait de grandes quantités de substance stockées dans un endroit, si l’image donnée cette fois-ci montrait de grands changements depuis la fois précédente, cela paraissait dans le rapport. En fait, tout figurait dans le rapport. Les filles alentour ajoutaient leurs propres commentaires. Jo pensait à cette coquine qui se cachait dans la poubelle. Elle n’avait jamais lu le rapport officiel qui était affiché quelques jours plus tard sur le tableau au secrétariat, mais cette fois-ci, elle pensa qu’il serait intéressant de voir si la coquine était mentionnée et comment ils en parleraient. Jo eut aussi un petit pincement de cœur de se dire qu’elle avait été idiote de laisser son mouchoir à cet endroit.

Alors que toutes les filles étaient sorties des classes, Nam arriva en souriant près d’elle, – Hello Jo, quelle bonne surprise.

– Hello Nam, oui, maintenant, on en a pour une heure. Si tu veux, on va à la boutique, et je te montre les divers vêtements que j’ai achetés. Et je suis sûre qu’elle a de nouvelles tenues à nous montrer.

– Ok, super.

La boutique ne faisait pas partie de l’uni, donc les règles de sécurité ne s’appliquaient pas. Par exemple, la boutique n’avait pas de portes blindées. Elles ne fermaient pas de manière hermétique ce qui dénotait que la boutique n’était pas soumise aux contrôles de gaz comme l’uni.

– Il tombe bien ce contrôle, déjà que je me suis rendue compte seulement quand je t’ai quittée, que j’avais oublié ma plaque.

– Tu peux en emprunter une au secrétariat, non? En plus, elles te la chargent si tu dis quels cours tu as.

– Oui, c’est ce que j’ai fait, je suis vite allée voire la secrétaire, mais avant de me donner une plaque de prêt, elle m’a fait remplir une quantité de formulaires impressionnante.

– Ce sont les nouvelles directives? Elles sont sensées améliorer la sécurité administrative…

– Nouvelles, peut-être, meilleures, je ne sais pas. Si chaque fois que quelque chose est nouveau cela provoque plus de paperasse, je ne suis pas certaine de voir l’avantage de la chose. Et s’il y a une raison à la production de paperasse en masse, on pourrait nous l’expliquer.

– Ce qui ferait encore plus de paperasse. De la paperasse naît la paperasse. Ou, pour parler académique, de l’administration naît l’administration.

– Tu ne veux pas parler moins fort, si l’administration t’entendait.

– Et bien quoi, je n’ai rien dit de mal ! Toi, tu as toujours peur de tout.

– Pas de tout, mais j’aime bien respecter nos règles, comme ça, on est tranquille, on ne risque pas de se faire remarquer.

– Oui Nam, moi j’aime bien me faire remarquer.

– Je sais, et parfois j’ai peur pour toi, tu sais, je t’aime tant, et tu ne te rends pas compte des risques que tu prends quand tu dis toujours ce que tu penses.

– Bref, Nam, et ton histoire de plaque?

– Et bien, finalement, j’en ai eu une, il était moins deux, les portes allaient se fermer. Donc j’ai pu bosser, disons, une demi-heure, avant l’alarme.

– Oui, mais au moins, tu as le matériel et tu pourras reprendre le cours.

– Oui. Dis, Jo, tu fais quoi ce week-end?

– Je ne sais pas encore. Je vais aller voir Mami Li, sans doute. Il parait qu’elle a changé de bungalow. Elle voulait avoir une vue sur la mer depuis très longtemps, et il y a une dame qui est partie, donc elle a pu déménager. Elle est très contente de ce changement. Kim et Swan l’ont aidée, c’est magnifique. Nam se taisait. Jo avait oublié que la mère de Nam et sa belleman étaient en pleine dispute. Jo reprit:

– Ce qu’il faut comprendre dans un couple, c’est que la relation n’est pas linéaire. Il y a des hauts et des bas. Et surtout il faut investir dans le couple. Trop de femmes sont ensemble parce qu’elles se sont aimées un jour et ensuite, les seuls moments où elles sont ensemble sont des moments de corvée. Il n’y a plus de spontanéité, plus de diners aux chandelles… Il faut faire des choses qu’on aime ensemble. Tu sais, taman et ta belleman traversent une crise, aie confiance, si elles la traversent, si elles arrivent à se retrouver, leur couple sera encore plus fort après.

– Que maman t’entende Jo, parce qu’en ce moment, c’est vraiment galère.

– Et toi, Nam tu fais quoi ce week-end?

– On va aussi aller voir Mami, et belle-Mami. Luce n’a aucune envie de se taper la route, elle aimerait rester ici avec ses copines, mais je ne veux pas y aller toute seule pour entendre nos mères se disputer. Au moins, avec Luce, on pourra parler d’autre chose.

La sonnerie retentit, et les filles, bien disciplinées, reprirent le chemin de leurs classes. Nam embrassa Jo très tendrement dans le cou, et lui demanda quand elles partiraient à nouveau faire un week-end toutes les deux en amoureuses? Jo promit que le prochain, ou le suivant, elles seraient ensemble, loin et seules.

Après le déjeuner, Jo se dirigeait vers la salle de cours, quand la profe arriva vers elle.

– Jo, bonjour.

– Bonjour madame.

– Je vais vous rendre les travaux, le vôtre est très intéressant.

– Merci.

Il s’agissait d’une dissertation dont la question était « la justification psychologique, est-elle légalité ». Et Jo avait choisi de parler d’une jeune femme qui voulait comprendre ses propres actes en faisant le parallèle avec le comportement de sa mère. La profe reprit:

– Vous avez voulu parler de la quête du sens de cette jeune femme qui voyage au tréfonds de son être en observant sa mère. Vous avez très bien traité le sujet. Mais j’ai une question.

– Oui madame.

– Vous ne faites aucune description, ni de la jeune femme, ni de sa mère, ni des lieux dans lesquels vous nous emmenez. Rien, que des concepts et des dialogues

– Oui, en fait, moi je mets les mots, et vous, en me lisant, vous mettez les images. Mon texte est une rencontre entre mon imagination et la votre. Si je décrivais la jeune femme, vous verriez la personne que je vais essayer de vous faire voir, approximativement. Alors que si je ne dis rien à son sujet, vous verrez la jeune femme que vous créez en fonction de vos émotions à la lecture des mots. C’est ce qui rend le texte unique, non pas parce que ce sont mes mots, mais parce que ce sont vos images. C’est la rencontre de nous deux, intellectuellement, dans la création du texte. Car si vous ne me lisez pas, mes mots ne signifient rien ils ne sont qu’une coquille sans contenu. En fait, vous créez mon histoire en la lisant.

La sonnerie retentit, la profe regarda Jo d’un air pensif, la remercie et entra dans la salle de classe. Jo la suivit, sourit à ses copines qui étaient déjà installées, posa son sac, s’assit et entendit la porte glisser et se verrouiller. Julia n’était pas là.

A la pause, elle partit rapidement à la caf pour voir si Julia s’y trouvait. Elle était en train de lire une plaque, et Jo l’interrompit.

– Alors, tu étais où ? Toi qui détestes rater les cours, cela ne t’arrive jamais !

– J’étais en train d’arriver quand la prof de gram m’a interpellée dans le couloir, elle tenait des papiers à la main, et figure-toi que c’était mes deux pages de Me Aiko.

– Tu vois, tu les avais oubliées donc, rien de grave, tu les as retrouvées, mais je ne vois pas en quoi cela t’a fait manquer le cours.

– Et bien, figure-toi que ces deux petites pages se trouvaient toutes seules au centre de recherche.

– Oui, et alors, tu y es allée et tu les as oubliées sur place ?

– C’est vrai, j’y suis allée, mais pas depuis deux semaines. Comme j’étais très surprise, la profe m’a emmenée et on est allées vérifier la liste des personnes qui sont entrées dans le centre de recherche.

– Vous avez regardé toute la liste ?

– Non, en fait on a fait l’inverse, elle a indiqué mon nom en donnant mon badge à l’oeil, et il est sorti les dernières dates de mes visites. Et j’avais donc raison, la dernière fois que je suis passée au centre de recherche remonte à deux semaines, alors que j’ai « perdu » mes feuilles il y a quelques jours.- Peut-être qu’une étudiante les a prises par erreur et les a laissées au centre, pensant que les papiers étaient en sécurité.

– Oui, mais alors dans ce cas-là, elle les aurait ramenées au secrétariat, tu ne crois pas ? En tout cas moi j’aurais fait ça.

– Alors, qu’est-ce que tu as fait ?

– Et bien la profe, voyant mon trouble, a suggéré que je dépose une plainte administrative. Je suis allée voir la secrétaire et elle m’a aidée à compléter le document. C’est un peu de la paperasse, le genre de trucs qui te prend un temps fou pour pas grand chose. Je me demande qui a pondu un document pareil. Enfin, j’ai fait ce que la procédure demande, et du coup, ai raté le cours. J’ai fini le temps à la caf, où tu m’as trouvée.

– Et tu penses quoi, des feuilles qui disparaissent ?

– Je pense que quelqu’un les a prises pour les lire, pour me copier.

