Créé le: 24.09.2026
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Le chalet aux lucioles

Histoire de famille

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© 2026 Septembre

Dans le Haut-Doubs, un chalet surgit un soir dans le brouillard, puis disparaît. Des années plus tard, il hante encore la mémoire d'un homme — et l'histoire de toute la famille. Et si certains mystères étaient faits pour demeurer... inexpliqués ?
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                                    Le Chalet aux lucioles

 

Trois légers coups de marteau, le clou s’enfonce dans le mur. J’accroche le petit tableau que je viens de faire encadrer : le dessin au fusain d’un chalet enveloppé de brouillard.

— Ce chalet, je l’ai vu, il m’est apparu alors que je rentrais à la tombée du jour après une balade en montagne. Le brouillard était tombé, j’avais perdu mes repères… À peine l’avais-je aperçu, dans un rayon de lune déchirant le voile des ténèbres, qu’il s’était déjà évanoui.

 

Cette histoire, mon père la racontait souvent : celle du chalet fantôme.
Dans la famille, chacun y allait de son interprétation.

 

Mon père, esprit cartésien, n’avait eu de cesse de le retrouver depuis cette nuit où la lune, cachée dans la brume, l’avait entraîné dans son jeu. Ses pérégrinations l’avaient mené de L’Herba à La Champagne, des Petites Champagnes à la Marandine … Le Chalet de l’Ouvrier, peut-être ? Il avait fait patiemment la tournée de tous ces chalets familiers, éparpillés dans les pâturages sans jamais reconnaître le visage de celui qui lui était apparu un soir, surgissant du brouillard …

 

Ce bâtiment exerçait sur lui une fascination qu’il ne s’expliquait pas — un grain de sable contre lequel sa rationalité, éprise d’ordre, butait depuis des années.
Cette vision remontait à ses vingt-cinq ans, et depuis, elle ne l’avait jamais quitté.
Peut-être n’était-ce, au fond, qu’un prétexte pour arpenter inlassablement les paysages de son Haut-Doubs natal qu’il aimait tant.

 

Il se rappelait encore un moment partagé avec son père déjà âgé :

— Nous étions montés au Mont d’Or. L’automne baignait d’une lumière dorée combes et cluses, adoucissant les courbes des crêts. Il avait alors murmuré :
Notre pays, c’est quand même un beau pays…
Nous avons échangé un regard, mon vieux père et moi ; je peux vous dire que nous avions tous les deux la larme à l’œil.

 

Mais ce chalet fantôme ?

 

Mes frères, adeptes de science-fiction, pensaient que notre père avait été téléporté dans la quatrième dimension à la faveur d’un phénomène spatio-temporel.
Ma mère parlait d’un chalet disparu, ressuscité par la mémoire du lieu.
Moi, la petite dernière, j’en avais conclu qu’il est des mystères qui demeurent à jamais inexpliqués.

 

Ainsi courait la légende familiale, qui s’était enrichie d’un nouveau fleuron lorsque notre père nous avait raconté que cette recherche du chalet fantôme lui avait valu de rencontrer notre mère.
— Elle était venue passer une semaine de vacances dans la région avec sa copine, Renée. Lors d’une promenade dans les pâturages, elles s’étaient arrêtées pour cueillir des fleurs. En se relevant, elles s’étaient retrouvées encerclées par des vaches. Vous les auriez vues et entendues les enfants ! s’esclaffait mon père.
— Ce n’est pas vrai ! Tu exagères ! Comme toujours ! protestait ma mère.

— Si, si, elles ont lâché les fleurs et se sont mises à courir comme des dératées — juste ce qu’il ne fallait pas faire ! Les vaches les ont poursuivies, grandes curieuses mais pas méchantes pour deux sous ! Les deux fugitives ont filé jusqu’à une barrière, Renée l’a franchie d’un bond — elle était championne de saut d’obstacles — mais, dans la précipitation, votre pauvre maman s’est retrouvée accrochée à un fil de fer barbelé ! Et à ce moment, je suis arrivé, je l’ai délivrée, je l’ai sauvée !

Et vous voilà mes enfants ! concluait-il en riant.

 

Derrière cette gaieté et cette légende familiale, je sentais bien que le preux chevalier gardait une forme d’angoisse face à une réalité dont les contours s’étaient un jour dérobés à lui.

 

À défaut de pouvoir retrouver la trace du chalet dans la réalité, il avait fini par le dessiner, matérialisant ainsi une quête qui l’avait animé toute sa vie, et s’en délivrant d’une certaine façon.

 

C’est ce dessin que je contemple aujourd’hui, avec intensité. Peu à peu, ses contours deviennent flous ; je crois deviner, penché à une fenêtre, un visage familier. Des voix d’enfants s’élèvent, joyeuses, mêlées aux aboiements d’un chien.

 

Le soir tombe. La porte s’entrouvre, des lucioles s’en échappent, éclairant la façade de lueurs dansantes dans un jeu d’ombre et de lumière. Elles enlacent dans leur farandole l’arbre au tronc moussu, à l’écorce sillonnée de fines rides, qui étend ses branches sur le chalet ; on discerne ses racines arrimées au sol avec une douce persévérance millénaire.

 

 

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