D'impensables rencontres ont lieu dans la petite crypte du château, nimbée de secrets et de drames. Toujours entre rêve et réalité, Julius y trouvera-t-il enfin un chemin pour s'en échapper ?
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Le regard amusé qu’elle jette vers Julius, donne un air moins triste à la comtesse. Il se fait la remarque que c’est la toute première fois et que cela lui va bien.

 

Elle explique : “Ce trésor est tout ce qu’il reste de ma dot. La plus grande partie a été vilipendée par mon mari, paix à son âme. Une autre partie, je l’ai donnée à ce moine indigne, qui était mon confesseur. Il connaissait ma compassion pour les enfants abandonnés et les pauvres qui trimaient dans la ville en bas. Il avait pour mission de distribuer des aides à tous ces gens, mais au-lieu de cela, il dépensait presque tout en ripailles et autres honteuses actions que Dieu condamne. Il m’avait assuré que les messes qu’il disait, avaient un pouvoir magique sur la conduite des gens. Je lui ai donc donné beaucoup de ces joyaux pour que mon mari abandonne sa vie dissolue. Je savais qu’il entretenait cette catin de Charmey, la Belle Luce dont tout le monde connaissait les débordements. Mais plus je payais de messes et plus mon mari trouvait d’excuses pour s’éloigner de moi. Quelle naïve je fais !”

 

A raconter ses malheurs, la comtesse est rattrapée par la tristesse. Julius se demande s’il va voir de plus près ses larmes se changer en pierres précieuses. Elle a un grand soupir, referme le panneau et à mi-voix, continue son histoire :  “Moi, je n’étais pas une de ces catins, j’étais l’épouse de Michel, comte de Gruyères. Combien de fois, j’ai dû ravaler ma fierté et ma peine, quand je voyais mon mari volage partir fièrement monté sur son cheval blanc, par le chemin de Crève-coeur. Mais pardonnez-moi, je vous abreuve de mes misères, alors que vous n’êtes qu’un étranger, égaré dans mon château.”

La comtesse sanglote maintenant, appuyée contre le mur de molasse. Julius ne trouve rien à dire qui pourrait la consoler. Il fait un effort pour rester debout, car la pièce tournoie comme un manège et il se sent prêt de vomir.

Magdeleine s’en aperçoit et lui fait remarquer  :

“Vous ne me paraissez pas bien du tout, Julius.

“Ça va aller, il faut seulement que je puisse me reposer un peu.”

Elle l’aide à s’asseoir sur le prie-Dieu, s’éloigne un peu. Julius l’entend sangloter, puis revenir vers lui. Elle le regarde attentivement, semblant chercher une inspiration au plus profond de son esprit. Julius a repris des forces et il pense très fortement à planter là la malheureuse comtesse et ses peines de couple. Il se répète en lui-même :

“Tout ça n’existe pas, je délire ou je rêve, il n’y a rien de réel”-.

La femme reprend d’une voix assurée qui contraste avec le ton pleureur qu’elle avait l’instant d’avant :

“Je n’ai guère le choix. Vous êtes le seul être humain que je rencontre ici. Et il y a des siècles que je viens y prier. Je considère que c’est un exaucement à mes prières. En conséquence, Julius, si vous parvenez à vous lever, je vais vous confier une mission.”

Intrigué au plus haut point, Julius, se lève avec peine, attend que la pièce se stabilise et se déclare prêt à entendre ce que la comtesse veut lui dire :

 

“Je vous nomme en ce jour “Chevalier des Pauvres”, vous devrez distribuer toutes ces richesses à ceux et celles de mon comté qui sont dans le besoin, qui manquent de nourriture, ou d’un toit, s’habillent en guenilles et triment dans les champs pour rien du tout, sans oublier ces enfants abandonnés qui ne peuvent que mendier pour rester en vie.”

“Mais, je ne sais pas si… tente Julius

“Oui, vous êtes la personne qui convient pour cette situation !” le coupe Magdeleine qui semble sure de ce qu’elle fait. Elle tend à Julius une petite bourse de cuir :

“Ce sera votre mission et quand vous aurez dépensé tout ce que cette bourse contient, vous reviendrez ici puiser dans le trésor, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun miséreux dans tout le pays. Et pour ouvrir le panneau…”

Elle se penche vers Julius et lui murmure à l’oreille les secrets qui donnent accès aux richesses magnifiques dont il est désormais responsable. Il va répondre, quand il voit passer dans ses yeux une lueur de terreur. Elle regarde fixement le vitrail et Julius voit qu’elle tremble de tous ses membres. Il suit son regard et sursaute aussi : le décor a changé dans la cour du château, plus un homme en armes, plus de comte à cheval, mais un petit bonhomme replet avec une robe de bure, ceinturée par une grosse corde.