– Mais dans ce cas-là, elle aurait détruit les documents ensuite. C’est super risqué de déposer un papier et en plus au centre de recherche. Si c’est une étudiante qui a voulu te copier, comme tu dis, elle a aussi voulu te rendre tes notes, ce qui serait plutôt sympa. C’est quand le test avec Me Aiko ?

– La semaine prochaine, j’ai largement le temps de bosser encore.

– Tu vois, je penserais plutôt que c’est une étudiante qui n’est pas très forte et qui a trouvé tes feuilles, feuilles que tu avais égarées. Elle les a éventuellement copiées et reposées au centre.

La première sonnerie sonna.

– Vite, on y va. Enfin, tu les as, c’est ce qui compte.

– Oui, sauf que j’avais recommencé le travail…

– Tu vois, il vaut mieux attendre, la patience paye toujours !

– Et c’est toi qui dis ca !

Elles s’engouffrèrent dans la salle de classe, la porte glissa à la seconde sonnerie et se ferma lourdement.

A la sortie des cours, tout le monde ne parlait que du viol, car la nouvelle que le chauffeur avait pu regagner son domicile courait sur toutes les lèvres. Certaines trouvaient cela inadmissible et d’autres se demandaient pourquoi les juges avaient pris une telle mesure, sous-entendant que le chauffeur pouvait donc être innocent. En descendant les marches, Jo avait pris sa décision. Elle arborait un grand sourire quand elle aborda Georges.

– Bonjour Georges.

– Bonjour Miss Jo.

– Aujourd’hui, c’est le jour.

– Comment Miss, le jour.

– Nam a son cours de yoga, vous et moi sommes seuls, donc vous allez m’emmener dans la zone.

– Miss.

– Georges, ceci est un ordre, j’en prends toute la responsabilité.

Georges se mit au volant, Jo s’assit derrière, et la voiture démarra

– Miss, vous me rendez fou.

– Georges, votre ami Georges a pu rentrer chez lui. Il habite dans le même immeuble que vous, alors nous allons nous arrêter chez vous, et je vais aller lui parler, pour comprendre.

– Miss, vous divaguez, excusez-moi.

– Georges, vous voulez le voir subir la peine de mort? Il est innocent oui ou non?

– Oui, Miss.

– Et il ne peut pas s’offrir une avocate, c’est vous qui me l’avez dit.

– C’est vrai.

– Alors laissez-moi lui parler. Vous avez un parking souterrain?

– Oui Miss. . Alors, vous vous parquez en sous-sol, et nous allons chez vous.

– Mais on verra que vous êtes une femme, une jeune fille qui plus est.

– J’y ai pensé, j’ai pris ma casquette, et comme vous le voyez, je suis en pantalons. Si vous me prêtez votre veste, on n’y verra rien.

– Miss, vous divaguez.

– Oui, vous me l’avez déjà dit. Mais on va sauver votre ami, d’accord?

Georges sourit, et prit la route qui se dirigeait vers la zone.

Quand Jo arriva à la maison, saman était déjà là. Elle était changée, avait une très jolie robe beige en lin, des chaussures hautes avec une lanière à la cheville, ses cheveux brillaient. Elle était resplendissante.

– Tu es resplendissante, Mman.

– Merci ma chérie. Je suis contente que tu arrives car nous avons besoin de Georges, il doit nous conduire au théâtre.

– Je suis désolée, je suis un peu tard.

– Ce n’est pas grave, nous avons toute la soirée. J’en ai bien besoin. J’attends juste Swan, elle n’est jamais prête à temps ! Et toi, tu fais quoi?

– Je vais continuer ma recherche sur les cliniques.

– Jo, tu dois d’abord te marier avant de faire un bébé. Je t’assure, c’est beaucoup mieux.

– Mieux pour qui?

– Mieux, mieux pour tout le monde: mieux pour toi, tu as une compagne qui t’aide et te comprend, mieux pour le bébé, qui a deux personnes qui l’aiment et s’occupent d’elle, mieux pour nous, les mères primaires, qui sommes rassurées de savoir que tu as une certaine stabilité, mieux pour ton futur job, les cheffes préfèrent les couples mariés, les femmes sont plus « régulières » et plus stables pour la société, tu perpétues une tradition de famille, d’unité, de valeurs de partage…

– Mais je veux bien vivre avec Nam, et faire un bébé. Je ne vois pas pourquoi il faut se marier.

Sur ce, Swan entra. Jo était contrariée, elle l’embrassa sans y penser et monta dans sa chambre.

– Bisous, ma fille.

– Bisous, amusez-vous bien.

