Créé le: 15.06.2021
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Une soirée à Manhattan

Voyage

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© 2021-2022 Juan A.M.

Chapitre 1

1

Étrange soirée à New York où le narrateur, journaliste d’investigation, croit avoir trouvé le sujet de son prochain article.
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Un soir à Manhattan                                                                      2 020

C’était mon dernier jour à New York. J’avais fini mes entretiens avec un trader d’une banque suisse à New York qui m’avait fourni l’information qu’il me fallait pour boucler mon article. Je pouvais prendre un vol de retour pour Genève le lendemain matin.
Je me trouvais cette fin d’après-midi, au sud de Manhattan, planté au coin d’une rue en en essayant de me rappeler l’adresse de ce restaurant de Little Italy où j’avais dîné la dernière fois que j’étais à New York. Un monsieur en costume gris très élégant s’est approché de moi et avec un sourire aimable, il m’a dit :
– Vous êtes en retard, ce n’est plus ici, nous avons changé l’endroit de nos rassemblements. Venez avec moi, je m’y rends maintenant.
Je l’ai regardé, surpris, mais ma curiosité était trop forte – déformation professionnelle, je suppose – et je lui ai emboîté le pas en lui laissant s’expliquer :
–      À présent, nous nous réunissons dans un entrepôt désaffecté du métro.
Je lui ai demandé, pour le faire parler, si on s’était déjà rencontrés, qui était « nous » et de quelle réunion voulait-il parler. Mais il ne m’écoutait pas :
–      Vous savez, nous sommes des New-yorkais qui ont compris le message.
Évidemment, je voulais savoir de quel message s’agissait-il mais je lui ai laissé poursuivre, il avait très envie de me parler :
–      OK, je comprends, vous n’êtes pas d’ici, ça ne fait rien, marchons, je vous ferai la version courte. Cela s’est passé il y a à peu près deux mille ans, un vendredi de marché dans le quartier Est de Jérusalem.
Il m’a adressé un regard appuyé et il a poursuivi :
–      Oui, ce jour-là, un beau et élégant jeune homme a attiré l’attention de la multitude en proclamant haut et fort, non pas en araméen mais dans un excellent hébreu :
אני אראה אותך בניו יורק !
ce qui veut dire : ‘Je vous verrai tous à New York’ ! Puis il s’est éclipsé discrètement au milieu de la foule. Les témoins se souviennent très bien parce que c’était le jour où le mémorable Jésus de Nazareth a été crucifié et la situation était extrêmement tendue. Toute la garnison romaine était sur les dents ne sachant pas très bien comment cela allait tourner.
C’était une pure coïncidence, mais à cause de ce qui allait être le plus important événement de l’histoire du monde, le jeune homme du marché n’a pas attiré l’attention des autorités et il a pu s’en tirer sans problème. Le message a donc pu passer jusqu’à nous en toute sécurité.
Intrigué, je me suis demandé de quoi voulait-il parler. J’allais lui demander des précisions mais il a continué, imperturbable :
–      Bien sûr, « New York » ne voulait rien dire à l’époque, mais cette annonce prémonitoire est passée de génération en génération jusqu’à 1.664 où, finalement, cette ville a pris le nom de New York abandonnant celui de « Nouvelle Angoulême » ou de « Nieuw Amsterdam ». Nous considérons que c’est ce jour-là, dans ce marché, la véritable origine de la ville de New York.
De plus en plus curieux, je lui ai demandé d’où sortait-il cette fable. Était-il, membre d’une société secrète, d’une secte, d’une chapelle ? Mais avec un sourire qui me semblait faux, il a rétorqué :
–      Mais non, voyons. Nous sommes des produits de cette ville, convaincus de la véracité de cette histoire.Nous nous réunissons juste pour boire un verre de temps à autre, c’est tout. Vous verrez.
Dans une ruelle sombre, il a poussé une porte métallique qui donnait sur un large escalier. Nous sommes descendus au sous-sol pour nous trouver dans une sorte d’entrepôt désaffecté, spacieux, agencé sobrement mais avec goût. Il était éclairé par une lumière tamisée et de température agréable. Des tables basses et des chaises fonctionnelles au milieu et, à droite, un long comptoir où des barmen mélangeaient des cocktails pendant que des serveurs en gilet noir, chemise blanche et nœud papillon déambulaient parmi l’assistance en proposant des snacks et des coupes de champagne.
Il y avait une cinquantaine de personnes : hommes et femmes de différentes ethnies et de tous les âges, de milieux socioculturels divers et au code vestimentaire disparate. Tout le monde y conversait ou discutait en petits groupes, un verre à la main.
Sur le mur du fond, j’ai remarqué une fresque éclairée davantage que le reste de la salle et à laquelle personne ne prêtait attention. Mon guide m’a pris par le bras et m’a traîné vers le bar où il nous a commandé deux scotchs. Il m’a regardé en face :
–      Et voilà, nous y sommes : The Big Appel, The City That Never Sleeps, the Capital of the Dollar Kingdom.
Sortant de sa poche un billet d’un dollar, il l’a étalé sur le comptoir signalant avec son index le Grand Sceauimprimé au verso – celui avec la pyramide et l’œil qui voit tout dans un triangle – comme s’il s’agissait de la preuve irréfutable qui confirmait tout ce qu’il venait de me raconter :
– Vous voyez ? Lisez.
J’ai lu : « annuit coeptis/novus ordo seclorum » que j’ai traduit, avec mon latin d’école, par « Il approuve/le nouvel ordre mondial », sans trouver le moindre sens à ces mots.
Il a demandé un stylo au barman et, sur la coupure, a griffonné son prénom, John, et son numéro de téléphone, précédé de l’indicatif 212, à l’encre rouge et en grands caractères à travers tout le billet, en ajoutant :
–      Il nous arrive de changer d’endroit. Si la prochaine fois que vous venez à New York nous ne sommes plus ici, appelez-moi.
J’avais encore des questions mais, sans un mot, il a glissé le billet dans la poche poitrine de ma veste et après une tape sur mon épaule, il est parti me laissant planté là, mon scotch à la main.
Je me suis approché de la fresque, exécutée avec beaucoup de maîtrise, qui représentait un très bel homme, bronzé, aux yeux bleus – qui me regardaient avec une rare intensité – les cheveux blonds attachés en queue-de-cheval, un large sourire et une main levée comme pour dire « Hi ! ». Sans son élégante toge safran, il aurait pu passer par un surfeur de Malibu en visite à New York. Sous les pieds du personnage on pouvait lire dans une enseigne lumineuse en néon :
I’LL SEE YOU ALL IN NEW YORK.
Tout cela me semblait carrément absurde.
Sauf si c’était vrai.
Et dans ce cas, mon modeste prophète du marché avait vu juste : New York est bien là. En revanche, personne n’a vu la couleur du flamboyant Royaume des Cieux – rien que ça ! – que le médiatique Sauveurallait instaurer sur Terre. Malgré cela, son histoire est devenue une légende et le bouquin qui la raconte, un best-seller depuis sa sortie en librairie, ce que l’on appellerait aujourd’hui une arnaque bien montée.
De mon très discret messie au catogan, on ne sait rien à part ces quelques mots qui sont là, en néon, et cela me laissait songeur.
Un verre à la main, je me suis approché des buveurs pour en savoir davantage sur le personnage de la fresque et sur leurs fans, mais ils ont évité scrupuleusement le sujet. J’ai pris encore deux ou trois scotchs avant de trouver la sortie et prendre un taxi pour rentrer à mon hôtel.

