Nous nous sommes rencontrés par hasard dans la cafétéria du Musée d’Art Contemporain. Cela faisait une bonne dizaine d’années qu’on ne s’était pas vus, Joachim et moi, mais j’avais un énorme plaisir à le revoir.
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Nous nous sommes rencontrés par hasard dans la cafétéria du Musée d’Art Contemporain. Cela faisait une bonne dizaine d’années qu’on ne s’était pas vus, Joachim et moi, mais j’avais un énorme plaisir à le revoir. À l’époque on se réunissait dans son atelier, avec les autres, à boire du mauvais vin et à parler mal des artistes en vogue. On était encore aux Beaux-Arts et on n’avait que des projets et des rêves plus ou moins inutiles. J’étais fasciné par son travail, il avait quelque chose qu’aucun de nous n’avait. Bosseur et obstiné, il a eu du succès très vite.
On s’est raconté un peu nos vies – lui, peintre à succès et moi, prof d’histoire de l’art et auteur de quelques livres sur la peinture – me proposant de prendre un verre dans son atelier.
C’était le même atelier qu’autrefois et, en entrant, j’ai tout de suite remarqué l’absence de la fameuse toile vierge. Une toile de lin qu’il avait tendue lui-même sur un châssis en sapin d’environ 110x60 cm et enduit d’un apprêt en acrylique blanc. Elle avait toujours été accrochée au beau milieu du grand mur. En contraste à la cacophonie multicolore des tableaux, des esquisses et des épreuves qui l’entouraient, le silence de cette toile blanche était assourdissant.
Je me suis alors souvenu qu’il y avait aussi une sorte de mystère là-dessous.
À l’époque, on lui demandait souvent pourquoi il n’utilisait jamais cette toile, pourquoi la laissait-il intacte. « Je ne suis pas encore prêt pour peindre ce que j’aimerais y peindre, et je ne sais pas si je le serais un jour » répondait-il avec un haussement d’épaules.
Mais une dizaine d’années s’étaient passées depuis et donc je lui ai demandé ce qu’il s’était passé avec cette toile vide.
Il s’est assis sur le canapé, j’ai posé mes fesses sur un fauteuil et il m’a dit, le regard perdu quelque part dans le passé, je suppose :
–      Bah, j’ai fini par faire un portrait, mais je ne sais pas si ça vaut quelque chose.
–      Allons-y, montre-le-moi.
Il s’est levé et je l’ai suivi jusqu’au fond de l’atelier d’où parmi des toiles et châssis entassés dans un coin, il a sorti le tableau en question. Il l’a placé sur un chevalet vide, face à la lumière, et on s’est mis à la bonne distance pour le contempler.
Il s’agissait d’un nu de femme vue de dos : formes parfaites, taille et hanches bien dessinées, jambes fines, peau soyeuse. Par sa posture détournée, on dirait qu’elle essaie de dissimuler son corps pour garder pour elle son intimité féminine. Mais son visage, tourné vers nous, n’était pas celui d’une jeune femme mais le visage fin, glabre et extraordinairement beau de Joachim lui-même qui regardait vers nous, faussement embarrassé d’avoir été surpris par le peintre au moment où il – ou elle, difficile à dire – allait se mettre au lit.
Je suis resté désorienté un moment par l’étrange personnage de la toile et par la beauté du portrait. De toute évidence, je me suis dit que lui, Joachim, avait dû être prêt à un moment ou un autre.
Il me regardait, amusé :
–      Tu veux savoir son titre ? « Sapho ». Comme tu le trouves ?
Il était clair que le portrait de Joachim s’était inspiré de « Le coucher de Sapho », par Gleyre. Sapho, bien sûr, le titre ne pouvait être plus pertinent. J’avais terriblement envie de développer le sujet, mais je me suis borné à dire bêtement :
–      Génial !
–      Bon, alors, on prend ce verre ?
–      Volontiers.
Une heure plus tard, nous nous sommes quittés avec l’intention de nous revoir bientôt, ce que, depuis cet après-midi-là, nous avons fait de façon régulière.
Nous n’avons jamais reparlé du portrait ni de rien qui ait eu un rapport quelconque avec, mais il l’a accroché dans un endroit bien éclairé et bien en vue sur le mur noble de l’atelier.
Il attire inévitablement mon regard chaque fois que j‘entre dans la pièce.

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