Jo alluma son écran et commença par lire son courrier. Nowe, la designer l’invitait au grand défilé qu’elle organisait pour les membres du comité, les profes et quelques élèves. Devant l’intérêt de Jo, la vendeuse avait proposé son nom et elle avait été sélectionnée. Jo sourit en pensant que c’était probablement le montant de ses achats à la boutique qui avait provoqué l’invitation. Elle avait aussi un mail de la Présidente du Conseil qui lui demandait si Mary Mady lui avait parlé et quelle décision Jo avait prise. Jo n’avait pris aucune décision, elle devait y réfléchir, et il y avait eu tant de choses, que cela n’avait pas été possible durant la semaine. Elle prit un papier et écrivit en violet « projet ». Elle colla le papier sur le bord de son écran, bien visible.

Jo se mit à réfléchir. Elle était allée dans la zone, avec Georges. Il avait refusé de l’arrêter à son immeuble, et Jo s’était dit qu’il fallait aussi l’apprivoiser, prendre un peu de temps et avoir la patience de ne pas le brusquer. Jo avait au moins roulé dans les rues de la zone. Georges avait emprunté l’artère C puis il avait tourné au K et finalement, au niveau de l’intersection avec la perpendiculaire T, il avait dit: « C’est ici ». Jo avait vu un immeuble gris, derrière des arbres qui longeaient la rue. La rue T était moins passante que la K, d’après ce qu’elle avait pu observer. Georges avait à peine ralenti et il était reparti directement par la ZZ, la sortie principale de la zone. Jo l’avait remercié chaleureusement et lui avait demandé d’organiser une rencontre avec l’autre Georges, pour parler de cette histoire de viol. Il avait accepté, et rien que ça, c’était une victoire. Elle essaierait d’y retourner la semaine suivante.

Pour le projet, elle ne savait pas. Cela lui semblait bien loin de son initiative, et en même temps, si cette affaire avait un tel écho auprès du comité, cela devait être intéressant. Elle se remit sur le mail de la Présidente et écrivit une réponse positive. Elle acceptait le projet, et remerciait la Présidente et Mary Mady de l’avoir choisie pour une telle mission. Elle se tenait à leur disposition pour les rencontrer et commencer le travail.

Jo était finalement ravie: elle adorait l’inconnu et ce thème pouvait lui permettre de voyager un siècle plus tôt, dans un monde qu’elle ne connaissait pas, avec des nouvelles personnes, des histoires, des valeurs, des idées différentes. Cela lui ouvrirait un horizon immense. Jo était peu sortie de son clan, elle vivait dans un bon quartier, allait dans une prestigieuse université, avait des amies comme elle. Jo savait que le monde ne s’arrêtait pas à cet univers rassurant et qu’il y avait d’autres mondes après le sien. D’autres mondes au niveau géographique, comme la zone qu’elle avait traversée pour la première fois aujourd’hui, et au niveau temporel, des mondes qui avaient vécu avant le sien et des mondes qui vivraient après. Accepter ce projet était comme entrer dans une aventure, un voyage au sein de l’histoire, au sein de soi-même, de son passé, de ses origines. Elle était très excitée et heureuse d’avoir accepté finalement. Jo ferma sa boîte à messages et ouvrit le moteur de recherche Goom. Elle tapa: « clinique insémination naissance», et une liste de cliniques apparut sur son écran. Elle pianota sur plusieurs d’entre elles et, quand ses yeux lui brûlèrent trop, elle décida de se coucher et s’endormit immédiatement.

Jo se réveilla, c’était samedi. Elle décida de ne pas ouvrir les yeux. C’était un exercice très difficile, se réveiller et ne pas avoir le réflexe d’ouvrir les yeux. Regarder l’intérieur de l’œil, les couleurs qui se déplaçaient comme des lacs, les points qui bougeaient quand elle essayait de les suivre des yeux, dans ses yeux, sous ses paupières. Elle appela un cheval, et il vint se placer devant elle. Mais très vite, il fut remplacé par un visage, un visage vaguement familier, un grand nez, des yeux sombres, tout dans les tons de bruns, de gris, sans couleur. C’était un homme, à n’en pas douter. Un homme? Devant l’insistance de ce visage d’homme, Jo ouvrit les yeux.

Il faisait grand beau. Elle entendit saman rire, et Swan aussi, quelques instants plus tard. Jo se décida à descendre, elle allait préparer le petit déjeuner. En semaine, elles n’avaient jamais le temps de s’asseoir pour déjeuner les trois ensembles, alors le week-end, c’était sacré. Elle mit la machine à café en route, sortit du beurre frais du frigo mural, enclencha la boîte à pain, ce modèle allait assez vite, en dix minutes, elle aurait un beau pain carré avec une croûte croustillante, une mie tiède et une odeur de bonheur matinal. Elle prit les confitures, faites maison. Cerises, poires et pamplemousse rose. Jo adorait le pamplemousse rose.

Elle prenait une tranche de pain, y déroulait une bonne couche de beurre et ajoutait une montagne de confiture qui dégoulinait sur son assiette. Elle sourit en se réjouissant de sa future tartine. Jo mit la table dans la véranda, la terrasse était encore un peu fraîche le matin. La vue sur le jardin était magnifique, les rosiers étaient en fleur, l’herbe était verte, le ciel bleu pur. Quand le pain fut prêt, Jo monta dans la chambre de saman et de Swan, frappa sur la porte en disant que le petit déjeuner était servi, avec le café chaud, et le journal. Elle redescendait quand elle entendit que Kim passait dans la salle de bain. Jo en profita pour regarder son téléphone portable. Elle avait un message pour le défilé qui allait avoir lieu l’après-midi. Elle irait avec Julia. Est-ce qu’elle pouvait lui dire qu’elle était allée dans la zone? Julia en serait folle. Mais il ne fallait pas prendre de risque, et surtout ne rien dire, ni à Julia, ni à Nam.

– Bonjour Jo.

– Bonjour Swan.

– Bien dormi?

– Oui, tu as vu comme il fait beau ! Regarde les fleurs, et les senteurs du jardin, c’est fabuleux.

– Oui, Georges est un excellent jardinier, il aime les plantes, c’est pour ça qu’elles sont si belles. Il faut aimer ce qu’on fait, et ce qu’on fait est beau. Et comme ce qui est beau nous rend beau…

– Georges est beau, l’interrompit Jo.

– Oui, en quelque sorte. Bon, c’est un homme, il a son propre style, mais il est honnête et loyal. Kim a beaucoup de chance.

– Kim et toi.

– Oui, mais c’est Kim qui l’a choisi. Elle l’a choisi en pensant à toi.

– A moi? Quel intérêt, Georges est un chauffeur !

– Oui, c’est vrai, mais Kim avait l’intention de choisir un homme qui serait vraiment bien.

– Elle avait peur qu’il m’arrive quelque chose avec un chauffeur? Ils ont les implants, il n’y a pas de risque.

– Ce n’est pas sous l’angle du risque que Kim voulait avoir un homme de qualité comme employé. C’est sous l’angle de l’apport à la famille, à une différence de genre.

– Je ne comprends rien, il n’y a pas de différence entre une femme et un homme, c’est ce qu’on nous dit à l’école depuis toute petite. Et d’ailleurs on cite même le plus vieux livre jamais écrit, la bible, qui dit que dieu a créé l’humain à son image, femme et homme il la créa.

– Oui, mais c’est probablement plus subtil.

– Tu veux dire sexuel. J’ai des copines qui ont eu des aventures avec des escort boys déjà.

– Ah oui? Et c’était comment?

– En fait, pour te dire la vérité, je crois que beaucoup disent qu’elles ont eu une nuit avec un mec, mais en fait, je ne les crois pas vraiment.

– En général, les mères n’aiment pas. Une fille y va parfois avec des copines, pour fêter sa dernière nuit avant son mariage. Et souvent, elles sont contentes de l’avoir fait, sans plus. Mais ce n’est pas une généralité. La majorité des filles ne vont jamais avec les mecs.

– C’est vulgaire, non, mec.

– C’est le terme pour désigner les hommes qui se prostituent.

– C’est affreux.

– Quoi, le terme?

– Non la prostitution.

Kim arriva, les cheveux encore mouillés, une serviette sur les épaules.

– Et bien c’est charmant vos discussions pour un samedi matin.

– Nous parlons de prostitution.

– Oui, charmant.

– Toi tu serais d’accord que j’aille avec un escort boy?

– On n’en n’avait pas déjà parlé? Pour tes vingt ans, je ne vois aucun inconvénient, si tu le veux vraiment.

– Toi, tu as déjà été avec un mec?

– Ecoute chérie, tu veux du café? Et toi Swan?

Kim se leva et alla chercher le café chaud. Une odeur délicieuse envahit la conversation.

– Tu fais quoi aujourd’hui, Jo?

– Je vais au défilé de la designer dont je t’ai parlé je crois, Nowe. C’est cet après-midi.

– Tu emmènes Nam?

– Non, je pensais y aller avec Julia.

– Et prends Nam avec toi, sinon ce n’est pas sympa.

– Oui mais tu vois, à trois c’est toujours compliqué. Trois, c’est le pire chiffre, c’est deux contre une, quoi que tu fasses. Et c’est pénible.

