22.06.2020 31 1 Quitte

Amour, Fiction, Nouvelle

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© 2020 Alice Leloup

Lâcheté faite journée, le 29 février a commis son crime et s’est enfui. Par son acte gratuit, il a brisé l’ordre du monde d’Élise, la laissant enfermée dans la cage du désespoir. A se fracasser contre ses murs, elle comprend finalement: il lui est donné quatre ans pour préparer sa vengeance.
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« Dix… Neuf… Huit… Elle dort. »
Élise écarquille ses yeux paniqués pour hurler « je ne dors pas ! » mais la narcose la happe sans qu’elle ait pu remuer les lèvres. Le plafonnier, les blouses immaculées et ces avant-bras détonnant dans la blancheur monochrome s’évaporent. Ne reste que le vide, ni angoissant, ni accueillant. L’esprit se fait silence. Le premier depuis quatre ans.

 

Au réveil, l’aide soignante lui sert un thé et une compote pour son estomac à jeun. Couleurs pastel et murmures des infirmières, le calme est absolu. Élise sent un léger sourire flotter sur ses lèvres. Le chirurgien s’approche et lui annonce que la ponction s’est bien passée, d’un air satisfait. Oui, elle le sait. Décontenancé, il s’éloigne à pas silencieux.

 

Il n’est que 9 heures du matin, la journée est encore longue. Son bas-ventre tire, il faudra prévoir des cachets. Mieux vaut se reposer pour reprendre des forces.

 

***

 

« Et puis… j’ai encore une requête. »
Le gynécologue s’était rigidifié sur son siège. Cette patiente le mettait mal à l’aise et il savait que la demande ne lui plairait pas.

« Fixer l’opération au 29 février ?! » Il avait presque crié. « C’est impossible. La date dépend de l’ovulation, le corps n’est pas un chronomètre.

– Mais la médecine, elle, est chronométrée. Le décompte des jours entre le début du cycle et l’intervention, c’est tout ce que je demande, afin que je planifie mes règles.

– Planifier vos règles ?

– Écoutez, docteur, nous savons très bien que si une ado peut tricher avec sa pilule pour éviter la marée rouge pendant ses vacances d’été, une femme de 38 ans peut manipuler la sienne pour planifier ses règles de l’an prochain.

– Non, non, ce n’est pas du tout recommand…

– Combien de jours après le début du cycle ?

– Quatorze.

– Bon. Je veux la garantie que vous m’opérerez le 29 février 2020. Pas de désistement, pas de surprise. Garanti le 29.

– Nous ne donnons pas de telles garanties », protesta-t-il, déjà vaincu, tout en faisant défiler son calendrier à l’écran. « En plus, c’est un samedi, nous ne prenons que les urgences…

– Docteur, ceci est une clinique privée. Je paie 8’000 francs. Est-ce que vous préférez que je m’envole pour Barcelone, où l’opération coûte 2’000 euros? »
L’homme soupira mollement. « Et j’imagine que vous voulez la garantie par écrit ? » Élise sourit. « Le 29 février… Vous croyez peut-être que cela assure le succès de la fécondation in vitro ? C’est de la superstition ! » Élise cessa de sourire, mais retint le poison au bout de sa langue.

 

***

 

Ces trois dernières années l’avaient rendue intraitable, c’est vrai. De joyeusement souple, elle était devenue dure. Sa mère le lui glissait parfois, ou plutôt son regard gris l’exprimait silencieusement, sourcils en circonflexe, lorsqu’elle voyait sa fille agir en automate. Sa mère aussi était triste, mais que savait-elle du veuvage ? D’ailleurs, personne n’appelait Élise veuve. Pas de mariage, pas de veuvage. On disait d’elle qu’elle avait « perdu son ami ». L’euphémisme la mettait hors d’elle. Mais cela n’était rien à côté des psychologues du dimanche qui décrétaient que c’était une chance de n’avoir pas eu d’enfant. « Tu es jeune, tu as toute la vie devant toi. » Une vision fulgurante la traversait alors, celle de crânes fendus comme des œufs à la coque, le cerveau dégoulinant sur leurs visages défigurés, lorsque ses mains auraient entrechoqué les têtes l’une contre l’autre avec une force herculéenne. Ces éclats de violence la secouaient comme de fugaces crises d’épilepsie, qu’il fallait ravaler en silence. Elle maudissait ces gens qui n’avaient pas connu la perte, celle qui arrache votre innocence et vous laisse animal, à la fois traqué et prédateur.

