Créé le: 14.07.2022
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Atelier Livremoi, Correspondance

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© 2022 Livremoi.ch

Texte 1

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Atelier d'écriture LivreMoi.ch Correspondance entre Frédéric et Thalia
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À qui le dire? Je flotte dans les bleus pâles, avec cette chemise de nuit ouverte dans le dos. Les personnes en blanc, pressées, sérieuses, nous soignent. Elles ne m’auscultent pas, ne me touchent pas, ne me parlent pas. je suis perfusé, relié à des machines. Parfois, ils se réunissent autour de moi, pour fabriquer leurs certitudes devant mes radiographies toutes grises. Je n’ai plus de couleurs.

Sans prévenir, ils m’ont emmené à travers un labyrinthe de couloirs. Avant de me transvaser sur un autre lit, ils m’ont frotté avec des lingettes, ils m’ont coupé des poils. Ma peau est sans vie, comme plastifiée. À deux, ils m’ont déposé sur un lit froid. Face à ce projecteur blanc, je ne suis plus qu’un objet recouvert d’un drap vert. D’un coup tout est devenu très sombre, tout noir et je suis parti. J’ai réouvert les yeux dans la chambre bleue.

Ca va? Ils sont venus, ils ont déposé ces fleurs pour vous. 

Les tulipes jaunes et rouges m’électrisent. Dans le couloir, le présentoir « livremoi » nous recommande de maintenir les liens. J’ai pris deux cartes postales, une pour vous et une en noir et blanc que je vais colorier. Je vous imagine venu d’ailleurs. Perdu comme moi, vous recherchez ce temps du bonheur. Fabriquons ensemble un mandala qui m’aidera à revivre.

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Une carte postale du programme de correspondance en milieu hospitalier « livremoi » est arrivée à la boutique. J’ai laissé l’adresse dans leur système le mois dernier, en sortant d’une visite aux soins intensifs. Je me souviens très bien du présentoir surmonté de son illustration sur fond rose et violet. La poésie du dessin, la finesse du lettrage avaient ouvert une brèche de douceur dans le couloir blanc aseptisé. Sur l’affiche ça disait « Se rencontrer par le récit… »: l’invitation  m’a plu.

Ta voix et tes mots me manquent; à chaque visite il n’y a que ton visage endormi… Alors, à défaut de pouvoir communiquer avec toi, je vais sauter le pas, répondre à la proposition. Ce n’est pas confortable d’admettre que je me réjouis de rencontrer, même virtuellement, un ou une autre malade que toi. Mais j’applique ce qu’on m’assène depuis des semaines, ce que tu me répèterais, toi aussi, le premier: « Pense à toi. Fais comme c’est bien pour toi ». Promis, je ne t’abandonne pas.

La carte n’est pas signée, pas même un pseudo. Avec son message bref mais troublant, ça lui confère du mystère et de la puissance. Je la relis depuis presqu’une heure, persuadée que je glanerai entre les lignes quelques indices inexistants. Mes arrivages de jonquilles, jacinthes et tulipes s’impatientent dans le courant d’air de l’entrée. Il faut que je m’en occupe, mais après avoir percé le secret de mon énigmatique blessé.

Je me sens comme une gamine en plein jeu de piste!

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Je tente aussi de reconstruire le cheminement qui m’a conduit dans cet hôpital. J’ai certainement emprunté une fausse piste. je suis heureux d’avoir trouvé votre correspondance dans la boîte d’envois qui c’est imprimé lorsque j’ai déposé la première missive de mon isolement. Le présentoir « livremoi » m’évoque les voyages et les rêves. Surtout, il m’offre la possibilité de vous dire et de vous lire, ça me rassure. Mon corps reprend vie, mes sens se réveillent. Ils m’ont enlevé la perfusion avec ce liquide transparent bourré de médicaments et de somnifères. Maintenant, je grignote dans le plateau-repas. Le physio a testé ma force et mes réflexes. La nuit, le sommeil ne vient pas. Le noir m’envahit. Mon corps se souvient. Je le laisse me parler. Je revois la jetée, la nature hurlait, le vent, les vagues, les embruns et ce petit feu orange qui clignotait. Et puis, il y a eu ce choc. Mon souffle s’arrête, j’ai peur, je frissonne. En boucle, je revis cette séquence. Mon corps gomme cette intense douleur qui a pénétré tout mon être. Je cicatrise. J’ai de la chance, comme des papillons multicolores, vos mots se poseront sur mes blessures. Mes ténèbres s’éclaircissent, mes hématomes virent du brun au violet, certains jaunissent. Mes souvenirs rentrent timidement en moi. J’observe mon retour à la vie, je cherche des indices pour comprendre. Je glisse ce nouveau message dans la boîte d’envois. Il quittera l’hôpital, lui, vers cette mystérieuse librairie Delphica.

Avez-vous retrouvé la voix et les mots de votre compagnon endormi?

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Presque vingt-cinq ans de métier et je me laisse encore surprendre par l’appétit de croissance des tulipes. a la fin de leur premier jour en bouquet, elles jettent un œil par-dessus les pistils et pétales de leurs voisines. Au bout de trois à quatre jours, elles flottent dans les hautes sphères, seules au-dessus de toutes. Comme les autres plantes, tulipa grandit en deux étapes: d’abord elle multiplie ses cellules, ensuite elle les allonge. L’eau qu’elle avale fait pression sur les parois des cellules et provoque leur allongement. Ce processus d’élongation universel est remarquable chez les tulipes. De grandes buveuses -orgueilleuses, curieuses, enthousiastes ou tout simplement assoiffées de vis?- qui te vident un vase en quelques heures!