La comtesse murmure d’une voix à peine audible : “mon confesseur”. Julius entend les mots, sans comprendre pourquoi ce personnage effraie tant la comtesse. Mais il va de surprise en surprise. Comme tout à l’heure, le vitrail, s’anime : un oiseau s’envole d’un arbre et le petit moine marche dans la cour, tournant la tête de côté et d’autre, semblant chercher quelque chose. La comtesse est si effrayée qu’elle ne parvient pas à prononcer une phrase cohérente. Elle ne fait que répéter : “Confesseur, monstre, serviteur du diable, attention, att…”

Soudain, Julius sursaute en voyant dans la pièce, pas très loin de lui, le moine, le visage rougeaud et les pieds crasseux dans ses sandales de cuir. La comtesse a disparu et Julius ignore comment elle a fait. Il fait face au nouvel arrivant. Premier réflexe, un petit salut de la main droite, histoire de détourner son attention, en faisant passer la petite bourse de cuir de sa main gauche à sa poche. Mais l’autre n’est pas dupe. Le regard perçant de ses yeux marrons  toise Julius, tandis qu’il le menace d’un index boudiné et poilu. Le timbre de sa voix retentit dans la pièce d’une manière des plus désagréable :

“Que faites-vous à traîner ici, dans ce lieu saint où ce n’est pas la place d’un gueux de votre espèce ?”

 

Julius n’a pas le temps de s’expliquer. Il reçoit une copieuse bordée d’insultes dont plusieurs lui sont parfaitement inconnues. La technique de ne rien répondre semble convenir à la situation. L’autre se montre de plus en plus coriace, ajoutant aux injures les menaces, ce qui a pour effet de lui rougir le teint. Quand il est tout prêt du violet foncé, il se tait d’un coup, s’assied sur le prie-Dieu et s’essuie le front. Julius cherche une citation appropriée, n’en trouve pas et attend la suite.

“Mais, mais qu’est-ce qu’on a là ?” souffle le petit bonhomme, au bout d’un moment, en se penchant vers le sol. Resté à une distance qu’il juge prudente, Julius suit du regard son mouvement. Pour la première fois, le moine montre une mimique satisfaite, tandis qu’il ramasse par terre le mouchoir de la comtesse. Julius s’imagine que le piteux individu va s’en servir pour s’essuyer le visage qui transpire à grosses gouttes. Mais l’autre fouille dans le mouchoir et crie sa satisfaction en brandissant la magnifique perle qu’il y découvre :

“Alléluia ! Voilà qui va permettre de dire enfin nombre de messes pour le repos de l’âme de Michel, ce comte bien-aimé qui souffre au purgatoire depuis tant de siècles, le malheureux homme.”

 

Julius voudrait protester, en dévoilant la vérité qu’il a apprise de la bouche même de la comtesse. Mais le rire sarcastique du prétendu homme de religion l’en empêche. Rire qui ne tarde pas à se changer en grognements, jurons, malédictions. Julius se recule autant qu’il peut, tout en gardant un oeil sur la situation. Celle-ci est en train de dégénérer. En effet, la magnifique perle est en passe de se liquéfier entre les doigts du moine qui enrage de plus belle. Son vêtement de bure est maintenant tout constellé de gouttes. Julius se retient de toutes ses forces : surtout ne pas rire, ni même sourire.

 

Malgré son calme, ou peut-être à cause de celui-ci, le moine se lâche :

“Par quelle magie m’avez-vous joué ce tour, maudit sorcier ? Vous méritez les flammes de l’enfer, la malédiction éternelle, le courroux divin sur vous et des millénaires d’atroces souffrances.”

Julius veut protester qu’il n’y peut rien, mais une transformation survient soudainement sous ses yeux, qui le fait taire. Cela a commencé sur le visage de l’homme en colère. Son front s’est déformé jusqu’à montrer des bosses noirâtres. Puis au fur et à mesure que sa colère montait, des éléments lui sont poussés sur les épaules, les bras, et le dos : des ailes, des pattes griffues et des membres difformes. C’est un monstre hideux au visage de crapaud qui fait maintenant face à Julius.

Il est saisi d’un profond haut-le-cœur qui manque le faire vomir. Et ça recommence : toute la pièce tournoie, les couleurs dansent autour de lui, les sons lui parviennent déformés, le sang lui tape aux tempes, son cœur cogne violemment dans sa poitrine.

Sans prévenir, un deuxième monstre encore plus repoussant, semble sortir du néant pour lui sauter au visage. Une dizaine d’yeux aux globes démesurés dans lesquels des serpents argentés se tortillent dans tous les sens, le fixent étrangement. Dessous, une bouche immense aux crocs acérés laisse échapper une bave verdâtre. La bête paraît décidée à l’anéantir.

Une voix d’outre-tombe, dont le son n’arrive pas aux oreilles de Julius, mais résonne directement dans sa tête, lui répète à l’infini :

 

“Donne-moi cette bourse, ce trésor ne t’appartient pas. C’est à moi. Donne-la-moi, ou je te dévore tout cru.”    

Suite au chapitre 7

 

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