 

Personne n’avait su que Théo était allergique. Avait-il passé ses 35 années d’existence sans que, jamais, un insecte n’enfonce son dard dans sa peau dorée ? Nul dans sa famille ne s’en souvenait. Par ailleurs, on n’avait même pas déterminé s’il s’était agi d’une guêpe ou d’une créature guatémaltèque, inconnue à ses cellules suisses. Cela n’avait pas d’importance, mais la douleur d’Élise s’accrochait à cette incertitude, comme si la lever aurait pu l’apaiser.

 

Seul un miracle aurait pu l’apaiser, or ils n’existent pas. Alors elle s’était mise au lit. Six mois durant, elle avait cessé de travailler et ses parents l’avaient reprise chez eux. Rapidement, elle n’avait plus pu marcher. Comme si on la momifiait, les couvertures s’amoncelaient sur son corps frêle sans jamais réchauffer ses membres gelés. Toutes les deux heures, sa mère lui inoculait la vie en portions microscopiques de nourriture hachée. Les entrailles d’Élise s’étaient recroquevillées de douleur et rejetaient avec violence les apports externes : à peine refermait-elle la bouche sur une cuillerée de yoghourt que les larmes jaillissaient de ses yeux et le yoghourt de ses narines, comme si ce corps sec et rachitique gardait la balance des fluides à zéro. La psy avait eu ce conseil d’une simplicité déroutante: « Avec tout ce que vous pleurez, il vous faut boire en permanence. » Les matins résonnaient de ses sanglots désespérés, lorsqu’Élise revenait au monde après des songes habités par Théo. A chaque réveil, Théo mourait encore.

 

Élise, par contre, n’avait pas pu. S’affamer dure trop, il laisse au clan le temps de combattre l’autodestruction de l’individu. Secrètement, elle avait honte de n’avoir pas eu le cran de recourir à un moyen radical. Les mois passant, elle avait compris qu’il n’était plus temps. Il faudrait revivre, soulager ses parents qui croulaient sous son poids de morte sans l’être.

 

Son patron lui avait trouvé un poste en retrait. Elle faisait dorénavant l’archivage, dressait des PV, nettoyait la base des données. Elle était devenue assistante, mais le chef avait évité de lui en coller le titre. Délicatesse superflue, car rétrograder ne lui avait causé aucune émotion. Elle ne travaillait plus qu’à mi-temps, morne, médicamentée. L’emploi pourvoyait à l’essentiel : son petit loyer et la contrainte du réveil au matin. L’après-midi, elle promenait sa carcasse dans les rues. Elle regardait. Elle attendait. Février approchait.

 

Bien sûr s’était posée la question du jour : le 28 ou le 1er  ? Finalement, tout le monde avait pris congé le 28. Les deux familles s’étaient réunies à la maison parentale de Théo, à Lyon.

Les trop rares contacts durant l’année avaient asphyxié la relation. Le ressentiment se dressait entre les tribus, infranchissable. Celle d’Élise la voyait abandonnée de cette belle-famille qui, autrefois, prétendait l’avoir adoptée comme l’une des leurs. Paroles en l’air, dissipées dans les méandres du deuil. Quant aux parents de Théo, leurs regards en biais disaient qu’elle aurait dû le sauver, porter ses 90 kilos jusqu’au médecin qu’il n’y avait pas dans ce village, sortir l’antidote de sa manche.

Il n’y avait pas de cimetière à visiter. Les cendres de Théo avaient été dispersées dans la forêt en aval du Rhône, alors ils parcoururent les bois humides, au seul bruit du crissement de leurs pas. Le soir, ils cuisinèrent ensemble et cherchèrent un dialogue dans leurs gorges nouées que l’amertume et le rôti obstruaient. Les Suisses ne tenaient pas à passer la nuit, d’ailleurs les Français ne le leur avait pas proposé. Passées 22 heures, Élise et les siens remontèrent en voiture. A la hauteur de Genève, elle fixa sans respirer l’horloge électronique sur le tableau de bord, dont les minutes resserraient l’étau sur son cœur battant. Lorsque 23:59 se transforma en 00:00, elle vomit ses pleurs en s’arrachant les cheveux sur la banquette arrière. Ses parents sursautèrent à l’avant et il leur fallut plusieurs minutes de confusion pour comprendre. On était déjà le 1er mars.