Continuer de grandir même après qu’on t’ai coupé tes racines, c’est fort! Le miracle que tu as accompli pendant des mois tandis qu’on observait ton corps inerte et muet sur ce lit d’hôpital. Tes cellules se sont allongées sans bruit jusqu’à ce que tu émerges, un soir. C’est aussi le mouvement ascendant que je vis depuis que tu as refait surface. J’ai donné du temps et de ma personne, j’ai lutté pour trouver les moyens d’apaiser nos esprits agités par la mort qui rôdait tout autour. Mon être se dédouble enfin, je quitte mon écorce trop sèche. Dans quelques jours, ma boutique et les créations en cours seront entre les mains d’Orion. Ma clientèle l’adorera. Non seulement son approche visionnaire de la création florale et son profond respect du végétal m’offrent un départ serein, plus encore, ils me transcendent. Notre voyage est désormais une évidence.

Avant de pouvoir surfer telle tulipa le haut du bouquet et les vagues du Pacifique, j’ai encore quelques fleurs à offrir. À mon énigmatique blessé, par exemple. J’admire la simplicité et la poésie avec lesquelles il dit les choses graves de sa vie. Petit à petit, il éclaire son passé et touche aux souvenirs de son accident. Il manque pourtant des pièces au puzzle, que je voudrais lui livrer. Prise dans ce jeu de piste, j’ai mené quelques recherches sur le web. J’ai la clé, mais j’ignore pourquoi ni les médecins ni son entourage ne lui ont révélé le bout manquant. Il y a quelques semaines, quand cet orage a brassé les rives du lac, la foudre s’est abattue sur un ponton et un homme a été touché. C’était lui, forcément… Mes mots lui font du bien, mais seront-ils encore des papillons colorés si je lui révèle ce que sa mémoire dissimule? Est-ce que quelqu’un lit les cartes du programme « Correspondances », pour s’assurer de la teneur des propos échangés? Est-ce que mes mots seront censurés?

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La force de vie de vos préférées, les tulipes, est comme mon envie de vivre qui m’a apporté du courage pour guérir. Epris de liberté, mon hospitalisation forcée me donnait l’impression d’être enfermée. J’ai même, malgré moi, failli vous emporter dans mes errances.

Sans me parler, ils ont été efficaces, ils m’ont réparé. J’accepte de ne plus être comme avant, de ne pas comprendre ce qui m’est arrivé. De ne pas correspondre à ce rôle que je m’étais fabriqué.

J’ai du plaisir à découvrir vos mystérieux messages dans lesquels mes souhaits de couleurs sont comblés par vos compositions florales. je me sens libéré, prêt à quitter l’hôpital, à me défaire de mon enveloppe corporelle pour devenir une caisse de résonance, une chambre d’échos. ma joie intérieure a chassé mes angoisses. J’attends ce moment où ils me diront – c’est bon, vous pouvez rentrez chez vous!

Partir, me laisser guider vers la constellation d’Orion, pour découvrir d’autres couleurs. aucune censure ne pourra altérer la direction vers cette multitude d’étoiles. Et vous, où irez-vous chercher d’autres fleurs enivrantes pour vivre vos rêves?

Je suis surpris de découvrir comment ce mandala de nos imaginaires fait apparaître des reflets inattendus.

Merci, à bientôt.

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J’ai lâché mon carnet, cessé de transcrire ma production mentale quotidienne sur ses pages lignées. Mon confident de papier siège à domicile: sur l’autre continent, dans cette période de ma vie bornée de petites barrières franchissables que je n’osais sauter.

Aujourd’hui vous avez entre les mains une vraie lettre, un feuillet léger « par avion ». Car je vous écris de Polynésie française. Voilà le grand saut! Nous sommes venus retrouver ici les fleurs et le souffle qui manquaient à nos projets. Le temps des îles s’écoule toujours différemment. Il s’enroule et s’étoffe à son gré, si bien que tout semble pouvoir y entrer. On parle d’art de vivre, de traditions, de culture, de « Mana ».

Nous nous laissons faire, pris entre le camaïeu de vert du « côté montagne » et le dégradé de bleu du « côté mer ». L’océan est proche et infini. Les plantes sont immenses et leurs formes nouvelles. Quand on ne nous les a pas déjà passées autour du cou, nous cueillons les fleurs et les portons à l’oreille, tel un rituel profane. Je vous ai fait rêver de tulipes, désormais je peux vous chanter la fleur d' »Hibiscus » et de « Gardenia taitensis », la fleur de tiaré.

En lisant votre dernière missive, j’ai compris comment j’avais suivi les traces de celui que vous pensiez être, j’ai vu la force de notre mental et les conséquences de nos états de santé respectifs. Pensant, ou voulant, pouvoir vous libérer, j’ai failli vous enfermer un peu plus et vous plonger dans un délire foudroyant (c’est le cas de le dire!).

Le jeu de piste avait sa raison d’être. Je regarde avec vous la colombe s’envoler, ses ailes blanches se déployer. Je sens que votre sortie d’hôpital est proche et j’en suis heureuse. Si une fois rentré vous sentez que d’autres contrastes vous appellent, passez à la boutique « Les bouquets d’Orion » et demandez nos coordonnées polynésiennes à mon ami. Nous avons de la place ici pour accueillir les voyageurs.

Bien à vous.

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