Après une longue errance dans les entrailles du château, Julius va de surprise en surprise. La rencontre étonnante qu'il fait là, est-elle en passe de bouleverser sa vie ?
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Une fois la poussière retombée, Julius tousse abondamment, tandis que la pénible sensation d’étouffer le reprend. Appuyé au mur de molasse, il attend que ça passe, pour ensuite pénétrer dans la crypte qui n’a aucune ouverture sur l’extérieur, sauf un vitrail qui laisse filtrer une pâle lumière colorée. Julius peste d’abord à voix basse, avant de se trouver tout à fait ridicule au vu de la situation. Il hausse donc le ton :

“Comme si j’allais déranger quelqu’un dans ce trou désert et sans issue… Et allez donc, pas de sortie de ce côté-ci non plus, c’est décidément une vraie prison, ce château. Léger progrès, mis à part la poussière, ça brille un peu plus que dans les autres pièces.”

Dans la lumière vacillante de sa lampe, un grand panneau dans le mur scintille d’une multitude de pierres multicolores dont il est serti. Des vêtements liturgiques brodés d’or sont suspendus sur des cintres près d’un prie-Dieu. Une dalle de pierre recouverte de motifs inconnus, orne un bon quart de la surface du sol. Devant ses découvertes, Julius est en plein questionnement :

“Où suis-je encore tombé ? A qui peut bien appartenir tout ça ? Qui a été enterré sous cette dalle ? Peut-être les restes d’un comte ou d’un malheureux chalamala ou ceux d’un enfant interdit ? Est-ce qu’un des mystères de l’Histoire des Gruyères a été dissimulé là ?”

L’esprit toujours très agité et le cœur battant, Julius scrute encore le grand panneau, se demandant à quoi il peut bien servir. Mais il n’a pas le temps de trouver une explication. Il se sent de nouveau au plus mal. Son pouls s’accélère, des vapeurs lui montent à la tête et il transpire en abondance. Il se traîne jusqu’au prie-Dieu, s’y assied et attend les yeux fermés la fin de la crise, en espérant qu’elle lui laissera quelques forces.

Quand après un long moment, il ouvre à nouveau les yeux, c’est pour découvrir que des taches de couleurs sont réparties un peu partout sur le sol et les murs autour de lui. Le phénomène provient du vitrail que vient frapper la lumière de la lune. Cela donne à la crypte un air joyeux qu’elle n’avait pas quand Julius l’a découverte. Il s’attarde sur le vitrail, examine les personnages qu’on y a représentés : des hommes en armures sont alignés dans la cour du château, un personnage à cheval semble s’éloigner dans la campagne verdoyante, tandis qu’une dame élégamment vêtue de bleu fait signe de la main. Julius imagine que c’est une scène de la vie courante de ceux qui vivaient dans ce lieu, quelques siècles auparavant. Mais il sursaute et décrit d’une voix nerveuse ce qui se passe sous ses yeux :

“J’hallucine, là ce n’est pas vrai… les personnages commencent à s’animer dans le vitrail, les hommes en armure se dispersent, attendez là, je dois rêver… l’homme à cheval est en train de disparaître dans un petit bois et la dame, non là, mes yeux me mentent…”

La dame en bleu, pas plus grande qu’une poupée, mais qui paraît bien vivante, sort soudain du vitrail et se tient maintenant à l’autre bout de la pièce. Comme pour renforcer l’impression de réalité, une odeur agréable vient titiller les narines de Julius. Le mélange de rose et d’un autre parfum qu’il ne connaît pas, se diffuse dans la pièce. Julien reste immobile. Très perturbé par cette apparition, il se demande si elle représente une nouvelle menace ? Sur le coup de l’émotion, sa vue se brouille un court instant, il y a comme une sorte de brouillard entre lui et la dame miniature. Il se force à respirer le plus calmement possible jusqu’à ce que son rythme cardiaque ralentisse. Mais quand il peut voir à nouveau clair : nouvelle surprise, nouveau sursaut. De l’endroit même où s’était arrêtée l’étrange poupée, quelqu’un le regarde avec insistance.

Julius n’en mène pas large, devant une femme de taille tout à fait normale, vêtue d’une robe bleu ciel et d’escarpins de soie du même bleu. Sa mise semble tout droit sortie d’une lointaine époque. De longs cheveux blonds ondulent sur ses épaules. Un diadème de perles retient sa chevelure, découvrant haut son front. Son visage aux traits réguliers porte une tristesse que la beauté de son regard ne parvient pas à dissiper. Elle lève une main fine, comme pour indiquer à Julius de quitter le prie-Dieu sur lequel il est toujours assis. Il lui laisse la place, elle s’y installe à genoux et ferme les yeux. Aucun mot n’a été prononcé. Julius se demande qui est cette inconnue aux allures de princesse. Il hésite entre admettre qu’elle est bien réelle et conclure qu’elle est un fruit de son esprit embrouillé : “Est-ce que tout ce que je vois est vraiment en train de se passer ? La dame agenouillée semble vraiment en prière… peut-être qu’après, elle voudra bien m’expliquer sa présence ici, à moins qu’elle ne disparaisse comme elle est venue !”