Il était six heures du matin quand je me suis réveillé. Encore désorienté par le décalage horaire et les sept heures de vol, je suis allé me faire du café et j’ai remarqué le foutu billet d’un dollar étalé sur la table de la cuisine. Le souvenir du dernier soir à Manhattan m’est revenu limpide : le faux sourire de John, le mutisme des sectaires – ou sociétaires, ou adeptes ou Dieu sait quoi – et le gars de la fresque, dont j’avais l’étrange impression de l’avoir déjà vu, peut-être dans un rêve.
Comment se fait-il que ni les historiens des religions, ni les théologiens, ni les journalistes spécialisés n’aient fait la moindre allusion d’un tel événement ? Vraisemblablement, ceux qui en savent quelque chose n’ont aucun intérêt à le faire savoir. Pas de prosélytisme, de militantisme ou d’apostolat : un pacte tacite et spontané les lie. Troublant !
Mais alors, pourquoi John s’est adressé à moi ? M’attendait-il ? Savait-il que je suis journaliste ? Trop de questions sans réponse, à mon goût.
Je me suis servi une deuxième tasse de café et je suis parti au journal.
Il me suffira de supplier mon rédacteur en chef de croire encore une fois à mon infaillible flair du brillant journaliste d’investigation que je suis, pour qu’il me laisse retourner à New York et creuser cette histoire. S’il y en a quelque chose de vrai, elle sera le scoop du siècle.
Un prénom et un numéro de téléphone – que mon instinct me dit qu’ils sont authentiques – seront le point de départ de mon enquête qui, tout bêtement, se résume à suivre en sens inverse le chemin parcouru par ce foutu message pendant les vingt derniers siècles, jusqu’à ce jour de marché et y trouver un indice qui prouverait l’existence de mon discret prophète.
Mon patron me dit souvent que je suis cinglé.
Il n’a pas tort.

* * *

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