Créé le: 18.02.2026
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Le Pape, la finance et le 11 septembre. Des probabilités à l’Esprit Saint*
La passion de la RTS pour les sciences et les technologies est évidente. La Première (radio) leur consacre beaucoup de reportages : mais parfois ça dérape ..... en voici un exemple à propos de l'élection du Pape François en 2013.
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*Il y a plus d’une dizaine d’année la rubrique « Les Quotidiennes » de la Tribune de Genève m’avait demandé des textes sur l’actualité. J’en ai livré quelques-uns ; puis la rubrique a disparu. Je leur redonne ici une visibilité.
Durant le mois de mars 2013 nous avons assisté ébahis à l’émergence d’expert.es en tout genre qui se sont adonnés aux prédictions sur le nom du futur Pape. L’élection du Pape François le 13 mars a mis fin à un ensemble de spéculations : des plus doctes aux plus loufoques. Que n’avons-nous pas entendu pendant des semaines sur les ondes nationales et internationales comme commentaires, analyses ou prédictions. Dans tout ce bruit la palme d’or revient à l’émission « Les temps modernes » sur les ondes de la matinale de La Première du 13 mars avec pour invité le bien nommé M. Sornette, co-fondateur du Risk Center de l’EPFZ qui nous a offert, avec l’aide de la journaliste, cinq minutes de radio mémorables.
La question posée par la journaliste était bien entendu celle de la prédiction du nom du futur Pape proposée par le professeur après un travail très sérieux réalisé avec une panoplie de données quantitatives utilisées par la finance. Décidément je m’étonne que l’on s’adresse toujours et encore aux experts en finance malgré que leurs modèles mathématiques aient plusieurs fois échoué à prédire les crises financières de ces dernières années. Mais fermons cette parenthèse. Qu’a donc à dire sur l’élection du Pape un analyste financier ? Un scientifique sérieux aurait probablement refusé de répondre à l’invitation de la journaliste, car en la matière, il faut en connaître un rayon sur le Vatican et ses arcanes, mais pas un analyste financier rompu et désormais légitimé à donner son avis sur tout sujet. Dans un monde qui a érigé les chiffres, l’argent, le numérique et la pensée managériale au rang de nouvelle religion, l’analyste financier est le nouveau porteur de vérité. La vie humaine, les comportements sociaux, les rapports de pouvoir, peuvent se prédire par des modèles mathématiques à l’instar du calcul des orbites planétaires, comme le pensaient les premiers sociologues du XIXème. La réalité est bien entendu toujours plus complexe.
Turfisme papal
L’outil qu’utilise notre analyste financier s’appelle « Prediction Market », pas très original comme nom, mais de quoi s’agit-il ? En fonction du nombre de fois que l’un des cardinaux est cité comme potentiel élu, son nom prend une cote. Fallait-il déranger un professeur de l’une des plus prestigieuses écoles polytechniques pour une telle révélation ? La journaliste, visiblement fascinée par ce travail scientifique de haute importance, veut en savoir plus et relance avec la question suivante : « est-ce que ce modèle aurait pu prédire les attentats du 11 septembre 2001 » ? Ah nous y voilà ! On ne l’a pas encore digérée celle-là, ni les journalistes, ni les scientifiques, ni les analystes en tout genre ! Franchement là je me suis dit que notre analyste financier allait donner sa langue au chat. Mais non ! M. Sornette ne recule pas devant l’obstacle et se lance dans une explication sur le fait que des produits dérivés de compagnies aériennes américaines avaient subi des volumes de prix anormaux avant le 11 septembre et il commente ; « je vous laisse en déduire qui a organisé cela ». On passe de la prédiction à la théorie du complot.
L’aléatoire et l’Esprit Saint
A ce moment de l’interview, la journaliste doit résumer pour l’auditeur distrait la substantifique moelle de ce qui vient d’être dit et bien entendu y ajouter un zeste de critique, comme elle a appris à le faire à l’école de journalisme. Elle ose donc la questions finale : « est-il vrai qu’aujourd’hui on ne supporte plus l’aléatoire et donc on se tourne vers les prévisionnistes pour tout », sous-entendant par-là que le contraire des prévisions de M. Sornette serait l’aléatoire. Non Mme la journaliste, le contraire des prévisions n’est pas l’aléatoire, mais le travail réalisé par les spécialistes de l’histoire de l’Eglise catholique, les vaticanistes, les spécialistes de la curie romaine et des relations politiques de l’Etat du Vatican qui ont fourni un ensemble de noms de papables à partir duquel le Risk Center à bâti son « modèle ». L’alternative n’est donc pas Prediction markets contre aléatoire, mais travail approfondi et fouillé contre turfisme papal : à vous de choisir ce que vous appelez Science.
Quant à moi je remercie l’Esprit Saint de nous avoir donné une belle leçon d’humilité en inspirant aux cardinaux le nom de Bergoglio, un cardinal qui n’étais pas cité parmi les papables et je proposerai le changement du titre de l’émission de la Première. Je verrai bien, au lieu des « Temps modernes », « Obscurantisme contemporain « ou » Scientisme d’aujourd’hui ».
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