Créé le: 14.07.2022
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Atelier Livremoi, Correspondance

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© 2022 Livremoi.ch

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Correspondance entre Pierre-Etienne et Ariane Atelier d'écriture "Livremoi"
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J’ai senti l’odeur des livres, en arrivant. Un mélange subtil d’attente et de curiosité. Torréfaction. On m’a tendu une carte postale. J’étais loin, très loin, si loin d’imaginer ce qui m’attendait. Et j’ai tout de suite pensé à toi, à toi à qui j’allais écrire. En quittant cette Anecdota Delphica l’œil borgne du poète m’a fixé. Il était de Plainpalais, je le savais. Présage pas si sage. Il n’est pas là, mais vous pouvez lui téléphoner si vous avez des questions. Conseil étonnant d’un libraire en mal d’inspiration. J’ai remballé ma question, jeté un regard vers Haldas, et fermé la porte de cet îlot de lettres. Le silence s’est tu.

Je me suis mis à écrire, dès le lendemain. Une sorte d’urgence me prend parfois en pensant à celui ou à celle qui attend à l’autre bout de mes lignes. L’inconnu-e avec un point médian suspendu dans l’air, comme une promesse. Je ne vais pas commencer à me raconter des histoires. Oui, la carte est un prétexte. livre-moi, me dit-elle. Partir à la conquête, battre la campagne et se perdre, surtout se perdre. Quatre lignes d’une adresse restée blanche, des méridiens beaucoup trop rapprochés pour te retrouver. Le nom ne sera pas donné, les parents ont hésité si longtemps. Tu es mon anonyme et je t’imagine. Non , je ne vais pas en parler autour de moi. Promis. Tu resteras un secret et je t’aimerai les yeux fermés. On est plus près du ciel, ainsi. Quand les étoiles éclatent de rire. Tu me parleras de moi, l’enfant de la carte postale. Tu me tiendras dans tes bras et nous serons si près l’un de l’autre que nous ne pourrons pas nous voir. Seule l’odeur des livres nous permettra de nous retrouver, en son temps. On en pourra pas s’y tromper.

L’histoire doit naître d’abord. À deux voix, n’a-t-elle pas déjà commencé dans cette librairie? J’ai compris dans cette question que l’imagination était plus importante que la réponse. Nous ne fixons le début de rien, surtout pas des histoires. La nôtre est un mystère, puisque nous ne nous connaissions pas avant de commencer à écrire. Et soudain tout est possible, rien ne pourra nous arrêter. Ni le temps, ni le vent. Je sais que tu attends de me répondre, quelque part, et j’aime surseoir à ce plaisir. Inventer pour de vrai. Mentir, sans me mentir. Alors, j’ai plongé dans l’infini, depuis ce rocher accroché à la falaise. La mer me parle, comme à son enfant. Je l’écoute souvent, derrière mes paupières closes. Mais ce jour-là, ivre de soleil, j’ai senti au bout de ma chute, le choc de l’eau aussi brutal que délicieux. Une belle fessée aquatique pour me rappeler qu’être marin, c’est autre chose. Il ne suffit pas de désirer la mer, il faut la prendre à bras le corps avec de longues brasses incandescentes. J’ai nagé longtemps vers le large, sans savoir ce que je cherchais, en me confrontant à un épuisement sans fin. Nous irons loin, l’horizon nous tend ses bras. Et le chant des sirènes bat dans mes tempes.

Pour un début, j’aurais pu écrire autre chose, certes. Au risque de te décevoir, j’ai préféré te laisser toute latitude, toute longitude. Sur la carte du monde, tu pourras t’orienter et habiter cette terra incognita. Je t’attendrai à mon tour, impatiemment. Les mots seront nos voiles et avec les nœuds de nos phrases, nous garderons le cap vers cet espoir, ce secret. Tu m’aideras à hisser mon regard et affronter la vie de ce petit garçon que j’étais. Je te promets, il n’y aura plus de bruit. Alors tu entendras le silence e de la page qui te soufflera, tout ce qu’il y a à dire.

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En montant à bord du paquebot ui allait nous emmener loin de chez nous, c’est peu dire que nous n’en menions pas large.

Par chance, les filles étaient tellement excitées à l’idée d’entreprendre un si long voyage sur un si grand navire, qu’elles en oubliaient pour un temps la tristesse de quitter leur maison, leurs jouets, leurs amis et leurs si chères cousines qu’elle ne reverraient plus avant longtemps.

