Créé le: 26.09.2026
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Sous les projecteurs

Notre société, Nouvelle, Satire

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© 2026 VERO

Entrée en scène

1

Dans l’arène saturée de lumière, Steevy règne en idole incontestée. Ce soir, le Grand Jeu exige de dévoiler l’ombre autant que la lumière. Mais, sous les projecteurs, quelle vérité choisira le public ?
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Le public levé l’acclamait. Il rejoignit l’estrade installée au centre de la grande salle et attendit que la foule se calmât.

Il avait soigné son apparence pour qu’elle soit à l’image, comme à chaque Grand Jeu, du thème de la soirée. Il avait rehaussé le blond de ses cheveux avec un masque camomille‑miel avant de les pulvériser d’une poudre d’or, enfilé une blouse en soie noire assortie à son pantalon de velours, et une veste brodée d’or.

Un projecteur se baladait sur les rangs, sous les accords puissants d’une guitare électrique, avant de s’arrêter sur lui, à la fin du riff. Sous la lumière vive, l’or de ses cheveux et de sa veste le rendait encore plus irrésistible aux yeux de ses fans.

–      Êtes‑vous prêts pour le Grand Défi ? clama‑t‑il de sa voix grave et puissante.

–      Oui, Steevy, prêts ! répondirent‑ils en chœur, comme une seule voix, unie par l’amour du Grand Jeu.

Tous scandaient à présent son prénom.

Lorsqu’il leva les bras pour les remercier et qu’il leur adressa son sourire étincelant, affiché sur tous les écrans suspendus autour de la salle, quelques cris hystériques et des « je t’aime Steevy » se détachèrent, avant qu’il ne demandât au public, d’un simple geste, de l’écouter.

La musique reprit, douce cette fois‑ci, hypnotique. Et, à son habitude, Steevy chercha le registre sombre de sa voix, qu’il savait moduler selon les occasions.

–      La lumière fut. Mais avant, il y eut les ténèbres !

Batterie endiablée.

–      Grâce à Platon, nous sommes sortis de la Caverne. Et nous avons vu La Vérité ! La Lumière Vraie !

Harpe céleste.

–      Donc, les ombres ne seraient que tromperie et fausseté ?

–      NON ! répondit la salle, influencée par ses mimiques et par son jeu de scène.

–      Non, en effet, chers amis. Dans notre monde, il faut des forts et des faibles, des secrets et des vérités. La lumière ne suffit pas : il faut de l’ombre pour rendre la vie dense, désirable !

Saxo grave.

Il reprit, concentré :

–      Vous l’aurez compris. Le défi de la soirée est : … roulement de tambour … Trouvez‑moi en une heure l’ombre et la lumière !

Trois destins sous les spots

2

Pendant que la salle s’échauffait, le projecteur balaya les rangs, s’attardant sur une silhouette ou l’autre, avant de s’arrêter soudain.

–      Rayan ! Tu es un des Élus ! cria Steevy.

L’homme désigné, la trentaine athlétique, leva les bras en signe de victoire. Sans perdre un moment, il glissa au‑dessus des sièges et courut en suivant le chemin tracé par les lumières, jusqu’à la porte du studio, suivi par un cameraman aguerri et deux-cents yeux fixés sur les écrans géants.

Steevy se félicita de son choix. Rayan était sportif, beau – pas autant que lui évidemment – et loin d’être idiot, ce qui était nécessaire pour remporter le défi.

 

Sous les accords de la guitare électrique au timbre saturé et agressif, le projecteur reprit sa course folle et désigna cette fois‑ci une très jeune femme.

–      Elysa ! À toi l’honneur ! Lance‑toi ! l’encouragea Steevy.

Déboussolée, la jeune fille hésita. Sous les encouragements, elle se décida et lança un regard incertain à l’animateur, qui lui souffla un baiser. Elle lui renvoya le geste. Le public applaudit. Sacré Steevy : encore une conquête, certes trop jeune, mais il était si irrésistible.

