Suite du chapitre 1.Alors que Julius s’est retrouvé enfermé par erreur  dans le château de Gruyères, il fait d’étranges découvertes en cherchant un moyen de sortir.
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Fous du comte

Chalamala, ça résonne comme un nom familier dans le cerveau un peu confus de Julius. Sur la vision des dépouilles accrochées au mur et des chapeaux ornés de plumes de paons posés sur des crânes humains, vient se superposer la scène de lui enfant, qui regarde ses deux grands-mères s’affronter, debout devant le fourneau à bois dans la cuisine de la ferme : « Tous ces Chalamala, comme tu dis, cette bande de guignols du temps passé, tout ça n’a jamais existé. Ce n’est qu’une légende qu’on se raconte pour faire croire que nous Gruériens, nous avons une Histoire avec un H majuscule, soutenait la mère du père de Julius….La grand-mère maternelle, par contre, argumentait que les Chicot, Triboulet, Caillette et autres fous avaient bel et bien servi à la cour des comtes de Gruyères, amusant les gens de leurs facéties, de leurs tours et de leurs légendes. Ce à quoi la première répliquait qu’on n’avait de trace ni de leur passage à la cour, ni de la fin de leur vie. L’autre, de plus en plus vindicative, avançait qu’on connaissait très bien Girard le Chalamala, mime et fou du comte Pierre IV, même qu’on avait même retrouvé son testament. Pour avoir le dernier mot, la plus teigneuse « fermait son caquet » à l’autre en lançant : « Quant à ces histoires de fous et de ménestrels que Berne aurait envoyés pour espionner les comtes et qui auraient disparu sans qu’on sache trop comment… pure légende comme les Gruériens savent si bien en inventer pour faire leurs intéressants. »

Pendant que cette scène lui revenait, Julius a ressenti quelque chose de très triste. Cette sorte de nostalgie du temps où ses grands-mères vivaient encore a commencé à l’envahir, tout d’abord de manière insidieuse. Puis est venue la honte d’avoir tourné le dos à toute sa famille, pour des raisons peu claires, peut-être à cause de son divorce.

 

Souvenirs d’enfant

Il en vient à avoir envie de pleurer, mais il se retient, par habitude. Comment a-t-il pu se couper de ceux avec qui il a tant en commun ? Qu’est-ce qui lui a pris ? Il pense à tout ce qu’il va devoir réparer quand il sera sorti de cette grotte. Il se fait des promesses : il ne restera plus aussi isolé, il reprendre contact, il se rapprochera d’eux, après tant d’années de séparation. Il repense à ses oncles chez qui il passait, enfant des vacances magiques, malgré le dur apprentissage de la campagne et les chocs qu’il devait encaisser comme un gosse de la ville qu’il était : ces rats capturés dans une cage et qu’on noie dans le bassin de la ferme, ces vaches qu’on mène au taureau pour les faire engrosser, ces sous-entendus sur les fantômes qui se cacheraient dans la cave prêts à punir les enfants désobéissants.

Julius essuie une larme, tout en ne comprenant pas ce qui lui arrive, il ne se serait jamais cru si sentimental. Mais rien n’est très normal depuis qu’il est arrivé dans ce château et encore plus dans cette grotte où tout lui paraît exagéré : autant ses sentiments que ses sensations. Sa vision se brouille de plus en plus, sa respiration devient pénible, il sent sa sueur lui couler dans le dos. Ses jambes sont si tremblantes qu’il cherche appui sur les coffres et finit par s’asseoir sur l’un d’eux.

Au contraire de ce qu’il avait espéré, le moment de repos qu’il s’accorde n’a pas dissipé le malaise qui l’a envahi. Il se sent de plus en plus oppressé : « Trouver une sortie d’urgence, je commence à me sentir mal, vraiment très mal. »

 

L’affrontement

Tandis qu’il scrute la grotte, à la recherche du meilleur moyen pour sortir, il a la désagréable sensation qu’on l’observe d’en haut. Il se retourne. Deux yeux globuleux lui lancent des éclairs incendiaires. Soudain, une bête immense s’élance dans sa direction. D’instinct il se baisse. Un battement d’ailes le frôle, tandis qu’il s’aplatit brutalement sur le sol. Le monstre s’envole plus loin avec un hurlement qui déchire l’air, un cri indéfinissable qu’aurait pu pousser une hyène ou un coyote. L’esprit enveloppé d’un brouillard de plus en plus cotonneux, Julius s’entend hurler : « C’est quoi, cette bestiole ? Je délire ou quoi ? Ça n’est pas fini, reviens par-là, je serai prêt ce coup-ci ! Allez amène-toi, je vais te faire ta fête ! »

A la hâte, Julius a saisi au hasard une hallebarde. Le corps luisant d’un éclat métallique, d’un seul élan, le monstrueux volatile est déjà sur lui. Avec une force irrésistible, il lui arrache l’arme des mains. Un bruit sec de bois qu’on met en morceaux lui confirme s’il en était besoin qu’il n’est pas de taille à affronter la bête. Le corps plié en deux et pas très solide sur ses jambes, Julius s’enfuit en direction des tunnels. « Sortir et vite, sans quoi cette espèce d’alien va me dévorer tout cru. Pas question de lui servir de repas. Foncer, foncer…et pourvu qu’il ne me rattrape pas dans ce tunnel. »