– Tu peux essayer trois contre zéro?

– Ce n’est pas ça, c’est que chacune veut séduire l’autre en fait, et les rôles tournent, donc c’est épuisant. Un moment, Nam est avec moi, très vivement contre Julia et trois minutes après, pour un autre sujet, j’ai les deux sur mon dos en train de me contredire. A deux, c’est plus simple, soit tu es d’accord avec l’autre, soit non, la situation est claire.

– Invite Nam, tu m’as dit qu’elle a des soucis avec saman ces jours.

– Pas avec saman, c’est saman avec sa femme.

– Ah oui, et elles se disputent toujours autant?

– Oui, je suppose. Elles devraient aller voir une psy, ou une conseillère conjugale

– Oui, si on n’arrive pas à s’entendre, il faut faire appel à de l’aide. Je pourrais éventuellement l’appeler…

– Tu vois, c’est marrant, parce que là, c’est la troisième personne qui fait l’équilibre.

– Oui, curieux en effet, tu as raison.

– Mais en fait, c’est comme s’il y avait deux niveaux de deux. D’abord la psy et le couple et ensuite, deuxième niveau, chacune des membres du couples. Donc ‘est toujours une question de relation à deux.

– Juste. Bref, elles ne vont pas bien en ce moment?

– Non, je me demande si la belleman n’a pas une maîtresse.

– Comme tu y vas, tu n’en sais rien.

– Non, c’est vrai, j’imagine seulement. Dis, il paraît qu’on va devoir voter sur une nouvelle loi qui donnera le droit au divorce, tu as suivi?

– Plutôt que j’ai suivi !

– Ah bon? Swan qui sirotait son café interrompit la conversation avec une mine sévère. – Oui, Swan, tu ne savais pas que j’attendais ce moment pour te quitter? Kim enlaça doucement sa compagne, lui caressa le dos et l’embrassa sur le front.

– Tu crois qu’on peut quitter une femme comme toi? Une femme avec qui j’ai passé le plus grand nombre d’années de ma vie? Une femme qui a partagé tous les bons et surtout tous les mauvais moments que j’ai vécus? Une femme qui a élevé ma fille comme sa propre fille, n’est-ce pas Jo? Tu veux une autre belleman?

– Mais ça va pas, non, vous en avez de belles vous. J’ai besoin de toi et de Swan.

Elles se mirent à rire. Le café était délicieux, les tartines généreuses, un vrai matin de vacances.

– Alors, tu m’as pas dit, finalement, ce droit du divorce, c’est quoi.

– En fait, le divorce existait par le passé.

– Ah oui? Et il a été annulé alors?

– Tu n’as pas vu cette thématique en droit?

– Non pas encore, sans doute plus tard dans l’année.

– Alors, je ne me souviens pas vraiment, mais le divorce existait, les couples pouvaient se séparer quand ils voulaient. Ensuite il y a eu une grande crise économique, et on a réalisé que la précarité des personnes seules représentait un coût énorme pour l’Etat. Ces célibataires étaient grandes consommatrices de médecins, de cliniques, elles étaient en dépression. En plus, il y avait une crise du logement, au lieu d’avoir une maison pour une famille, il fallait avoir deux maisons pour la même famille. Et encore des tas d’autres points, que tu étudieras l’année prochaine. Toujours est-il que l’Etat a pris des mesures drastiques et a interdit les divorces. Il y a eu vote, il y a eu référendum quand la loi est passée, rien n’y a fait : une personne célibataire ne trouvait pas à se loger et ses frais médicaux n’étaient plus pris en charge. Donc du coup, quand la jeune fille quittait la maison, c’était pour se marier.

En se mariant, elle avait la certitude de trouver un logement et de voir ses divers frais couverts par les assurances.

– C’est donc pour ça que tu veux que je me marie.

– Non, ou plutôt, disons aussi pour ça.

– Revenons-en au divorce, pourquoi est-ce qu’on changerait d’avis maintenant? Les frais médicaux vont rester les mêmes et le problème du logement est toujours d’actualité.

– Oui, mais on s’est rendu compte que forcer des gens qui ne s’aiment plus et qui n’ont plus rien en commun à vivre ensemble est très difficile. Alors l’idée du Parlement est d’autoriser le divorce par accord mutuel uniquement, et après 20 ans de mariage. On a calculé que c’est en général l’âge ou les jeunes filles se marient – Et tu crois que cette loi va passer?

– Oui, certainement. Mais il ne faut pas que cette loi défavorise les couples mariés, ni financièrement, ni socialement.

– Alors c’est ce que va faire la mère de Nam peut-être.

– On ne sait pas, il faut attendre et espérer que les choses s’arrangeront. Je vais appeler Lis, c’est mon amie !

Jo appela Julia et Nam, comme saman l’avait suggéré, pour le défilé de l’après-midi. Elles se retrouvèrent au CDC, le centre de conférence. Cet endroit était en général froid et impersonnel, mais là, il y avait des décors magnifiques, et une foule de femmes belles et bien habillées se pressaient, leur carton à la main. Jo reconnut la Présidente de l’uni et bon nombre de membres du comité. Il y avait aussi beaucoup de profes et quelques élèves, à qui elle sourit. Il y avait aussi les media, des journalistes de mode et leurs photographes. Une avait un sac avec un poisson rouge vivant qui nageait dans ce bocal d’eau, et sa photographe un collier de poissons rouge, factices, autour du cou. Jo souriait quand Julia lui glissa à l’oreille qu’il s’agissait de Nancy Floc, La grande journaliste du magazine MODEOVER. Jo ne retenait que les poissons rouges, la foule lui faisait un peu tourner la tête. Finalement, une hôtesse les aborda et, après avoir lu leur carton, les dirigea vers leurs places. Jo s’assit avec Nam à sa gauche et Julia à droite. Elles étaient dans le groupe des étudiantes, au troisième rang. Julia se tourna vers sa voisine de droite, qui semblait vaguement familière à Jo.

– C’est qui? demanda-t-elle lorsque Julia la regarda à nouveau.

– Elle s’appelle Flor, elle est en fac de médecine, avec une spécialité droit des malades. Tu ne la connais pas?

– Non, mais elle me dit quelque chose, on a dû se croiser à l’uni.

– Sans doute, attention, ça va commencer…

Et le défilé démarra. Beaucoup de douceur, beaucoup de couleurs claires. Nam lui parlait, mais Jo n’écoutait pas.

– Jo, tu m’écoutes?

– Oui, Nam, excuse-moi, je pensais à autre chose, tu disais?

– Que je trouve cette collection superbe, il me semble que tu as déjà des vêtements d’elle, non?

– Oui, avec Julia l’autre jour nous sommes allées voir la boutique de l’uni, et il y avait tant de jolies choses, que je n’ai pu résister !

– Comme les dessous, avec les dentelles bleues, c’est tellement romantique.

– Et féminin.

– Le bleu est très féminin. C’est la couleur du ciel, et de l’eau qui le reflète.

– Oui, et de tes yeux.

Nam rougit, et baissa le regard. Elle ne savait jamais vraiment comment se comporter avec Jo. Jo était tellement rebelle, libre et forte, alors que Nam se sentait tellement quelconque, comme tout le monde, faisant ce qui se faisait, pensant ce qui se pensait. Et Nam avait peur parfois de déplaire, et surtout, que Jo la quitte, ou plutôt, que Jo ne la veuille pas. Elle se sentait déchirée à cause de ce mariage. D’un côté, elle voulait vivre avec Jo toujours pour toujours, et de l’autre, elle ne voulait pas aller contre les lois la tradition, l’habitude, ce que saman lui disait. Elle n’avait pas le courage de faire autrement, et simultanément admirait Jo qui osait. C’était cela, Jo osait aller contre, agir autrement, le dire, le penser, le faire. Et non seulement Jo osait, mais elle en était fière, et elle le faisait pas seulement pour elle, mais pour les autres. Nam se souvenait d’un événement qui avait ébranlé l’uni. Il y avait eu un jour où deux examens avaient malheureusement été fixés l’un après l’autre. Ce n’était pas contraire au règlement, mais cela ne se produisait jamais, les profes faisant très attention de ne pas surcharger les étudiantes en temps d’examen. Et certaines filles avaient commencé à se plaindre, entre elles, sans aller en parler à la Présidente ou à une profe. il y avait eu un mouvement latent, souterrain, incontrôlé qui avait pris des proportions énormes, et sur lequel s’étaient greffées des rumeurs incroyables. Quand Jo avait eu connaissance de ces plaintes, et quand elle avait vu que cela prenait des proportions ingérables, elle était allée voir la directrice.

