Créé le: 17.10.2026
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Sur un fil

Nouvelle, Philosophie

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© 2026 Septembre

Une fête d'adieu, un départ pour la Grèce, une vieille photo et... une bobine de fil rouge. Irène aurait-elle enfin trouvé le moyen de retenir ceux qu'elle aime ?
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Sur un fil

 

Irène regarda pensivement le carton d’invitation rose traversé d’un arc-en-ciel en filigrane :

Lucius a le plaisir de t’inviter à sa fête d’adieu, le samedi 30 mai à 19h30.

Il avait rajouté à la main ces mots qu’elle déchiffra en plissant les yeux tant son écriture était vagabonde :

Ce serait vraiment chouette que tu viennes, mon Athéna, je compte sur toi ! Ne joue pas les filles de l’air, viens rejoindre la volière, ton vieux hibou t’y attend pour une dernière danse.

Irène sourit, émue. C’était tout Lucius. En associant fête et adieu, il traçait un arc-en-ciel qui l’éloignerait d’elle, d’eux tous. Elle lui en voulait un peu.

On sonna à la porte. C’était son amie Ariane.

À la vue du carton d’invitation elle s’exclama :

— Toujours un peu théâtral notre ami ! Même dans ces circonstances. La date approche.
— Je n’irai pas ! déclara Irène
— Comment cela ?
— C’est trop triste. Prendre une année sabbatique pour aller en Grèce étudier le grec ancien. Qui fait cela ?
— Lucius !
— Il nous abandonne. On a fait tant de choses ensemble depuis tout petits. Il m’a transmis sa passion pour les chouettes, et moi la mienne pour la philosophie : depuis, il m’appelle Athéna !
— C’est touchant, s’attendrit Ariane.
— Comment peut-il nous inviter à fêter une séparation ?
— Athéna, c’est le moment de se poser des questions philosophiques : la fête est-elle synonyme de joie, l’adieu appelle-t-il nécessairement la tristesse ? À ce propos, veux-tu t’associer à la cagnotte de départ ?

Irène déclina, elle comptait offrir un cadeau personnel.

L’Odyssée ! Une nouvelle traduction venait de sortir. Elle chercha dans sa bibliothèque l’exemplaire que son père, ancien professeur de philosophie, lui avait laissé.

Elle le feuilleta, une photo en tomba.

Elle reconnut son père dansant le rock avec une collègue au milieu d’un cercle admiratif. Troublée, elle la contempla avec un étonnement teinté de nostalgie. Elle revoyait son père, le front plissé, plongé dans ses réflexions ou la préparation de ses cours. Elle ne l’aurait jamais imaginé faire la fête, danser — qui plus est le rock ! Elle lui découvrait, trop tard, une facette insoupçonnée, et sentit qu’elle était passée à côté de quelque chose.

Soudain, tout se relia.

Elle courut chez Ariane :
— Aurais-tu une bobine de fil, rouge si possible ?
Abasourdie, son amie lui trouva ce qu’elle demandait.
— Tu me sauves. Tu comprendras.

Le 30 mai, à la vue de Lucius, chaleureux, vulnérable, attachant, Irène se jeta dans ses bras, toute rancœur envolée, puis lui tendit son cadeau en murmurant :

—Tu fais bien de répondre à l’appel de l’Antiquité. Mais, c’est peut-être une sirène, prends garde à toi.
— Je me boucherai les oreilles si jamais c’est le cas. Promis.

Plus tard, il l’invita à danser. Une valse. Ému, il lui glissa à l’oreille :
— Merci pour tes merveilleux cadeaux … surtout le fil.
Il sortit la bobine de sa poche.

— Elle ne me quittera pas tout au long de mon odyssée.
— J’y compte bien. Je t’attendrai sans pour autant faire tapisserie.

Ils échangèrent un sourire complice puis fendirent le brouhaha environnant.
Irène pensa à son père, à cette joie secrète qui l’habitait. Elle se sentait légère et savourait des instants qu’elle savait éphémères.

Elle ferma les yeux : une bulle enserrant bonheur et tristesse, espoir et nostalgie flottait au-dessus de la fête, tenue à son poignet par un fil rouge, comme un ballon dont les oscillations épousaient les tournoiements de la valse.

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