Une fois installés dans notre cabine (nous avions pu nous offrir ce luxe grâce à la vente inespérée de ce petit tableau hérité d’oncle Paul, celui que nous avions accroché au dessus de notre lit, un paysage tout en couleurs qui éclataient littéralement chaque matin lorsque j’ouvrais les rideaux et que la lumière du jour inondait d’un coup notre chambre; c’était à chaque fois un émerveillement: la journée pouvait commencer),  j’ai pu me reposer enfin et laisser mes pensées divaguer un court instant, histoire de croire que nous partions pour de grandes aventures dans des contrées hospitalières où il ferait toujours beau, où la mer serait bleue, enfin, juste rêver que la vie était belle, douce et nonchalante.

Ca n’a pas duré. La réalité a vite repris le dessus et l’angoisse de l’inconnu a fait sans tarder son effet sur mon ventre. J’ai eu beau me dire que tout allait bien se passer, que nous avions tout en main pour réussir, que notre petite troupe était solide et pleine de ressources, il y a ce que nous dit notre tête et ce que nous disent nos tripes, et ce n’est pas toujours la même chose.

Il me semble que le bateau a mis des heures avant de quitter le port, il y avait un tel remue-ménage à bord, on aurait dit que la ville entière s’était donnée rendez-vous sur le pont. dans un sens, toute cette agitation m’occupait un peu l’esprit, ce n’était pas plus mal.

quand nous avons levé l’ancre et pris enfin la mer, je me suis dit : »Advienne que pourra, cette fois c’est fait, c’est pour de bon, nous pastons. Nous sommes partis. »

Loin de moi pourtant l’idée de me réjouir de ce départ, mais au moins je prenais les choses avec un brin de philosophie et cela rendait notre exil moins difficile. Mes maux de ventre ont peu à peu laissé la place à des préoccupations plus terre à terre : comment allions nous vivre une fois à destination? Est-ce que les filles arriveraient à s’acclimater? Et comment nous faire comprendre d’une population dont on ne parlait pas la langue?

J’ai eu le temps de beaucoup y réfléchir. La traversée a duré plusieurs semaines et les distractions ne sont pas légion à bord, alors j’ai eu tout le loisir de penser à l’avenir de notre famille, faire des plans sur la comète, imaginer la vie que nous pourrions mener.

Nous aurions certainement la possibilité de trouver une petite maison et tous ensemble, nous saurions la rendre confortable et chaleureuse même s’il y manquera toujours le petit tableau de l’oncle Paul, ivre de couleurs…

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Vous avez raison de partir au large, même si tu racontes que vous ne la meniez justement pas large, au début de votre périple. Tu sais, quand on voyage, il ne faut surtout pas confondre largeur et hauteur. Moi, je préfère toujours la hauteur car on va plus loin en allant plus haut. N’oublie jamais les nuages. C’est un lien sacré entre les continents, regarde-les de temps en temps. Pour te souvenir.

Je vous imagine à bord de ce grand navire et je me demande parfois, si je ne suis pas avec vous. Quelle puissance, la pensée, quand elle s’évade. Je sortirais de la cabine pour rechercher la tranquillité dans le grand salon de velours rouge. La légère houle bercerait mes pensées et barbouillerait mes idées, en écrivant. Le lointain gouverne la traversée des océans et l’on s’accroche à l’horizon pour ne pas perdre la raison. toi, tu attends d’arriver et moi, j’aime être en route. C’est toute la différence entre nous.

Pourquoi as-tu si mal au ventre? la peur de l’inconnu, certes. Le risque de tout quitter, vendre un objet qui te tient à cœur pour pouvoir partir. Je me rappelle que tu le regardais chaque matin en ouvrant les rideaux, reprenant vie ainsi. Eclats de couleurs au soleil. Je peux te le décrire si tu veux, pour te rafraîchir la mémoire, le petit tableau de cet oncle improbable que tu ‘as jamais connu. Ce paysage ressemble à ce pays vers lequel vous allez et dont vous ignorez même la langue. Je sais que cela t’inquiète beaucoup, ne pas pouvoir parler. Ne pas comprendre, encore plus. Rester muet. Mais tu trouveras le chemin des mots, je le sais.