Irrésistible, oui, pensa-t-il. Elles finissaient toujours par céder. Elysa aussi : impressionnée, flattée, incapable de dire non quand il l’avait prise sous son aile dans les coulisses. Elle n’avait pas protesté, pas vraiment. Il avait suffi d’un sourire, d’un compliment, et elle s’était laissée guider. Il avait pris son silence pour une offrande. Pourquoi aurait‑elle refusé ?

 

Mais le projecteur avait déjà choisi la dernière finaliste, le ramenant à la réalité :

–      Clara, c’est TOI ! gronda‑t‑il.

La femme à la poitrine opulente – il en faut pour tous les goûts…, pensa Steevy, fataliste – lança un cri de joie et suivit les bandes lumineuses jusqu’à la sortie.

L’heure tourne

3

Tandis que la grande horloge égrenait les minutes, le public suivait les trois candidats sur les écrans. Les caméramans offraient des images saisissantes, caressant un biceps, une fesse rebondie, un décolleté vertigineux. Les musiques choisies par les monteurs se mariaient aux actions : percussions marquées lorsqu’ils étaient dynamiques, tonalités mineures lorsqu’ils repartaient découragés vers un autre lieu. Le micro épinglé à leur blouse permettait au public de les entendre jurer, se plaindre ou s’enthousiasmer.

Lorsqu’un candidat semblait être sur une piste sérieuse, l’image devenait floue pour garder le suspense. Steevy reprenait alors le micro et s’amusait avec son public, toujours réceptif à ses traits d’humour et à son charme.

 

Dans les dernières minutes, les images réapparurent avec les premières notes du Carmina Burana. Tout le public retint son souffle. Rayan, Elysa et Clara couraient, un fond masquant l’endroit où ils se trouvaient.

Avaient‑ils réussi ?

Qui déboucherait en premier dans la salle ?

Qui avait le mieux appréhendé l’ombre et la lumière ?

Qui serait l’Élu pour un an ?

Les deux-cents sélectionnés se réjouissaient : ils désigneraient bientôt l’Élu, à l’applaudimètre.

Le cristal et l’égo

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Le public poussa un cri enthousiaste lorsqu’il vit Clara déboucher dans la salle.

–      Alors, délicieuse Clara, susurra Steevy, qu’as‑tu à présenter à mon public, à ton jury ?

–      Ombre et lumière ! s’enthousiasma‑t‑elle.

Elle sortit de son sac un cristal de roche, un quartz pur, transparent et incolore, mais qui, sous les projecteurs, se parait de nuances de bleu, de vert et de doré. Elle le tint à bout de bras. Le public l’applaudit chaleureusement avant que Steevy ne les calmât d’un geste.

–      Le cristal est capable d’émettre de la lumière et d’absorber l’ombre. Né dans l’obscurité des cavités souterraines, il a offert, une fois extrait, sa pureté, sa clarté, qui amplifie la lumière et notre énergie.

Clara marqua une pause, sa voix chaude et émouvante touchant le public.

–      Le cristal représente la clarté, la vérité, l’authenticité, la connaissance, mais aussi la pureté et l’harmonie.

–      Quel programme ! C’est tout moi, plaisanta Steevy, sous les rires du public. Je pense que…

 

Un roulement de tambour l’interrompit : un autre candidat arrivait.

 

–      Trois minutes avant la fin du temps accordé, voici Rayan ! Applaudissez‑le chaleureusement, cher public, et viens vers moi, beau gosse, nous expliquer les fruits de ta quête.

Rayan bondit sur l’estrade et prit le micro sans y avoir été invité. Il glissa un œil sur le cristal de roche que Clara avait déposé sur une table haute et sourit :

–      L’ombre et la lumière ne viennent pas d’une simple pierre…

Quelques huées – Clara avait des supporters – l’interrompirent. Il balaya la salle d’un geste et reprit, grandiloquent :

–      Mais de l’homme !

Rayan n’eut pas l’effet attendu. Il dut se contenter d’un hystérique « Vas‑y chéri, t’es le meilleur ! » et de quelques applaudissements. Steevy s’en réjouit : il n’aimait pas qu’on lui volât la vedette. Rayan poursuivit :

–      Ce sont les artistes qui transfigurent le mieux l’ombre et la lumière : les architectes, comme Tadao Andō et son Église de la Lumière à Osaka.

Il fit un geste à la régie et le public put admirer l’intérieur de l’église. Au centre, un mur percé d’une croix où la lumière semblait habiter l’espace.

Quelques applaudissements.

Rayan expliqua que l’architecte japonais avait intégré l’ombre et la lumière pour structurer l’espace sacré et révéler la présence de Dieu.

Il les perd…, s’agaça Steevy. On lui a demandé d’être sexy, pas érudit…

Rayan se débrouilla mieux avec la musique : Gustav Mahler et sa Résurrection. Les trémolos des violoncelles avaient enveloppé l’assemblée, la plongeant dans l’ombre du deuil, mais Steevy fit couper l’œuvre : on n’allait quand-même pas attendre la lumière finale.

Rayan fut en revanche très mauvais avec les peintres, surtout lorsqu’il tenta d’expliquer le clair‑obscur de Caravage. Le public n’était pas venu pour un cours d’histoire de l’art.

Impitoyable, Steevy le coupa.

La révélation

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Steevy scanda les dernières secondes pour qu’Elysa apparaisse avant d’être éliminée : 10, 9, 8, 7, 6…

–      Elle est là ! applaudit Steevy. Viens, ma belle. Tu es essoufflée, mais si ravissante.

 

Tout sourire, la jeune fille le rejoignit.

Théâtrale, elle joua le jeu :

–      Pourquoi ai‑je cavalé presque une heure, quand j’avais devant moi, aussi bien la lumière que l’ombre ?

Elle recula d’un pas et désigna Steevy de ses deux bras.

L’animateur vedette et le public n’eurent pas le temps de réagir. Elle lança :

–      La lumière !

Sur tous les écrans s’affichèrent les images de Steevy, sous les projecteurs, étincelant, charismatique, adulé, tandis que la voix de Gilbert Montané chantait à tue‑tête Les sunlights des tropiques. La salle se leva, se déhancha, tapa dans les mains.

Steevy accrocha son sourire ravageur, mais une inquiétude lui serrait la gorge.

Qu’avait‑elle trouvé pour l’ombre ?

Aurait‑elle eu vent de son cachet astronomique ?

Allait‑elle le livrer à la vindicte du public en dévoilant ses conquêtes, ses « favoris » , ses « petites protégées »trop jeunes, trop naïves ?

La presse en faisait déjà ses choux gras, mais quand même… certains ne comprenaient pas son goût pour la fraîcheur.

Il se rassura. Son charisme, ses fans, c’était lui. Tout le monde le savait. Et peu le critiquaient, sinon les jaloux et les coincées.

Il décida de profiter de cette minute de gloire. Bien, cette petite…

 

–      L’ombre ! murmura Elysa.

Sur les premiers accords du refrain de L’ombre et la lumière chanté par Calogero, repris en boucle par le régisseur, le public découvrit avec stupeur un tout autre Steevy.

Il avait troqué ses habits de lumière pour des tenues sombres, simples.

Un homme de tous les jours, qui se fondait dans la masse.

Était‑ce bien leur Steevy qu’ils voyaient sur grand écran ?

Cet homme qui distribuait la soupe populaire, glissait des billets aux mendiants, visitait les vieux dans les asiles ?

Il était à peine reconnaissable…

Un souffle parcourut la foule. Les visages se figèrent, happés par les images.

Non, ce n’était plus leur idole, mais rien qu’un homme qui se fondait dans l’ombre, même si la caméra s’attardait sur des yeux reconnaissants qui certes brillaient.

Un silence dense s’abattit sur la salle ; la musique elle-même s’était arrêtée.

Les corps figés semblaient attendre un verdict invisible. Même les projecteurs paraissaient hésiter à poursuivre leur danse.

Puis la salle cligna des yeux, réveillée d’un rêve trop lourd. La musique revint, agressive, comme pour effacer ce qui venait d’être révélé.

 

Le show reprit ses droits. Place au spectacle. Même s’il faut brûler les idoles.

 

À l’applaudimètre, Elysa ne gagna pas.

Impitoyable, le public avait déjà oublié son roi.

Il bouda Rayan. Mais c’est bien Clara et son cristal qui remportèrent toutes les voix.

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