Elle veut s'échapper de leur histoire. Il dort, elle le regarde, elle va partir. Ou pas.
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PARTIR UN JOUR

Je me souviens du cri de la lumière et je salue l’aurore. Allongée dans notre lit, sans voix. Très tôt ce matin-là. Toi, les yeux clos, endormi à mes côtés. Je sais que nous vivons nos derniers instants. Tu sembles serein dans ton sommeil. Il pense en dormant je me dis. À cause des paupières qui doucement remuent. Des pensées heureuses forcément. Mais plus avec moi, fini ce temps-là. Maintenant, j’attends juste ton réveil pour t’annoncer que je te quitte. Je ne veux pas te brusquer, te secouer. Ça, je ne sais pas faire.

Je te regarde, sans mes lunettes pour une fois. Et sans les détails, il faut le reconnaître, tu es charmant. Ma main s’approche de ton visage, le frôle. Se retire. J’aime la liberté de ma main.

Je n’ai plus rien à apprendre de toi. La vie c’est le même paysage regardé chaque jour, un peu autrement.

La vie a passé.

Il faudrait que nous parlions tous les deux mais tout ce que je veux te dire a disparu, les mots se sont évaporés. Nous avons fait le vide dans nos conversations. Après 30 ans il n’y a rien d’ anormal. Selon toi.

Moi, je ne sais pas.

En fait, tu as raison. Si notre vie doit ressembler au vide, autant la combler ailleurs. Avec un autre. Pour toi c’est déjà fait.

Je pleure. Ma gorge est pleine d’arêtes. Je m’égratigne aux arêtes du réel. Tu as choisi ta secrétaire, comme dans un mauvais roman de gare. J’avais bien senti que quelque chose n’allait plus. Je t’ai posé la question. Tu as quelqu’un d’autre ?

Je n’ai pas de secret pour toi, que veux-tu que je te cache ?  Et tu m’as parlé d’elle.

Tu as choisi une secrétaire, je la réduis à une fonction cette femme. Elle n’est rien d’autre que ça.  Je serais lacanienne, j’oserais cette interprétation: une boîte à secrets qui t’apporte un peu d’air. Plus jeune évidemment. Plus belle ? Je me regarde dans un miroir, celui qui fait face à notre lit. Les miroirs feraient bien de pas réfléchir avant de renvoyer les images. Je ne m’aime pas. Je pourrai être sa mère je pense. Les hommes ont une fois encore le beau rôle. Quel que soit leur âge on les aimera toujours. Avec leurs rides charmantes, leurs cheveux qui grisonnent ou la bedaine naissante. