Créé le: 30.09.2026
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Trobo

Contes

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© 2026 Septembre

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Sylvain, petit garçon solitaire, rêve d'un compagnon. Quand Trobo, adorable boule de poils, entre dans sa vie, le soir de Noël, il est comblé. Mais ce petit chien n'est-il pas trop parfait ?
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           Trobo

 

Sylvain était un petit garçon timide qui vivait dans une grande maison entourée d’un immense jardin que les autres, adultes ou enfants, lui enviaient. En effet, il lui était arrivé plus d’une fois d’entendre marmonner derrière son dos « gosse de riche ». Cette remarque le rejetait dans la solitude de la grande demeure, impeccablement tenue par Fleurette, l’employée de maison, et perdue dans l’immensité du jardin soigneusement entretenu par Paul, le jardinier. Sylvain avait six ans. Son père, qui, parlant de lui, ne le désignait jamais autrement que par “le gamin”, devait souvent s’absenter, invoquant ce qu’il appelait “ses affaires”. Sylvain se demandait bien ce qu’étaient ces mystérieuses affaires dont l’appel primait sur son filet de voix murmurant anxieusement « Papa !». Sa mère, bien qu’aimante, semblait toujours ailleurs. Distraite et lointaine, elle lui donnait parfois l’impression de découvrir son existence avec surprise lorsqu’elle le croisait.  Elle le serrait alors très fort entre ses bras, à l’étouffer, l’enveloppant dans un enivrant parfum boisé qui le faisait chavirer de bonheur. Elle le couvrait de baisers en l’appelant « Sylvain, mon petit lutin » puis, son regard se perdait à nouveau dans le vague et elle l’oubliait. Elle écrivait des articles dans les journaux et s’adonnait à la poésie. Aussi passait-elle de longues heures, enfermée dans son cabinet de travail où il ne fallait la déranger sous aucun prétexte. De santé fragile, elle souffrait par intermittence de maladies qui lui faisaient garder la chambre plusieurs jours d’affilée.

Sylvain avait l’impression de vivre parmi des fantômes, seule Fleurette apportait un peu de vie dans la maison et se préoccupait de lui, essayant de combler la carence affective dont elle sentait bien que l’enfant souffrait, à grand renfort de tartines beurrées, de tartes et de gâteaux au chocolat.

Le garçonnet avait beaucoup de jouets mais personne pour s’amuser avec lui, il disposait d’une balançoire pour lui tout seul et d’un vélo à son usage exclusif pour sillonner les allées du jardin sous l’œil attentif de Paul qui veillait jalousement sur ses plates-bandes. Sylvain aimait observer les oiseaux, ces petites vies fragiles palpitant d’une vibrante énergie. De même les écureuils, ces acrobates sveltes et rapides comme l’éclair, le fascinaient par leur agilité. Mais, comme tant d’autres choses, ces existences éprises de liberté lui échappaient, et il se languissait jusqu’au jour où l’idée lui vint d’avoir un chien. Lorsqu’il en parla à sa mère, elle fit la grimace et refusa tout net prétextant qu’un tel animal était sale, bruyant, vecteur de maladies, porteur de puces et autres parasites. L’affaire en resta là.

Noël arriva. Fleurette ne manqua pas de dresser dans le salon un grand sapin qu’elle décora, aidée par Sylvain, avec force boules multicolores, oiseaux chamarrés, guirlandes scintillantes, faisant entrer joie et lumière dans la maison. Le 25 décembre au matin, Sylvain se précipita dans le salon et découvrit sous l’arbre un grand paquet qu’il ouvrit avec une curiosité fébrile. Le cœur battant, il découvrit, gentiment couché dans un panier garni d’un coussin bleu, un adorable petit chien noir et blanc. En le voyant, celui-ci aboya discrètement en remuant la queue. De joie, les larmes lui vinrent aux yeux et il se jeta dans les bras de ses parents qui souriaient : « Oh, il est trop beau ! » s’extasia-t-il. Le nom lui resta et plus tard, on le fit graver sur un joli collier : Trobo.

Ce petit chien, on l’aurait cru sorti d’un film d’animation avec son poil tout doux, ses oreilles pendantes toujours bien symétriques, ses grands yeux noisette, sa truffe toute noire, ses dents très blanches. Sylvain le prit dans ses bras et Trobo se laissa faire en émettant de petits jappements. Sa mère lui précisa alors : « Sylvain, c’est un chien un peu spécial que le Père Noël t’a apporté. Vois-tu, il l’a élevé lui-même, pour toi, en compagnie de ses lutins, là-bas, dans le Grand Nord. Trobo est un peu magique, il n’a pas besoin de manger ni de faire ses besoins ! Tu comprends, il fait tellement froid là-bas qu’on ne peut pas mettre un chien dehors ! Mais bien sûr, ici, tu pourras le promener et jouer avec lui. Il faudra aussi penser à le brosser de temps en temps. » Sylvain, tout à sa joie, ne prêta pas grande attention à ces paroles.

Il trouvait en Trobo un compagnon docile et obéissant, toujours sur ses talons lorsqu’il l’emmenait en promenade. Quand il lui parlait, il remuait la queue avec la régularité d’un métronome. Dès que Sylvain s’asseyait, Trobo grimpait sur ses genoux et s’y pelotonnait. D’humeur égale, rien ne semblait devoir l’irriter. Il affichait un continuel sourire, la gueule entrouverte d’où pendait une belle langue rose entre des canines d’une blancheur éclatante. La nuit, il se blottissait contre Sylvain, si discrètement que c’est à peine si on l’entendait respirer. Au matin, il se réveillait ponctuellement avec lui. En revenant de l’école, Sylvain le retrouvait comme il l’avait laissé. Lorsqu’il prenait son goûter, Trobo restait sagement assis à côté de la chaise s’abstenant de mendier et somnolant les yeux mi-clos. Un petit chien vraiment parfait comme se plaisait à le faire remarquer la mère de Sylvain sur un ton approbateur.

Deux années passèrent. Par une journée douce et printanière, alors que Sylvain rentrait chez lui, il fit un crochet par le parc avoisinant l’école et s’assit sur un banc. Surgissant de nulle part, un grand chien ébouriffé vint soudain fureter autour de lui en reniflant bruyamment. D’un claquement de mâchoire, il avala gloutonnement un reste de sandwich qui traînait par terre avant de lever la patte contre le banc. De saisissement, Sylvain se leva d’un bond ; le chien l’aperçut alors. Tout frétillant, il s’approcha amicalement du garçonnet, se redressa et plaqua ses pattes avant qu’il avait boueuses sur sa poitrine. D’abord surpris et déstabilisé, le garçonnet se mit à rire en voyant le chien plonger ses yeux dans les siens et lui lécher le nez tout en lui soufflant en plein visage une haleine fleurant le salami, souvenir olfactif des restes qu’il venait d’engloutir. Une voix jeune et fraîche appela : « Nivelle, Nivelle !  Au pied, tout de suite ! ». A ces mots, le chien dressa les oreilles et fila dans la direction opposée. Une jeune femme souriante déboula, tout essoufflée : « Oh ce maudit chien, il a tout sali ton beau blouson !  Je suis vraiment désolée, c’est un peu de boue, cela devrait partir en brossant.  Excuse-moi, pardonne-lui ! Il n’obéit pas et n’en fait qu’à sa tête. C’est pour cela que je l’ai appelé Nivelle, tu sais, comme dans la chanson !  Mais est-ce qu’elle s’apprend encore ? » et elle se mit à fredonner :

Cadet Roussel a trois gros chiens
L’un court aux lièvres, l’autre aux lapins
L’troisième s’enfuit quand on l’appelle
Comm’le chien de Jean de Nivelle…

Moi, j’ai écopé du troisième, manifestement, enchaîna-t-elle en riant, j’espère qu’il va se calmer avec le temps mais il finit toujours par revenir … On s’aime trop, il m’a donné son âme, sa belle âme de chien fidèle ! »
Et elle partit précipitamment en appelant de plus belle : « Nivelle, Nivelle ! »
Sylvain reprit place sur le banc, regarda les traces laissées par les pattes de Nivelle sur sa poitrine et éclata en sanglots. Il pensa à Trobo, toujours propre et net, qui l’attendait sagement à la maison et l’accueillerait sans autre effusion que les battements mécaniques de sa queue en trompette tout en fixant sur lui un regard vide.
Seul sur son banc au milieu du parc, Sylvain redoubla de pleurs.
C’est alors qu’il sentit sur ses genoux la légère pression de deux pattes fines tandis qu’une langue tiède le léchait à la façon d’une main amie se glissant dans la sienne. Baissant les yeux, il vit un chien noir et blanc, tout le portrait de Trobo, à cela près qu’une de ses longues oreilles s’était retournée, découvrant un pavillon rose tendre, ajoutant à l’impression de vulnérabilité que dégageait la petite bête. La tête penchée, le chien cherchait le regard de Sylvain braquant sur lui deux prunelles implorantes où s’exprimait l’âme inquiète d’un animal perdu que la solitude effarait. Bouleversé, Sylvain le prit dans ses bras et, c’est le détail qui change tout, il sentit leurs deux cœurs battre à l’unisson.

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