Créé le: 18.02.2026
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Le parapluie

Humour, La vie est belle, Notre société

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© 2026 a Sabine

Il est vrai qu'à cet arrêt de bus, à cette heure-ci, au milieu des champs encore indiscernables, les humains sont habituellement arides. Et s'il pleuvait? J'apprends tous les jours que derrière les bouches les plus sérieuses se cachent des sourires qui attendent des petits riens.
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« Voulez-vous un bout de mon parapluie? »

Elle a mis trois secondes avant de réaliser que je parlais avec elle. Il pleuvait des cordes, il était tôt et faisait encore noir. Il semblait plus plausible pour elle que je sois en train de me parler toute seule que de m’adresser à elle.

Il est vrai qu’à cet arrêt de bus, à cette heure-ci, au milieu des champs encore indiscernables, les humains sont habituellement arides. Et comme partout, la normalité ces jours c’est d’avoir la nuque courbée, la tête penchée vers l’avant, l’air en hypnose, les yeux collés à un écran et les oreilles bouchées par des écouteurs…plus le droit de flâner, de regarder dans le vide, de s’ennuyer. Le moins choquant c’est d’être déconnecté, dans sa bulle. Qu’y a t-il donc de plus exotique, de plus inhabituel, que de voir quelqu’un vous tendre son parapluie et vous proposer de vous abriter dessous? Il n’était pas très grand, en plus, le parapluie. J’assume. Elle était en outre plus grande que moi, le gabaris non négligeable. Mon parapluie pouvait la couvrir à moitié dans le meilleure des cas. Ma proposition était donc mal calculée, j’avoue, peu pratique, très intimiste et difficilement applicable. Mon invitation était pourtant humaine, peu réfléchie, instinctive.

« C’est très gentil, merci! Mais ça va comme ça, ça ne me dérange pas la pluie. » me dit-elle, les cheveux humides et ébouriffés, un grand sourire illuminant son visage, comme si ma question lui avait redonné espoir en l’humanité.

« Sûre? Il pleut très fort! » insitai-je.

« Oui, oui, vraiment, ne vous inquiétez pas. »

Le bus avait du retard, et plus le temps passait plus je me sentais inconfortable de rester à sec alors qu’elle se transformait doucement en une fontaine vivante. Jusqu’où peut aller mon sentiment de culpabilité? Va-t-il me pousser à fermer mon parapluie et subir le même sort? Mon cerveau faisait appel à du renfort, mon empathie cherchait son voile pour se cacher les yeux.

« C’est quand même exceptionnel cette pluie qui tombe sans arrêt depuis plusieurs jours! » me lança-t-elle, brisant ce silence lourd d’humidité.

« En effet, c’est incroyable! » lui répondis-je, découvrant son visage suintant, le contour noir de ses yeux en chute libre sur sa joue. « Je préfère tout de même la pluie au brouillard qui s’était installé pendant de longues semaines avant », rajoutai-je, faisant abstraction de son état.

« C’est vrai, je ne sais pas ce qui est le plus supportable pour le mental… » me confia-t-elle, avec un air plus ouvert, tel un aveu. Ça y est, je crois que j’ai retenu son visage. Il y a quelque chose dans ses derniers mots, son intonation qui fait que si je la re-croise demain dans la rue, je la reconnaîtrai.

« Vous habitez dans le quartier? ma curiosité me poussa.

– Oui, juste là, le bâtiment orange.

– Ah je vois, en face du nôtre! On est voisines.

– En effet, et je vous croise souvent à cet arrêt et dans le bus, mais vous avez toujours l’air absorbée par vos lectures, me lança-t-elle en riant.

– J’avoue, c’est mon moment de lecture, et il est précieux. Mais finalement il n’est pas si mal, pour une fois, d’avoir une main de libre en moins pour lever la tête et regarder les gens autour! avouai-je en souriant. »

Je tenais fermement mon parapluie comme s’il s’agissait d’un test de ma capacité à rationnaliser. Tant pis, elle a dit non, donc elle assume. Surtout, je ne vais pas proposer encore une fois, ce serait très oriental de ma part. Pendant ce temps, les gouttes de pluie toquaient sur le tissu ferme de mon parapluie comme une hymne à la chance que j’avais.

Les quelques minutes de retard du bus semblaient éternelles malgré la sympathie de ce petit échange. Quatre minutes peut-être, un long retard pour un retard suisse…quatre minutes au bout desquelles le bus apparut, comme un sauveur, s’approchant en ralenti, mettant fin à mon sentiment d’inégalité non résolue.

La porte du bus s’ouvra, je laisse la dame passer, histoire de lui donner un peu d’avance dans le sec. On se souhaita une bonne journée en se séparant. Je peux enfin sortir mon livre…m’introduire dans ma bulle et me déconnecter…

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