Créé le: 29.09.2021
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Visite d’atelier

Nouvelle

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© 2021 Juan A.M.

Chapitre 1

1

Alejandro Huertas est arrivé à l’atelier très tôt ce matin pour faire le ménage à fond et ranger ses outils et accessoires de travail
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Alejandro Huertas est arrivé à l’atelier très tôt ce matin pour faire le ménage à fond et ranger ses outils et accessoires de travail : boîtes à couleurs, bouteilles d’huile de lin, d’essence de térébenthine, de dissolvant et brosses, spatules et pinceaux. Alejandro adore son atelier, c’est son lieu de création, sa retraite, l’endroit où il pense, peint, se souvient, rêve et se raconte des histoires depuis presque trente ans. Un espace, aménagé dans les combles d’un vieil immeuble dans le quartier de Chueca. Un rectangle assez régulier, au plafond haut, avec trois murs blancs et un quatrième occupé par une large baie vitrée qui va du sol au plafond et d’où l’on peut voir les toits du quartier. Agencement minimaliste dépourvu d’objets encombrants : un grand sofa, une table à café, un fauteuil Breuer, une lampe à pied, en plus d’une table de travail, deux chevalets, un escabeau et un tabouret haut.
Tout est prêt : la machine Nespresso, de l’eau minérale et une bouteille de champagne – on ne sait jamais – au frigo. Comme le rendez-vous est prévu à 12 heures 30, il a réservé une table pour deux à 14 heures dans un restaurant branché au coin de la rue au cas où Soto voudrait déjeuner avec lui. Il n’avait rien d’autre à faire qu’attendre son visiteur.
Indalecio « Encho » Soto, galeriste indispensable de l’avant-garde internationale et figure incontournable de la scène artistique madrilène, allait venir dans son atelier pour avoir un aperçu de son travail et peut-être – Huertas en rêvait – lui proposer une exposition. Pour sa présentation, Alejandro a soigneusement sélectionné une vingtaine de ses œuvres réalisées ces deux dernières années. Des portraits de personnages imaginaires, à connotation expressionniste, distordus par la souffrance, la détresse ou par quelque émotion indéfinissable, aux coups de pinceau excessifs voire violents mais atténués par une palette aux tons sombre. Pour égayer l’ambiance, il a couvert une partie du mur d’ébauches au crayon, d’études à la sanguine et de gouaches aux couleurs vives. Huertas trouve son accrochage absolument réussi et estime que c’est un très bel exemple de son imagination créatrice et de son savoir-faire.
Encho Soto, un verre d’eau à la main, va d’un tableau à l’autre sans se presser mais sans s’éterniser non plus. Puis il s’arrête au milieu de la pièce comme pour saisir l’essence de l’ensemble.
–      Alors, Alejandro, raconte-moi un peu, quel a été ton parcours artistique, ta démarche, pour arriver à ce résultat ?
Huertas essaye d’avoir l’air détendu mais sa réponse ressemble à une déposition : commis dans un cabinet juridique à Madrid, il pratique la peinture en autodidacte, épouse une avocate dudit cabinet qui admire son talent et l’encourage à se consacrer entièrement à la peinture. Il quitte le cabinet, installe son atelier en centre-ville et, depuis, il travaille dur à approfondir et à perfectionner sa manière. Non, il n’a pas voulu montrer ses toiles auparavant – pas assez accomplies – mais maintenant il se sent prêt. À mesure qu’il parle, il se rend compte de la pauvreté et de la banalité de son « parcours artistique ». Il se tait et attend, avec appréhension, ce que Soto va lui dire.
Soto n’a jamais mâché ses mots pour dire aux artistes ce qu’il pensait, en bien ou en mal, de leur travail mais cette fois-ci, il a gardé pour lui tout commentaire. Il n’a rien vu de bon sur les murs, juste un ersatz de pratiques éculées, affectées et stériles, à l’odeur rance de tableaux vieillis. Il constate que l’imagination, moteur de la création, faisait cruellement défaut à Huertas, mais le pire, selon Soto, c’était l’absence de désir, le manque d’envie et d’audace pour chercher au fond de lui son propre langage plastique.
Néanmoins, Soto lui donnera sa chance parce qu’il adore provoquer son monde et sa réputation à toute épreuve lui permet d’exposer dans sa galerie n’importe qui, n’importe quoi, quand l’envie lui prend.