Il lui faut ramper un bon moment dans le boyau qu’il a choisi pour sa fuite. Il a juste assez de place pour y avancer à l’aveugle en s’aidant des coudes et des genoux. Son corps est couvert de sueur, il n’aime pas du tout se sentir emprisonné dans cette roche. L’idée même qu’il se retrouve dans un cul de sac et obligé de faire machine arrière, l’angoisse au plus haut point. Au moins, il est sûr que son poursuivant est bien trop gros pour entrer dans ce trou.

 

L’impensable

Il gagne du terrain, mètre après mètre, rampant dans les pierres qui lui cisaillent la peau. Par bonheur, le boyau s’élargit peu à peu. Depuis un moment, tout au fond du tunnel, une lueur est apparue qui s’intensifie au fur et à mesure de son avance. Il atteint une grotte plus petite que la précédente et qui semble vide au premier abord. Pendant qu’il reprend son souffle, il observe ce lieu, très inquiet à l’idée qu’elle soit aussi habitée par une autre créature monstrueuse. Un ronronnement régulier et un souffle d’air chaud lui font penser qu’un conduit de ventilation doit déboucher par ici. La lueur provient d’un vaste panneau qui occupe le sol de la grotte. Cela ressemble à du verre très épais ou à du plexiglas. Ce qu’il voit alors au-travers le laisse pantois.

Une immense salle, des bureaux où sont alignés des écrans d’ordinateurs et au fond, un long couloir bordé d’étagères métalliques d’où sortent des forêts de fils reliant entre eux ce qui ressemblent à des serveurs informatiques clignotant à tout va, en bleu, en vert, en rouge. Pas grand monde dans cet endroit, seul un homme en treillis militaire, somnole devant un écran. Julius n’en croit pas ses yeux : « Mais qu’est-ce que c’est que ces installations ? Je rêve ou quoi ? On dirait une installation de la NSA, version suisse ? Est-ce que les gens qui apparaissent sur ces écrans sont espionnés ? Sur celui-ci, il y a bien des gens bien habillés qu’on dirait réunis dans un parlement quelconque. Et sur cette autre série d’écrans, qui sont ces familles qui vivent dans leurs maisons sans se douter que leurs moindres gestes sont observés, peut-être enregistrés? Et pourquoi mettre tant de moyens pour surveiller ces casernes, ces routes, ces gares, ces aéroports en pleine activité ? Bizarre, bizarre, toute cette observation secrète, qui est-ce que cela intéresse ?

 

Toujours plus loin

et qu’espère-t-on en apprendre ? »

Sur un double écran, Julius reconnaît des installations familières : tout d’abord, le pylône installé par l’armée au sommet du Moléson et qui avait suscité à l’époque beaucoup d’oppositions Ensuite, le pylône des télécoms planté dans la pénombre en contrebas du château ? Julius ne sait pas trop quoi penser de cet endroit secret. Par contre, il croit avoir compris pourquoi tout à l’heure toutes les portes du sous-sol se sont fermées automatiquement, en l’entraînant dans cette folle histoire. La sensation de manquer d’air et de flotter le reprend sans prévenir : « Vite, je file de ce coin, avant de me faire remarquer ! »

La cavité rocheuse se rapetisse à son extrémité, pour redevenir un boyau aussi étroit que celui par lequel il est arrivé. Pas question de revenir en arrière, alors autant repartir à l’aventure. Il doit donc se remettre à ramper dans le noir, guidé par la seule lueur de sa lampe, anxieux à l’idée de ce qu’il va trouver au bout de ce tunnel, si toutefois il ne se retrouve pas dans un cul-de-sac. Cette perspective le rend nerveux, il accélère encore, ses coudes et ses genoux le font cruellement souffrir, son cerveau est en ébullition à cause de tout ce qu’il vient de vivre.

Il se relève avec d’infinies précautions, quand il se retrouve sur le palier de ce qui ressemble à une cage d’escaliers. Il essuie tant bien que mal la transpiration qui lui coule dans les yeux. Il dirige sa lampe un peu partout, espérant de toutes ses forces ne pas se retrouver face à une créature maléfique régnant sur ce lieu bien étrange. De son poste d’observation, il découvre une demi-douzaine de rampes dont les marches mènent soit vers le bas ou soit vers le haut. Chaque palier ouvre sur un couloir non éclairé. L’air ambiant est plus frais. Julius se prend à espérer

 

Choix crucial

découvrir enfin une issue. Mais avant d’envisager une quelconque délivrance, il devra faire le bon choix. Cette perspective le laisse sceptique : « Les ennuis continuent. Je ne suis pas au bout de mes peines. Qu’est-ce que je vais encore rencontrer ? Quels mystérieux secrets ? Ces couloirs ne me disent rien qui vaille.

A suivre au Chap. 3

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