L'oeil bleu de la source perdue au pied des cimes à la blancheur éclatante donne à celui qui la contemple. Mais ce don est un leurre...
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ROSE
May Koliander
Le grand œil turquoise de la source à l’entrée de la grotte le retenait prisonnier. Allongé sur le sol dur, le visage planant au-dessus de l’eau, il s’abîmait dans sa transparence. La source était si cristalline, si oublieuse d’elle-même qu’il lui semblait n’être séparé que par un vide de la profonde faille secrète d’où sourdait l’onde. Étendant la main vers cette pupille oblongue comme celle des chèvres de montagne, il était chaque fois surpris de rencontrer le liquide glacé.
À son insu cependant, l’œil bleu cerclé de moire lui rendait son regard. La source connaissait chaque détail du visage la dominant soudain. Elle se pâmait sous le regard fixe et attentif qui la scrutait ; s’offrait avec vertige aux lèvres rouges qui, tendues vers sa surface, s’y attardaient longuement avant de se désaltérer.
Bien au-dessus de la grotte où l’eau pleure doucement, un cirque de sommets blancs se découpe sur le ciel pur. Le rayonnement intense et froid des pentes immaculées se réfléchit jusque dans les recoins les plus obscurs des hautes vallées : les gorges étroites, les sous-bois sauvages sont pénétrés d’un jour où flotte de la poudre d’argent en suspension.
Le soir, dès que le soleil, soudain las, ne parvient plus à franchir la terrible barrière des monts, le souffle enneigé des sommets chantant leur inaccessible splendeur se coule dans les vallées. Saisissant les forêts de pins encore bruissants, cette haleine polaire annonce la venue silencieuse de la nuit et le lent dévoilement des étoiles.
Lorsqu’il voyait poindre l’étoile du berger, il redescendait au village. Son chemin traversait les pins touffus et longeait les champs pierreux aux formes torturées. Sise tout au bout du village, la petite église construite le long de la montagne l’accueillait dès qu’il débouchait de la forêt. Les beaux soirs, le lourd parfum des fleurs du rosier escaladant ses vieux murs s’épanouissait dans la pénombre, et séparait d’un rideau embaumé le monde de la forêt de celui du village. Derrière l’église, les modestes maisons en pierres arrachées à la montagne se nichaient entre des parois abruptes et nues.
Rentrant des hauts champs ou de la source à la tombée du jour, il voyait à travers la petite fenêtre de sa demeure sa mère s’affairant dans la cuisine, illuminée par le feu brillant dans le foyer. Venue de la grande plaine, cette femme jeune encore attachait ses longues tresses brunes en un gros nœud sur la nuque. Ses robes de coton rugueux aux couleurs vives, bien qu’adoucies par le soleil mordant, égayaient l’univers minéral où la vie l’avait transplantée. Brune et mate, sa peau scintillait comme si le vent qui balayait les parois rocheuses l’avait, en passant, saupoudrée de fines particules de mica.
Après le repas, il sortait dans l’air vif s’occuper des lapins et du cochon dans l’enceinte derrière la maison. Dans la pièce commune, à la lueur de la lampe à huile, il taillait des ustensiles en bois, pendant que sa mère tricotait ou raccommodait. Ils parlaient peu. Le cliquetis régulier des aiguilles, le tintement clair d’une cuiller heurtant les bords d’une tasse accompagnaient le chuintement de la lame attaquant la chair blanche du bois. On entendait distinctement le froissement sec des copeaux tombant sur le sol. Animés un instant d’une vie propre, les longues spirales rebondissaient, s’emmêlaient, se frottaient l’une à l’autre pour oublier dans l’étreinte la douleur de la lame vive tranchant leurs fibres.
Dehors, très haut au-dessus la corolle livide des monts, l’écho des lointaines explosions des astres grondait sourdement dans l’air froid. Le ciel laiteux frissonnait comme un dormeur dont les songes sont traversés de visions cataclysmiques. Dans la vallée, la nuit raffermissait imperceptiblement l’étreinte noire dans laquelle elle enserrait le village et le monde.
Comme l’eau du ruisseau que l’on entendait faiblement rire et gazouiller des chatouillis que lui prodiguaient les pierres de son lit, la vie s’écoulait douce et paisible. L’accomplissement des travaux des champs et des tâches domestiques n’était troublé que par l’appel bleu et muet de la source.
Un après-midi torride, alors qu’il se rendait aux champs, il vit qu’un des battants de la porte de l’église était resté entrouvert. Attiré par la pénombre fraîche de la nef, il pénétra dans le bâtiment. L’église était méconnaissable. Des objets du culte soigneusement rangés comme à l’accoutumée, il se dégageait une nostalgie poignante. Il sentit que sa présence était une intrusion. Seul à bouger en cette heure de grosse chaleur pendant laquelle tous se terraient, il surprenait les choses alors qu’elles avaient oublié les hommes et pleuraient leur innocence perdue. Misérables éclats déchus, les pierres des murs rêvaient du temps, où tout près du ciel, elles offraient au feu et à la glace une face compacte et lisse aussi vieille que le monde. Au fond de l’église, suspendu dans la niche, le crucifix grossier emperlé de larmes gluantes de résine, se remémorait sa vie d’arbre puissant et solitaire avant que les hommes ne le forcent à revêtir la forme cruelle de leur tourment. Les abeilles bourdonnant autour des fleurs sauvages posées sur l’autel parlaient aux cierges de la vie pleine de chuchotements de la ruche et des flots dorés de nectar. Songeant à sa vie d’antan et à la dégradation de sa splendeur géométrique en de tristes cylindres, la cire exhalait de faibles soupirs, dont la molle suavité se mêlait à la senteur végétale enivrante et profonde de la rose s’infiltrant par la porte entrouverte, pour étouffer toute trace d’encens, seul luxe de cette église pauvre.
Troublé par l’extase malheureuse des choses, il s’avança timidement parmi la matière en plein abandon. Au centre de la nef, entre les rangées de bancs en bois, une pastille colorée, projetée par les rayons ardents du soleil transperçant la rosace, tremblait sur le sol irrégulier. Des signes cabalistiques aux couleurs délicates et givrées des friandises en sucre filé, dansaient autour du cœur écarlate de la pastille. Leurs arabesques lentes traçaient sur les dalles l’insondable mystère des destinées humaines. Il entra dans le cercle magique de la rosace dont l’obscure vérité le recouvrit un bref instant d’un habit d’arlequin. Le visage tourné vers le faisceau de lumière, il s’immobilisa en son centre. Dans l’obscurité frémissante de l’église, le vitrail le transforma, de son doigt rouge et épais comme la chair voluptueuse des roses, en une colonne de sang ruisselante.
Une brise nonchalante effleura le battant de la porte qui émit une plainte ténue. Le grincement des gonds le tira de la torpeur qui le menaçait. Il ouvrit les yeux et aperçut à travers l’ouverture, le monde – un bout de ciel lumineux, un pin luisant, les dalles poudreuses menant à l’église et, dépassant à peine d’un des battants, une rose rouge agitée par les souffles capricieux du vent. Il répondit à l’éclat du jour et échappa à la mélancolie diffuse de l’église. Sur le seuil, il mordit doucement les pétales épicés de la fleur qui s’offrait à lui et cueillit une rose encore en bouton, petite bouche carmin aux lèvres pincées.