–      Intéressant. Nous essayerons de trouver une date pour la saison prochaine. Nous te contacterons. Je te remercie pour ton accueil. Ciao.
La visite a duré trente minutes.
Une fois seul, Alejandro attrape une bouteille de scotch planquée quelque part, se sert un verre et, désabusé, porte un silencieux et sarcastique toast à personne en particulier. Il n’est pas dupe : la visite à son atelier du galeriste le plus en vue de Madrid, avec promesse d’exposition et tout, n’est pas l’aboutissement d’un long travail sur un projet esthétique mais la fin de son parcours artistique dérisoire.
Regardant son verre, il se met à penser à cette foutue visite qu’il n’avait pas demandée. C’est sa femme qui en a eu l’idée. Elle a estimé que son talent devait être découvert par le meilleur galeriste de Madrid et a demandé à son père de trouver, parmi ses relations d’affaires et ses partenaires de golf, quelqu’un d’assez proche de Soto pour le faire venir à l’atelier de son mari.
Lentement, avec une lucidité nouvelle, il comprend que, en se pointant dans son atelier, Soto a mis fin à son confortable statut d' »artiste-au-talent-ignoré », statut qui lui donnait un semblant de légitimité et lui évitait d’être aperçu comme un imposteur ou comme un raté. Mais il est trop tard pour trouver une excuse valable, pour tout annuler : tout le monde saura que Soto lui a donné l’opportunité de montrer son travail et qu’il s’est dégonflé. Non, il n’y a pas d’issue : ses toiles seront impitoyablement exposées au regard des connaisseurs avertis, à l’ego démesuré de ses confrères et à la mauvaise foi des critiques d’art. Alejandro a des crampes à l’estomac rien que d’y penser. Son œuvre sera descendue en flammes sous le regard indifférent d’Encho Soto.
Il pense à son rêve de lycéen, à Burgos : l’artiste en herbe qui barbouillait ses cahiers de dessin avec l’ambition de devenir artiste professionnel à Madrid, de vivre de sa peinture et d’être reconnu par l’élite de l’avant-garde madrilène. La réalité c’est que sa production insignifiante n’est montrée à Madrid que dans des expos collectives anodines et en province dans des accrochages lors de manifestations culturelles locales ; il est entretenu financièrement par sa femme, ce qu’il appelle du mécénat, et l’élite artistique de Madrid n’a jamais entendu parler de lui.
Alejandro sait très bien qu’aujourd’hui sa vie a cessé d’être celle qu’elle était. À partir de maintenant son atelier ne sera plus sa zone de confort mais le témoin privilégié de sa médiocrité. Toute réaction héroïque d’amour-propre serait inutile, il ne sait tout simplement pas comment construire une œuvre vraiment originale. Et tant pis pour son rêve de lycéen.
Au fond, Alejandro Huertas n’en a rien à foutre de son manque de talent. Il avait aimé sa vie telle qu’elle était, et alors ? Oui, c’est vrai, il avait aimé participer à des expos collectives pitoyables et à des salons minables où il avait l’habitude de retrouver ses potes, des peintres du dimanche qu’il considérait un cran au-dessous de lui mais avec lesquels il aimait boire, rigoler, discuter de peinture et colporter des ragots. Et puis il avait aussi besoin du soutien de sa femme, besoin qu’elle croie en lui, qu’elle soit fière de l’homme et de l’artiste. Non, il n’avait pas besoin d’Encho Soto. S’il avait voulu une exposition individuelle il avait les moyens de louer les cimaises d’une galerie de troisième zone et de faire les choses à sa façon.
Et puis, le milieu de l’art est une vraie jungle peuplée de faux génies, de réputations surfaites, de succès fabriqués, d’arnaques esthétiques, d’opportunistes, de poseurs et d’escrocs. Tout le monde le sait et Soto le sait aussi… et il l’emmerde !
Il regarde avec nostalgie les personnages des toiles accrochées aux murs et il doit admettre qu’ils ont tous l’air con. Mais, croûtes ou pas, il les aime parce qu’en les peignant, il s’était trouvé extraordinairement doué, bourré de talent et terriblement beau.
Il fixe attentivement la bouteille de whisky presque vide comme si Johnny Walker allait lui donner son avis, mais il s’effondre sur le canapé avec de ronflements d’ivrogne, dans un sommeil sans rêves.

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