Oui, je pense que votre départ subit, irrationnel disons-le, trouve sa source dans ce cadre et sur cette toile. Tu as mélangé les couleurs, dans ta valise. En te déracinant ainsi, tu recherches quelque chose quelque part. Le peintre n’a pas pu croquer ce petit monde sans le voir. Il est trop vrai pour avoir été imaginé. Oh, tu connais ma propension à croire au pouvoir illimité de l’imaginaire, mais là en le regardant je réalise que c’est la vérité. La vérité sur ta famille, la vérité de tes origines, la vérité, toute la vérité. Tu as raison de la chercher. Mais encore une fois, le but n’est pas de la trouver. Le voyage ne sert pas à arriver, mais à cheminer. Ne t’y perds donc pas, reste fidèle à toi-même. Les jumelles t’aideront, elles te permettront de regarder au lin. Elles se ressemblent tant, quelle paire! Et cet homme qui dort, sur la carte que tu m’as envoyée, j’imagine que c’est moi. Moi avec vous.

Entre mes écritures journalières et ma nostalgie de ce que nous aurions pu faire ensemble, je rêve la nuit comme le jour. Je somnambule. Comme je te l’ai toujours dit, je ne me rappelle jamais de mes rêves. Mais celui-ci, je le garderai toujours en tête. Je t’ai vue, dans les bras de ton paternel. Il te tenait tendrement tel le père céleste qui cherche à se convaincre que tu es bien à son image. La beauté et la tendresse de regard ont produit un miracle. Sur ton ventre de bébé ont poussé des arbres, plusieurs arbres. Si petits et pourtant si grands. Ils sont tes racines. Ton paradis perdu.

Je sais que ta recherche ne sera pas veine, loin de moi, près de toi.

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Si tu savais… ma recherche n’a pour l’heure rien de philosophique ou de spirituel! Elle se limite à tenter de régler le quotidien de trois migrantes en mal de repères et c’est tant mieux, ça m’oblige à m’ancrer.

Notre arrivée ne s’est pas passée comme je l’imaginais. Lorsque nous avons débarqué, les filles et moi, le ciel était gris et bas, tout le contraire des images que nous admirions des soirées entières avant notre départ. Ce jour-là, pas de soleil, ni de mer turquoise, juste une vilaine grisaille qui semblait déteindre jusque sur le visage des passants et des travailleurs du port. Comme accueil, on espérait mieux. Ca a été une sacrée déception, mais comme j’étais maintenant chef de famille et qu’il n’était pas envisageable de me laisser aller à de quelconques jérémiades, il m’a fallut avancer et tirer avec moi une progéniture qui semblait bien abattue et à vrai dire, complètement perdue.

Mais voilà, on y était. Alors, à cœur vaillant rien d’impossible! Se débrouiller pour se faire comprendre, trouver un premier hébergement, inscrire les filles à l’école, offrir mes services dans quelques restaurants et finalement se mettre en quête de la petite maison dont nous rêvions: tout ça n’a pas laissé beaucoup de place à l’introspection. Si le voyage ne sert pas à arriver mais à cheminer, ily a quand même bien quelques valises à poser, ici et là, pour ne pas s’égarer.

Si tu avais été là… Mais tu sais bien que « a n’a pas de sens, que tu n’aurais jamais été là. Ton départ nous a poussées dans un vide sidéral, celui de ton absence et de ton silence, et les filles et moi avons dû remplir ce vide pour ne pas nous y noyer. Chaque épreuve, chaque embûche que nous nous infligeons est en fait une bouée qui nous maintient la tête hors de l’eau. SE débattre au jour le jour avec de petits et grands soucis, c’est ce que nous avons trouvé de mieux pour nous rappeler que nous sommes bien vivantes.

Alors, ces arbres que tu vois dans ton rêve et qui poussent sur le ventre d ‘un enfant, je ne pense pas que ce soit mon paradis perdu. Non, ce sont plutôt de nouvelles petites pousses, toutes tendres et fragiles mais pleines de détermination, qui vont nous aider à recommencer ailleurs, sans toi. Je n’ai aucun regret, je ne laisse derrière moi aucun paradis, seulement une tonne d’ennuis et de malheurs et pour rien au monde je ne reviendrais en arrière. Les filles, qui on d’abord eu du mal à quitter les gens qu’elles aimaient, sont maintenant ravies de notre nouvelle vie.

Même le tableau de l’oncle Paul ne me manque plus. Ce que j’ai pensé un jour y trouver, une trace de mon histoire, de mes origines, je me rends compte que cela n’a plus aucune importance. S’emporter avec soi est déjà bien suffisant. Si j’ai compris une chose depuis que je suis arrivée ici, c’est qu’il ne sert à rien de s’encombrer de ses souvenirs ou encore d’un passé imaginaire. Et cette révélation m’apporte une légèreté que je ne me connaissais pas, je me sens aujourd’hui aussi légère que ces nuages que tu m’invites à regarder. Comme si j’avais besoin de toi pour regarder les nuages…

Pour dire la vérité, je crois bien que toi non plus, tu ne me manques pas.

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Je sais, la condescendance nimbée de poésie est mon plus grand défaut. Tu me connais assez pour le savoir. je n’en suis même plus désolé.

Maintenant que tu es là-bas, je peux enfin te dire ce qu’il en est. Tu ne vas peut-être pas me croire, mais je te prie de me lire. J’attache parfois trop d’importance aux mots, persuadé qu’ils ont le pouvoir d’exprimer l’indicible. Chaque mot est une fourmi qui oeuvre avec ses congénères. je les observe souvent de près, c’est fascinant.

Quand tu as voulu vendre ce fameux petit tableau et que tu m’as demandé de le faire expertiser, mon ami galeriste d dû démonter le cadre pour bien apprécier l’état de la toile. Au moment où il a sorti avec précaution le coin inférieur droit, un papier plié à l’infini est tombé sur la table en faisant un léger ploc. On s’est regardé. Je l’ai ramassé, imaginant qu’il avait été coincé là pour caler l’angle. Ouvre-le. C’est peut-être un indice, de nombreux propriétaires d’œuvres glissent la preuve de leur acquisition derrière le tableau pour ne pas la perdre. Je l’ai déplié, délicatement.

Le papier au grain épais présentait une rugosité agréable sous les doigts. Usé d’avoir été manipulé maintes fois, il avait presque la consistance d’un tissu. Je l’ai ouvert et j’ai découvert, ce que j’ai gardé pour moi jusqu’à ce jour. Mon ami m’observait quand je lisais cette écriture fine et généreuse. Alors? Rien à voir avec le prix du tableau. J’ai replié les ailes de ce mystère et l’ai mis dans ma poche.

Aujourd’hui, j’aimerais te faire lire le texte que j’ai gardé pour moi. La distance qui nous répare m’invite à le faire. Tu pourras peut-être en tirer parti, là-bas. je l’avais fait traduire pour bien le comprendre:

La Maison de la lune, Paulo Ignacio, 1973

Qui saura la trouver pourra la posséder. Le ciel lui appartient. J’ai quitté ce pays en faisant cette promesse à notre descendance. je ne sais pas qui osera prendre le risque de ce chemin escarpé, au-dessus de la mer. Elle attendra et saura révéler ses secrets à celui ou à celle qui ouvrira sa porte.

À ton insu, j’étais allé trouver ton oncle Paul, après avoir fouillé dans ta table de nuit pour trouver son adresse. Il m’a raconté son histoire, avec ce léger accent ensoleillé. Tes grands-parents maternels étaient des révolutionnaires. Ils sont morts pour leurs idées et ont laissé deux grands enfants seuls dans la maison familiale. Paulo s’est occupé de sa sœur Marina, ta mère, avec tendresse et anxiété. Et un jour, attirés par le plus large et le plus grands, ils ont pris un bateau pour l’Europe. Marina a eu des enfants et Paulo est resté seul avec ses toiles.

Retrouve cette Casa de la luna sur la côte sud, juste au-dessus du village qui porte le nom de tes aïeux. Une promesse est un pacte. Je suis persuadé que tu recherches au fond de toi le sens de ton histoire. Je ne saurais pas t’expliquer pourquoi je t’ai caché cette vérité jusqu’à aujourd’hui.

Le mystère parfois est le plus fort. Il t’accompagne, lui.

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C’est fou comme nous nous manquons à chaque fois… Je te dis que je me suis débarrassée de mon passé et que je m’en trouve soulagée, légère, libérée et toi, tu viens me replonger dans l’histoire de ma famille comme si cela pouvait m’aider en quoi que ce soit.