 

Les jours suivants, Élise vibra de colère. Bien qu’elle eut su, elle se sentait trompée. Le calendrier lui avait fait miroiter l’anniversaire, cap rituel nécessaire : 25, 26, 27, 28, mais le 29 n’existait pas! Ni cette année, ni la suivante, ni même celle d’après. On lui volait son deuil. Cette date maudite la fuyait, lâche, coupable d’avoir fauché l’homme qu’elle avait élu pour la vie. Ce jour venu déséquilibrer l’univers s’était enfui une fois son crime accompli, c’était bien la preuve que la mort de Théo était une erreur, un dérapage gratuit et mesquin du destin, inacceptable.

 

Élise voulait se venger. Nue dans la salle de bain embuée, elle observait son corps. Il était macabre, recouvert d’une peau translucide tirée par les os pointus qui semblaient prêts à la déchirer pour s’en échapper. Ce n’était pas avec ce squelette qu’elle se battrait. Il fallait se renforcer.

 

Jusqu’alors, son corps n’avait repris qu’un service minimum, celui de tenir debout. A coups d’huile versée dans le muesli en fermant les yeux et de noix de pécan au fond du sac à main, Élise allait se reconstituer la chair. Elle s’imposa des promenades de plus en plus longues, rechercha le soleil, l’air. Avec le printemps, elle sentit que la sève recommençait lentement à couler dans ses veines. Parfois, une lueur d’appétit apparaissait, comme un arc-en-ciel furtif. Elle se précipitait en boulangerie pour avaler d’une traite un éclair au chocolat, avant que son estomac ne se verrouille à nouveau. A l’automne, elle pu commencer le yoga doux, avec des retraitées et des jeunes accouchées.

 

Février 2018 était là. Élise avait refusé l’invitation à manger de ses proches. C’est seule qu’elle devait affronter la nuit, même si elle savait que ce serait une vaine poursuite. Elle s’installa au chalet le 28, passa la journée au chaud devant le poêle à fixer la mer de brouillard ouaté sur la plaine. Après souper, elle s’emmitoufla dans sa doudoune et monta vers le Chasseron. Théo avait été un enfant de la forêt, incapable de marcher sans s’arrêter pour cueillir un bourgeon ou inspecter un tronc. De lui, elle avait appris le nom des arbres. Elle n’avait plus personne à qui les réciter, maintenant.

Dans les bois, Élise espérait percevoir son esprit à la lumière de la lune, elle posait des pas prudents pour ne pas déranger l’harmonie. Mais à mesure qu’elle grimpait, la rage grandissait comme une tumeur en son ventre et ses semelles visaient les jeunes sapins à écraser. Cette forêt aimée s’avérait une étrangère. Théo n’était nulle part. Au sommet, Élise se dressa sur la pierre tellurique, plus habituée aux rituels chamaniques qu’aux souliers crottés, et la piétina de tout son petit poids. Elle cria son saoul à l’horizon indifférent. Lorsqu’elle redescendit de la pierre, elle ne prit même pas la peine de regarder sa montre. A quoi bon ? Minuit était là, à quelques minutes près, il était peut-être déjà demain. Et rien. Le 29 février la narguait comme la bise sifflante entre les sapins.

 

Lorsqu’elle s’éveilla l’après-midi suivant, elle se sentit étrangement mieux. C’est contre le vide qu’elle s’était battue, gaspillant ses forces avant l’heure. En réalité, il lui restait deux ans pour affûter ses armes. Son arme plutôt, le corps – seul apte à dominer l’esprit. Elle s’y consacra totalement, dans une satisfaction frisant le plaisir, fascinée qu’il avale trois repas par jour et passe au yoga intensif. Cet été-là, elle renoua avec les autres. Ses quelques amis restés fidèles l’embarquèrent dans leurs virées, on la vit même danser. Elle se laissa parfois toucher, plus spectatrice qu’actrice. Subir n’est pas tromper.

 

La grossesse la surprit. Son ventre restait donc valide ? Théo avait voulu beaucoup d’enfants. Deux, c’était triste, pensait-il. Élise avait trouvé qu’un, ce serait déjà beaucoup. Maladivement prévoyante des difficultés, elle avait calibré ses rêves au minimum. C’est vrai que c’était triste.

 

En octobre, elle fut moins surprise de perdre le bébé. Ce n’était pas le bon. Tu as joué la répétition générale, petit fœtus, désolée pour toi. Maintenant, elle savait ce qu’il fallait faire. Théo, tu m’entends ?

 

Elle prit rendez-vous à la clinique pour le 1er mars. Le soir d’avant, elle avait veillé, sans sortir de son appartement. Assourdie de Johnny Cash, elle avait siroté du whisky en fumant des clopes comme Théo l’aurait fait, obstinée en dépit des quintes de toux. Elle avait laissé les messages de réconfort des amis s’accumuler sur son portable sans les ouvrir. Et lorsque minuit était arrivé, elle avait cérémonieusement dressé ses deux majeurs en direction de l’horloge de la cuisine et lâché d’un air mauvais « fuck you, 29 ».

