Chapitre 1

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D'après une photo de Marios Fournaris pendant l'exposition "Perama je me souviens" à la galerie Analix Forever.
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J’ai reçu ta carte, laconique, comme d’habitude. Quelques mots de Grèce « tu devrais venir, bisous, Alex ». C’est tout. Rien quoi. Comme ta carte. C’est ça la Grèce ? Du ciel bleu, OK, et quoi encore ? Un toit, même pas traditionnel, surmonté de quelques mots grecs… enfin, je suppose. De l’autre côté, avec ton si court message (je me répète, ça sent le reproche, ne m’en veut pas), j’imagine qu’il s’agit de la traduction, en anglais cette fois, the beginning of hope. J’y vois une piste pour me faire comprendre tout ce que tu ne me dis pas. Tu es partie là-bas, rechercher nos racines, celles qui te manquent tant, celles qui t’empêchent d’être entière, toi déjà à moitié toi-même puisque ma complémentaire, ma jumelle. Alors, de nouveau, je dois broder sur tes silences. Le début de l’espoir…

Qu’espères-tu trouver là-bas ? J’admire ton optimisme, et je sais ton regard silencieux capable de traverser les mystères. Celui de cette langue d’abord, que tu m’envoies avec cette carte choisie délibérément, j’en suis certaine. Il n’y a rien d’autre sur ta carte qu’un ciel bleu lisse et ces mots étrangers, étranges. Des lettres anguleuses, voire blessantes, vaguement familères, juste suffisamment pour te, me faire croire, espérer, que la langue n’est pas si lointaine. Tu crois reconnaître un A, et à côté, tu vois presque un A, juste un triangle en fait, qui pourrait se faire passer pour un A. Une langue qui flirte avec les mathématiques… Je sais, l’Antiquité, Thalès, Pithagore… C’est loin, si loin, j’ai tout oublié. Et pourtant, nous l’avons entendue cette langue, avec la grande yaya, qui était toute petite, son foulard noir autour de son visage ridé, ses bras ouverts pour toujours nous embrasser « arapimo, poulakimo » dans cette langue toute de ch-ch et de postillons, quand ce n’étaient pas des crachats sur la tête pour nous porter soi-disant bonheur. Elle nous faisait peur la grande yaya, trop vieille, trop noire, trop austère, trop différente. Elle parlait, parlait sans cesse. Elle devait raconter son pays, dans sa langue. Pourquoi n’a-t- elle jamais appris le français ? Je regrette aujourd’hui mon manque d’attention et je reconnais qu’enfant, cette arrière-grand-mère m’encombrait. Certainement voulait-elle nous faire partager le peu qu’elle avait. Elle n’avait rien. Que ses histoires auxquelles elle se raccrochait, que sa langue natale. Maman m’a appris il y a peu que nous comprenions le grec, petites. J’ai eu du mal à la croire. Elle a insisté. Papa aussi nous parlait grec d’après elle. Je n’ai aucun souvenir du grec, aucun souvenir de papa.
Finalement, ta carte mystérieuse et taiseuse me fait entrevoir l’objet de ton voyage et combien me manque aussi cette partie de notre passé.
Tu as toujours tout su avant moi.

Exposition de Marios Fournaris, Perama je me souviens, Galerie Analix Forever

Commentaires (2)

Emeraude
08.10.2025

Approche très bouleversante d'une partie du gouffre que notre mémoire sait creuser pour y enfouir tous les impossibles, tous les chagrins, tous les abandons, tous les incompris... on croit ne pas se souvenir... mais tout est là, dans les profondeurs secrètes, intouchables, de notre mer intérieure... ne pas avoir peur d'y plonger... c'est une partie de soi qui s'y est réfugiée.

Starben Case
28.09.2025

Un retour par les racines grâce à une yaya gardienne de la mémoire. Comme le labyrinthe du minotaure, on trouve des réponses à des questions restées silencieuses. La langue, même incomprise, sait trouver le chemin du coeur. Isidora, j'apprécie votre façon d'effleurer le mystère des racines, tout en suggestions, sans en avoir l'air, comme si vous suiviez votre jumelle de loin. Ces voyages nous éclairent toujours. Merci

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