Je suis bien aise d’apprendre que ce tableau t’a éclairé sur le récit de ma vie. Je le suis moins quand je lis ce que tu crois avoir appris. Encore une fois, imbu de ta personne et de ta supériorité supposée, tu m’as sous-estimée. Pas un instant tu as pu imaginer que  j’avais moi-même fouillé mon passé. Quelle image as-tu de moi pour me croire si peu curieuse, si peu intéressée par ma propre histoire? Où est l’estime que j’étais endroit d’attendre du père de mes filles?

Tu arrives avec tes révélations sensationnelles et, encore une fois, tu me dis ce que jois faire. Encore. Encore et encore et toujours suivre tes ordres et tes conseils.

Mais tu te trompes tellement, mon pauvre!

Je ne suis pas partie à la recherche du « sens de mon histoire » comme tu me l’écris avec condescendance. Non. Je suis partie pour te fuir, toi, et aussi cette malédiction qui s’est abattue sur les miens, et qui nous a obligés, à chaque fois, à fuir dans la honte. Je voulais à tout prix épargner à mes filles cette fatalité.

Il y a longtemps que je pressentais que ma famille n’était pas banale et que de nombreux et malheureux voyages hantaient son histoire. A bien y réfléchir, le monde est peuplé d’hommes et de femmes qui ont fui leur pays natal pour trouver, au bout du chemin, du pain ou la paix ou bien les deux. Dans l’histoire de l’humanité, l’exil est plutôt la norme et c’est de pouvoir vivre heureux là où l’on naît qui devient extraordinaire. J’avais compris très vite, au détour de discussions entre adultes, que mon oncle et ma mère avaient fui le Chili dans les années 70, mais je sentais aussi qu’il n’y avait là aucune fierté. au fil des années, l’impression étrange et pesante d’une faute non avouée a grandi au fond de moi jusqu’à en devenir insupportable.

A l’adolescence, à l’âge de toutes les questions et de toutes les audaces, mue par ce malaise qui grandissait sans cesse pour finir par m’envahir, j’ai entrepris  des recherches. Et ce que j’ai découvert n’a rien de glorieux. Rien à voir avec cette fabuleuse Maison de la lune et cette belle saga familiale d’enfants de révolutionnaires. Et crois bien que je le regrette! J’aurais tellement aimé pouvoir faire étalage avec fierté d’un tel pédigrée!

Mes grands-parents sont effectivement morts, non pas pour leurs idées, mais à cause d’elles. Ils n’étaient pas de courageux chiliens combattants une dictature militaire, ils étaient d’anciens nazis réfugiés impunément en Amérique latine après avoir fui l’Allemagne à la Libération. Ils étaient proche de la junte militaire. Au cours des évènements de septembre 1973, dans la confusion engendrée par le coup d’état, ils ont été assassinés par un groupe armé révolutionnaire d’extrême gauche, en représailles pour toute la barbarie des troupes de Pinochet.

Nettement moins glorieux n’est-ce pas? Et pas trop avouable non plus. Paul et Marina n’y pouvaient rien, mais ils savaient. Et plutôt que de casser une fois pour toute le lien avec tant d’horreurs, ils ont préféré garder secrète cette honte familiale. Sans penser, que, même non dites, les fautes des pères pèsent sur les génération suivantes qui en font les frais sans comprendre. En quittant le Chili pour rejoindre l’Europe, Paul et Marina ont emporté un unique souvenir, le petit tableau que j’ai ensuite reçu en héritage. Il avait déjà fait le voyage en sens inverse, quand il avait traversé l’Atlantique une première fois dans les bagages de mes grands-parents allemands. Paul n’a jamais avoué et il t’a menti. Mais il avait eu l’intuition qu’il fallait laisser une trace de ces évènements même sans les révéler. Et il a placé ce message dans le tableau. Je l’avais déjà trouvé. Et remis à sa place, parce que je ne savais pas quoi en faire d’autre.

Relis ce message à la lumière de ce que je viens de te révéler et tu verras qu’il prend un tout autre sens que celui que me contais. La Maison de la lune ?  J’ai osé prendre le chemin escarpé de ma mémoire et je l’ai trouvée au fond de mon cœur et de mes tripes. Elle m’a livré son secret puis je l’ai dynamitée. Maintenant, c’est vrai, le ciel m’appartient. Il n’y a plus de mystère. Juste la joie d’être là avec mes filles. Près de la mer que nous ne traverserons plus pour fuir. Vivantes et libres.

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