Et elle s’était fait recevoir, Jo avait dit qu’elle parlait au nom de toutes les filles qui se plaignaient, mais la directrice ne voulait rien entendre, elle pensait que Jo n’était pas prête pour ses examens et qu’elle voulait simplement retarder une épreuve. La directrice ne modifia pas les examens, les étudiantes eurent le matin une épreuve et l’après-midi une autre. Et les résultats furent si mauvais aux deux examens, que le Conseil des Professeures demanda à refaire de nouveaux tests pour corriger les résultats en les complétant. La directrice fut obligée de céder, le collège des profes ayant la majorité et le pouvoir de décision. Elle organisa deux nouvelles épreuves pour compléter cette journée d’examens. Finalement Jo avait gagné. Et ce qui était le plus extraordinaire est que Jo avait été celle qui avait eu les meilleures notes aux deux examens de la même journée. Elle était prête, elle savait qu’elle allait réussir, mais elle avait quand même demandé de modifier ces exas, pour les autres. Nam adorait Jo, elle était son idole, sa force. Quand elle avait des pensées tristes, ou qu’elle ne savait plus comment gérer le présent, elle pensait à Jo, ce qu’elle ferait, ce qu’elle penserait. Et en ce moment, avec saman et sa belleman qui se disputaient sans cesse, ce n’était pas très drôle à la maison. Penser à Jo lui permettait de penser.

A la pause, Jo et Nam se posèrent au bar, pour prendre un thé froid à la menthe. Julia était partie avec Flor. Elles discutaient de la collection quand le comité arriva. La Présidente s’avança vers Jo.

– Bonjour Jo, vous allez bien?

– Oui, bonjour Madame la Présidente, merci, et vous?

– Merci, très bien, le défilé est délicieux et cette designer a un sens de l’innovation qui fait du bien à l’université. Il était temps de se renouveler. Vous aimez?

– J’adore, positivement. J’ai acheté de nombreux articles de la nouvelle collection. J’aime beaucoup la manière dont elle fait des rappels entre les tissus cachés: les doublures et les dessous.

– Je suis entièrement d’accord avec vous. Vous avez vu les froufrous en dentelle bleue?

– Oui, légers comme un ciel de printemps.

La Présidente la regarda en souriant. Elle se pencha vers l’épaule de Jo et murmura :

– Je vous attends dans mon bureau lundi, à 13 heures, cela vous convient?

– Oui, bien sûr, puis-je vous demander à quel sujet?

– Oui, c’est au sujet de l’entretien que vous avez eu avec Mary Mady.

– Bien, je serai dans votre bureau lundi à 13 heures.

– Merci et bon week-end.

– De même, merci.

La Présidente se tourna vers Nancy Floc, la journaliste aux poissons rouges qui voulait l’interviewer avec la designer. Elles s’éloignèrent, Jo et Nam retournèrent à leur place.

– Elle te veut quoi la Présidente?

– Elle veut que je passe dans son bureau lundi, pour parler du projet

– Du projet que tu as par rapport à l’uni d’il y a 100 ans?

– L’uni 2000, oui, mais le comité me propose un autre projet que le mien

– C’est dommage, ton idée est excellente

– Oui, mais si leur idée est meilleure, je peux aussi l’accepter,

– Et tu vas accepter?

– J’ai jusqu’à lundi, je vais dormir dessus.

Nam n’osait pas demander de quoi il s’agissait dans les détails. Si Jo voulait le lui dire, elle le lui dirait, mais elle ne voulait pas l’ennuyer avec des questions déplacées. Elle était convaincue que Jo prendrait la bonne décision. Et Nam repensa à son mariage. Que se passerait-il si Jo ne voulait réellement pas se marier? Est-ce que Nam déciderait de vivre avec elle, sans mariage? Nam devrait prendre une décision, à son tour, et Nam détestait prendre des décisions. Il lui restait un peu de temps avant son anniversaire, date fatidique où elle devrait annoncer soit qu’elle acceptait de vivre avec Jo sans lien officiel, soit de renoncer à vivre avec la femme qu’elle aimait. Cette pensée était à elle seule une douleur qu’elle n’avait aucune envie d’approcher. Pourquoi devait-elle choisir? Elle voulait vivre avec Jo en se mariant, comme tout le monde. C’était pourtant simple. Mais la douleur était là, comme un rocher brûlant qui faisait mal dès qu’on l’approchait ou qu’on le touchait. Nam se concentra sur le défilé, chassant cette pensée du choix de son esprit. A la fin du défilé, les filles se retrouvèrent dehors, avec Flor, qui était restée avec le groupe. Elles croisèrent la vendeuse de Nowear qui leur proposa de venir les rejoindre à la boutique en ville pour un cocktail champagne-canapés. Elles partirent toutes ensembles et finirent leur soirée au Cercle Rouge où une grande partie des copines de l’uni passaient leur samedi soir. Julia n’avait d’yeux que pour Flor et à plusieurs reprises, Jo la vit embrasser sa nouvelle amie sur la bouche, sans faire cas des autres personnes présentes.

 

Suite 2100 ZONE AMA: Chapitre 3: Révélation

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