L’heure ardente avait passé. La lutte entre la fraîcheur de l’air et l’intensité du soleil s’était résolue en une douce caresse. La rose à la main, il se tourna vers la montagne. Sous l’ombre des pins, il jouit de la vigueur de ses jambes qui gravissaient sans effort les pentes escarpées, du bonheur de sentir s’effriter sous ses semelles les mottes de terre du chemin bordé d’herbes sèches et poussiéreuses. Au-dessus des champs baignés de lumière, les insectes flottaient, suspendus dans l’air telles de légères gouttes de bonheur toutes occupées à vivre leur frêle existence aussi intensément que possible. Il dépassa les derniers champs et monta à la grotte abritant la source. L’œil était là, limpide et bleu. Surplombant l’eau de toute sa taille, il laissa choir la rose en son centre. Gouttelette de sang délicatement ombrée de mauve, elle tournoya sur l’eau turquoise. Mais petit à petit, la tache rouge se détacha du fond azur qui ne fut bientôt plus qu’un lointain et pâle horizon. S’élevant toujours plus vers le regard qui la fixait, elle enflait démesurément. Il vacilla lorsqu’il sentit cette force ardente pénétrer son regard et submerger le monde d’un lourd voile rouge. L’instant d’après, la rose reposait à nouveau sur l’eau. Légèrement étourdi, il s’assit à l’entrée de la caverne à côté du ruisselet de larmes s’échappant de la source. Son torse puissant appuyé contre la montagne, le lourd bracelet d’argent encerclant son bras luisant dans l’ombre, il se mit à jouer de la flûte.
Surprenant le silence, ses notes hautes et claires célébrèrent la terrifiante blancheur des sommets, la boule de feu du soleil roulant sur la toile bleue du ciel, le vert immuable des pins et la perfection labyrinthique de la rose. Joyeuse au début, sa mélodie s’emplit cependant de tristesse comme si l’arc brillant qui la sous-tendait s’était lentement relâché, pour finalement s’affaisser tout à fait. Chose corruptible parmi les choses éternelles dans un monde soudain creux fait d’échos, son corps lui parut misérable, étranger à lui-même. Il s’arrêta de jouer, envahi d’un désespoir trop profond pour les larmes. À ses côtés, le ruisselet continua doucement de murmurer ses tendres regrets et ses menus espoirs.
Après un long moment, il se leva et rentra dans la grotte. La rose avait disparu de la surface de l’eau. Il distingua toutefois au fond de la caverne une masse sombre qu’il n’avait tout d’abord pas remarquée. S’en approchant, il vit qu’on avait jeté là, pêle-mêle, des vieilles couvertures. Curiosité, inquiétude, vague menace. Il s’agenouille auprès du tas de guenilles sans oser le toucher. La nature retient son souffle. Un aigle s’élance dans l’air rare des crêtes. Créature du soleil, maître absolu de l’éther, il n’est qu’un point minuscule dans l’immensité du ciel, mais son ombre gigantesque et noire parcourt lentement les cimes des arbres, promenant le spectre de sa terreur de vallée en vallée. Silence. Les oiseaux qui tournoyaient autour du modeste clocher ont disparu. Dans l’église, la vierge peinte en couleurs frustes serre son enfant contre ses seins blancs et son affliction inonde de larmes la petite tête innocente et blonde. Ombre, lumière, ombre… Mère, pourquoi m’as-tu mis au monde, arraché à ta chair, si même ton amour infini ne pouvait me protéger ? Tremblant, brulant d’un désir qu’il ne comprenait pas, il souleva les couvertures et découvrit, endormie au milieu des hardes, un tout petit enfant. Une fillette.
Lorsqu’il la prit dans les bras, il fut effrayé par le poids insignifiant du petit corps confiant qui s’abandonna à lui. Dans l’obscurité grandissante, il se hâta vers le village, étreignant son léger fardeau. Le feu brillait dans l’âtre quand il entra dans la pièce commune avec l’enfant qui lui débitait milles bêtises incompréhensibles et jouait avec les longues mèches de ses cheveux. Mais l’enfant s’arrêta immédiatement de babiller et devint grave lorsqu’elle dut quitter ses bras pour ceux de sa mère. Personne, ni de la montagne, ni de la vallée ne vint réclamer la petite. Aussi devint-elle sienne. Il la nomma Rose.
