Récit piquant d'une vie de cornichon. Âmes sensibles s'abstenir.
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L’odeur vinaigrée m’incommode de plus en plus. Je baigne avec mes compatriotes depuis quelques semaines dans ce bocal. Étant plaqué contre le verre et entre les deux étiquettes, j’ai la chance de bénéficier d’une vue panoramique. Ce n’est pas le cas du grognon qui nous prédit un avenir hacher menu.

J’ignore ses paroles même si je commence à me sentir à l’étroit. Parfois, en fin de journée, lorsque les néons s’éteignent, la nostalgie du plein air m’envahit. Un cri me sort de ma mélancolie. Mon horizon est obscurci par une paume.

− On va tous crever! hurle le grognon. Le compte à rebours a commencé.

Un vent de panique nous étreint tandis que nous valsons. Le calme revient. Un léger mouvement nous berce. A travers des barreaux, je vois défiler les rayons du magasin. Nous atterrissons sur un tapis roulant avant d’être éblouis par un flash rouge et assourdis par un bip strident.

Ensuite, tout s’enchaîne rapidement. Nous sommes tantôt chahutés, tantôt bercés et passons de la nuit à la lumière sans suite logique. La nuit finit par gagner. Le grognon explique que nous sommes dans le couloir de la mort. Le liquide dans lequel nous trempons ondule sous le tressaillement des anxieux.

Je perds la notion du temps. Le lanceur d’alerte continue de répandre ses dires funestes. En l’écoutant, je me fais la promesse d’être le dernier.

 

Un rai de lumière nous sort à intervalles irréguliers de notre torpeur. A chaque fois, le grognon annonce que notre heure est arrivée. Pour l’instant, nous l’avons toujours échappé belle, contrairement à nos voisins en conserve.

Aujourd’hui, le placard reste ouvert plus longtemps qu’à l’accoutumée. Les anxieux frissonnent tout en exprimant leurs inquiétudes :

− A quelle sauce allons-nous être mangés ?

− Serons-nous coupés en rondelles ?

Je garde la tête froide. Ma place me permet d’espérer une fin légèrement différée. A ce que le grognon raconte, il est rare que tout le bocal y passe d’un coup. Je remets mon destin entre les mains de ma bonne étoile.

 

Des doigts se matérialisent devant mes yeux. Nous tanguons puis sursautons lorsque le fond de notre récipient touche le plan de travail. Un plop résonne. Les premières victimes sont extraites rapidement. Cette sélection nous permet de ne plus être serrés comme des sardines. Je souffle d’aise. Comme il est bon de retrouver un semblant d’espace !

Notre bocal est refermé. Personne n’ose briser le silence de mort qui s’est installé. Même le grognon a perdu sa verve. D’entente muette, nous laissons échapper un soupir de soulagement. Une lumière électrique nous fait revenir à la réalité avant de s’éteindre brutalement. Impossible de distinguer où nous nous trouvons. Les plus sensibles commencent à grelotter. Il me faut plus de temps pour ressentir que la température baisse.

 

Une routine s’installe. Malgré le froid, nous vivons l’instant présent et rabrouons le grognon. Il est devenu persona non grata. Il est hors de question de gâcher nos derniers moments. Malheureusement, quelques-uns d’entre nous nous ont quittés. A chaque sortie du réfrigérateur, je reformule la phrase des Trois mousquetaires et me la répète en boucle : chacun pour soi et tous pour moi !

 

Le jour J se rapproche. Je le sais. Mes mantras ne suffiront pas à me sauver. Le grognon est toujours parmi nous. Il s’est tellement ratatiné que je crains de ne pas réussir à être le dernier. Ma technique de surfer sur la vague afin de montrer mon flanc le moins appétissant ne marchera plus longtemps.

Pour la première fois, nous atterrissons sur le bois de la table à manger. Des convives parlent fort et nous lorgnent. Leurs grosses pattes n’ont qu’une envie, nous attraper pour nous bouffer tout cru !

La peur s’empare de moi. Je décide de regarder la mort en face. J’assiste, impuissant, aux dernières secondes de vie de mes amis. Un d’entre eux fini sous le couteau et la fourchette d’un sadique qui le coupe méthodiquement en rondelles. Un autre se fait grignoter par des incisives implantées comme celles d’un rongeur. Bientôt, il ne reste plus que moi et le grognon dans le grand bain vinaigré. Nous nous défions du regard. Lequel de nous deux sera le dernier ?

 

Des grandes piques s’enfoncent dans le bocal. L’ébriété de l’invité diminue sa dextérité. Il doit s’y prendre à plusieurs fois avant d’atteindre sa cible. Je vois le grognon s’élever dans les airs avant d’être enfourné dans une bouche qui n’a pas dit son dernier mot. Il se fait déchiqueter sous des dents carnassières. Avec effroi, je vois des postillons agrémentés de bouts de cornichon s’écraser sur la table. Je repense à tous les scénarios macabres qu’il a propagés. Avait-il imaginé une fin aussi tragique ?

 

Ma stupeur est rapidement remplacée par de la fierté : je suis le dernier cornichon !

Commentaires (1)

Starben Case
09.02.2026

Chère Audalice, je retiens cette promiscuité angoissante et cet horizon de vie limité, comme dans une cellule de condamnés. Et pourtant l'humour est au rendez-vous! Ils vont tous y passer, mais le dernier a quand même le privilège de flotter seul et de prendre toutes ses aises dans un liquide qui s'apparente à une eau de jouvence. Quelques minutes de béatitude avant de passer dans le tunnel de lumière 😂

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