Le manège dure un bon moment. Julius commence à s’impatienter. Ce qu’il a sous les yeux le remet lui-même si fort en question qu’il se sent obligé de s’excuser intérieurement : “Je serais certainement plus pieux, si j’avais plus de temps, si j’étais moins paresseux et surtout si je n’étais pas dégoûté de ces bondieuseries, de tous ces mots qu’on m’a forcé à répéter gamin, pour ce que ça m’a servi !” Les lèvres de la femme bougent en silence, la tristesse a quitté son visage qui reflète maintenant une grande sérénité. “Si au moins prier me faisait le même effet”, pense Julius. Il se détourne, gêné tout à coup de se sentir comme un voyeur devant ce moment très intime. Sans faire de bruit, il s’écarte un peu pour examiner les lieux plus en détail.

Il distingue alors, dans l’angle d’un mur à peine éclairé, un couloir dissimulé par une tenture violette. “Peut-être une issue, si jamais les choses venaient à mal tourner, pense-t-il”. Le timbre de la voix, mélange de douceur et d’autorité, le fait sursauter et se retourner :

“Vous pourriez me dire ce que vous faites ici ?”

Julius regarde la femme qui se tient maintenant debout devant le panneau orné de pierres précieuses. Il est surpris par la question et décide de jouer franc-jeu :

“Je me suis perdu dans le château et je ne trouve pas la sortie.”

La femme lui désigne la grille écroulée en lui jetant un regard courroucé :

“Et vous pensiez que le meilleur moyen était de tout casser par ici…

– Désolé, j’ai fait de mauvaises rencontres et je devais fuir à tout prix. Mais vous, qui êtes-vous ?

– Seulement parce que les circonstances de votre présence ici sont très inhabituelles, je veux bien condescendre à vous le dire. Je suis dame Magdeleine de Miolans, veuve du comte Michel. Vous êtes par conséquent sur mes terres, dans mon oratoire et qui plus est, sans mon autorisation.

– Je ne connais pas votre histoire, Madame, je vous prie d’excuser mon intrusion dans cet endroit privé. J’ignorais son existence, jusqu’à ce jour. Mon nom est Julius …

– Ah! Vos parents ont eu une très belle idée de vous donner ce prénom. Saint Julius a été un homme fier de sa foi et fidèle jusqu’au martyr.

– Si vous le dites, je vous fais confiance, je ne suis pas très versé dans ce domaine.

– En ce qui me concerne, Magdeleine semble un prénom inventé exprès pour moi. Je vous apprends peut-être que cette sainte femme a beaucoup pleuré sur les pieds du Seigneur Jésus, en personne ? Et comme ma sainte patronne, je pleure beaucoup, depuis que mon époux m’a été enlevé, cela fait si longtemps.

– Je vous fais toutes mes condoléances”

Une profonde tristesse revient envahir le visage de son étrange interlocutrice. Se doutant que cela n’annonce rien de bon, Julius reste vigilant. Il se tient prêt à s’enfuir à la moindre alerte par le couloir qu’il a découvert tout à l’heure. La veuve s’enfonce dans son chagrin, il la voit cacher ses yeux dans un mouchoir et l’entend sangloter doucement. Il ne trouve rien à dire sur l’instant, à part des banalités qui n’apporteraient certainement aucune consolation.

Au bout d’un moment, la comtesse Magdeleine relève la tête et s’essuie les yeux. Puis elle ouvre son mouchoir dans lequel elle semble trouver quelque chose. Elle montre l’objet à Julius :

“Voyez, ce que tout ce chagrin a produit, c’est une perle, une belle perle.”

Effectivement, elle tient entre ses doigts une perle irisée de belle dimension. Julius la regarde éberlué, pensant qu’il vient d’assister à un habile tour de passe-passe. Elle lit dans son regard une telle montagne d’incrédulité qu’elle lui lance un regard noir:

“N’allez pas vous imaginer que je vous fais des sortilèges pour vous illusionner. C’est une vraie perle qui sort de mes yeux à chaque fois que je pleure sur mes propres malheurs. Si mon chagrin provient de ma tristesse devant le sort des enfants abandonnés et des miséreux, mes larmes se transforment en diamant, ou en opale, ou encore en émeraude.”

Devant l’air sceptique de Julius, elle remet en place le prie-Dieu et s’y agenouille un court instant. Un déclic se fait entendre et le panneau contre le mur s’incline. Elle fait signe à Julius de s’approcher, ce qu’il fait tout en restant bien sur ses gardes. Le panneau cachait une grande excavation dans le mur. Ce que Julius y découvre lui arrache un sifflement admiratif : des pièces anciennes, des calices, des ciboires d’or et d’argent, des bagues, des colliers et des bracelets entièrement garnis de perles et de pierres précieuses, des croix, des crucifix, des statuettes, brillent de mille feux colorés et précieux.

Il reste là, bouche bée, répétant inlassablement : “Je n’y crois pas, jamais vu autant de richesses, il y en a pour des millions, c’est impossible, ces objets ne sont pas réels !”

Suite au chapitre 6

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