 

Le gynécologue avait ce ton pédagogique un peu agaçant. Non, elle n’avait pas de donneur privé. Elle ne désirait pas non plus le choisir selon des critères, et encore moins que le médecin décide pour elle. Oui, elle comprenait qu’à écarter tous les critères, l’enfant pourrait être métisse, et alors ? Elle était décidée à laisser le hasard agir. Mais avec un petit coup de pouce.

« Je veux choisir selon le numéro.

– Quel numéro ?

– Les donneurs doivent bien avoir un numéro dans la base de données, non ? J’aimerais le numéro 29216, s’il-vous-plaît. »

Le gynécologue en voyait passer, des femmes que le désir de maternité avait rendues fêlées, mais le coup du numéro était une première. Il secoua imperceptiblement la tête et ouvrit le registre. « Madame Lavigne, les numéros ne vont pas si haut. Il y a moins de 10’000 donneurs en Suisse.

– Et dans la base européenne ? »
Il relança la recherche, fixa l’écran avec gravité puis se retourna vers Élise pour opiner lentement.

« Ne dites rien, je ne veux rien savoir », le prévint-elle. « Je prends celui-là et peu m’importe sa couleur de cheveux et son groupe sanguin. Et puis… j’ai encore une requête. »

***

 

Comme d’habitude, Théo s’était réveillé alors les nuages noirs à l’horizon se tachetaient de rayons rosés. Il avait doucement caressé le corps d’Élise nu sous les draps légers. Lorsque ses paupières s’étaient ouvertes, ils avaient enfilé un short et rejoint la plage à pieds nus. Le sable était encore froid et l’air du large cru, mais le soleil s’extrayait du Pacifique à toute vitesse. Bientôt, il réchaufferait les deux coureurs tranquilles dont la foulée s’embourbait dans le sable. La raideur de la nuit s’échappait de leurs corps aux mouvements qui s’accéléraient. Ils zigzaguaient entre les petits obstacles de la rive, une chaussure éventrée ici, une raie échouée là. Lorsqu’ils terminèrent leur parcours, ils rincèrent leur sueur ensablée dans l’océan et rejoignirent le bungalow pour l’ultime étreinte du voyage. Ce soir, ils s’envoleraient pour la Suisse et reprendraient leur quotidien lausannois.

Avant cela, ils allaient laisser leur emprunte au Guatemala. A la pépinière où ils avaient acheté le jeune goyavier, ils avaient aussi emprunté une pelle. A tour de rôle, ils avaient creusé le sol, d’abord la couche de sable qui s’infiltrait dans chaque interstice, puis celle de terre ocre. Ils avaient choisi un endroit à l’abri des rafales du vent salé, derrière une bâtisse abandonnée depuis des lustres en-dehors du village. Quand le petit arbre fut planté bien droit, ses racines amoureusement recouvertes de terreau et de grandes pierres plates, Élise et Théo avaient reculé pour l’admirer. Il était chétif et leur arrivait à peine aux épaules.

« Il va grandir en notre absence », avait prédit Théo. « Quand nous reviendrons dans des années, nos enfants goûteront ses fruits. »

Théo ne disait jamais les choses directement, il parlait en images et en silences dont Élise s’était faite l’exégète. Elle s’était serrée contre lui, comprenant qu’il était prêt à abandonner la contraception. « On pourrait revenir à la même date », avait-elle glissé en ravalant son émotion. « T’as remarqué ? C’est notre premier 29 février. »

« Ah oui, c’est vrai… » Il avait tourné vers elle ses yeux allumés d’une joie juvénile. « A chaque 29 février, on fera quelque chose de spécial. Quelque chose pour nous. »

 

Ils avaient quitté la côte à bord de la voiture louée, à bonne allure sur la nationale grêlée de crevasses. Sur la gauche, les volcans se déployaient les uns après les autres, flamboyants d’un vert gorgé d’eau à vouloir s’y plonger. Ils étaient repus d’amour et de soleil à ne plus avoir à parler. Le swing de « On the road again » débordait par les fenêtres ouvertes et s’attirait les regards désapprobateurs des villageois. Alors qu’à leurs oreilles, le vieux tube sonnait comme une promesse d’un futur qui serait l’extension sans fin d’un présent merveilleux.

Soudain, Théo avait sursauté et s’était frappé l’épaule, avec un à-coup au volant vite rattrapé.

« Ca va ?

– M’oui, un truc m’a piqué, c’est rien. »
Combien de temps avait-ce encore duré ? Deux minutes ? Cinq ? D’abord, il s’était mis à se gratter, avec une hargne grandissante qui assombrissait l’or de ses yeux. C’est quand il avait commencé à se tortiller au volant, en enfonçant toujours plus loin la pédale des gaz, qu’Élise s’était alarmée. « Théo, qu’est-ce qu’il se passe ? » Il était devenu blême. « Laisse-moi prendre le volant, ça ne va pas du tout. »

 

Il s’était arrêté sur le bas-côté et traîné sur le siège passager par-dessus le levier à vitesses, alors qu’Élise contournait la voiture en courant. Elle avait démarré en trombe. Théo, libéré de la conduite, se laissait dévorer à toute vitesse par le venin. En coups d’œil furtifs, elle voyait son épaule se recouvrir de cloques rouges écarlates. Il ne tenait plus immobile, il se convulsait sur son siège en soupirant jusqu’à râler. De la main droite, elle essayait d’attraper la sienne, mais il ne supportait pas l’entrave et la rejetait. Il semblait possédé.

Élise avait foncé en direction du premier village et s’était mise à klaxonner frénétiquement en s’approchant de la place du marché. Elle avait sauté à terre et gesticulé en hurlant « Ayudo, ayudo, un doctor ! ». Les badauds s’étaient approchés et quand ils avaient vu les traits convulsés de Théo, ils l’avaient allongé à même le sol.

« Drogas, drogas… », s’était mise à murmurer la foule. Le Guatemala était ravagé par les narcotrafiquants en route de la Colombie aux États-Unis. A la capitale, il y avait autant de meurtres qu’à Bagdad. Dans les yeux de ces petites gens essorées par la violence, ces deux gringos étaient d’abord des suspects.

« No, no, s’était défendue Elise, no drogas. Insecto – bzzzz, pic ! », avait-elle mimé en désignant l’épaule de Théo.

Une femme avait fendu la foule et pris les commandes. Infirmière peut-être, ou peut-être pas, elle prenait son pouls alors que Théo perdait connaissance par petites chutes, en luttant pour se maintenir. Au village, il n’y avait pas de docteur. Une petite pharmacie certes, mais l’aspirine était tout ce que l’employé était venu offrir. Les gens se regardaient. La femme épongeait le front de Théo de sa manche. Élise lui serrait sa main. Son épaule, son cou et son visage avaient doublé de volume. Il ne remuait plus, il s’effaçait lentement. Elise l’avait saisi dans ses bras et s’était mise à lui ordonner à l’oreille « Respire, Théo, mais respire ! ». Trois jours plus tard, leurs deux familles les avaient accueillis, le cercueil et elle, à l’aéroport de Lyon.

 

***

 

Nous y voilà, 29 février. Encore fatiguée de la narcose, le ventre endolori, Élise s’est assise sur un banc dans l’église vide de son quartier. Elle regarde la Passion. Elle aime les vitraux. Dommage que cela ne se fasse plus, ce serait joli pour la chambre du bébé. Elle caresse son ventre plat, d’où ont été retirés tous les ovocytes ce matin. En ce moment-même à la clinique, un laborantin y insère des spermatozoïdes anonymes. Dans trois jours, un ovule fécondé viendra se lover ses entrailles redevenues chaudes. C’est le moment, Théo. Viens. Tu étais mon amour, mon ami, mon frère. Tu seras mon enfant.

 

Élise écoute le silence de l’église, cette résonance qu’on devine même sans bruit. Elle s’imagine chanter à capella, elle le ferait si elle savait. Elle prend son temps, cela fait quatre ans qu’elle attend ce rendez-vous. Sa montre affiche 16 heures, l’heure qu’on a indiquée sur le certificat de décès, un peu au hasard. Une heure arbitraire, comme ce jour funeste le fut.

 

Tu vois, 29 février. Tu m’as amené la mort. Je t’ai repris la vie. Nous sommes quitte.

Commentaires (3)

Alice Leloup
24.06.2020

Merci à vous deux, Marie et Motus, vos commentaires me collent un immense sourire sur le visage.

MV

Marie Vallaury
24.06.2020

Ce texte est une merveille, j'ai été très touchée par ce jour de deuil volé. Magnifique, vraiment !

Mo

Motus
23.06.2020

Belle histoire, bravo, ça sonne très juste. Une façon intéressante d'aborder le thème

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