Rose aux robes rouges, aux boucles brunes tiraillées par le vent joueur. Moineau écarlate sautillant parmi la pierraille du village. Rose, grave comme la floraison sombre de la passion : blancheur impénétrable, abîme d’innocence. Feu et neige : Rose. Sous les vrilles folles qui dansaient sur son front, son petit visage était éclairé par de grands yeux ambrés frappés en leur centre d’un cercle mauve. Il l’appelait souvent à lui rien que pour contempler ses pupilles brillantes et cependant meurtries, yeux qui, à la fois grands ouverts et secrètement fendus, semblaient tout savoir et ne rien connaître. Mais elle chassait bien vite la vague inquiétude qui le traversait de ses sourires creusés de fossettes. Rose, sœur et enfant : fleur tendre trempée dans le lait et le sang.
Il passait des heures à fabriquer des animaux en bois pour son enfant si belle. La bouche délicate de Rose, toujours pleine de rires ne devenait triste que quand il s’en allait vers la forêt. Échappant aux bras de sa grand-mère, le visage voilé par les larmes, elle courait derrière lui jusqu’à l’église où elle l’attendait des heures, assise sous le rosier, les yeux rivés sur l’orée du bois.
Attendri par ses gros chagrins, il commença à l’emmener avec lui aux champs. Rien, cependant, n’aurait pu le décider à retourner avec elle à la source, dont il sentait confusément qu’elle était issue.
Un jour, qu’il était parti pendant qu’elle faisait la sieste, il trouva la porte ouverte et la maison déserte à son retour. L’enfant avait disparu. En vain sa grand-mère parcourait-elle le village à sa recherche. Mû par un pressentiment atroce, il regagna les champs et courut à la source. Rose reposait au fond de l’œil bleu. Sa robe rouge palpitait doucement dans l’eau comme les pétales d’une fleur caressée par une brise taquine. Éperdu, il retira le petit corps inerte de l’eau et le posa sur le sol, l’emmaillotant dans sa grosse jaquette. Puis, saisissant sa flûte, il se mit à parler à l’eau, à la cajoler, la flatter pour tenter d’apaiser la jalousie ombrageuse qui lui avait ravi son enfant. Mais l’eau boudeuse restait impassible, distante, sans une ride. Alors, se dévêtant, il s’offrit à elle en échange ; nu et blanc, il pénétra dans la source.
Quelle est la vérité des sommets immaculés, de la forêt sombre, de l’eau transparente ? Se fondant dans la nature à travers l’œil bleu, il renvoya l’enfant dans le monde des hommes.
De ses serres glacées, l’esprit cruel de la source attira avidement celui qui l’avait tant mirée. L’étreinte passionnée de l’eau fut si effroyable que le sang jaillit à gros bouillons de la bouche désormais muette. Une terrible lumière violette éclaira les sommets ce soir-là. Le ruisseau ne fut plus qu’un ruban rouge traversant les pins noirs. À la vue du ciel écarlate badigeonné de sang, tous tremblèrent car ils surent qu’il était arrivé un grand malheur, qu’un mystère affreux venait d’être consommé.
Lorsqu’enfin Rose se réveilla dans son petit lit et ne le vit pas, les tendres couleurs de ses joues disparurent. Rose : fleur de neige et de glace, prisonnière d’un éternel présent.
Mais quel est ce monde ? Où sont ces cimes, cette vallée, ces êtres ? Et qu’en à faire l’hermine, éclair blanc scintillant le long des berges du ruisseau à la tombée du jour, ou le rosier vigoureux poussant sur un tas de vieilles pierres ?
Et pourquoi tous ces mots, alors que je n’avais devant les yeux qu’une rose rouge fichée au centre d’un cercle bleu ?
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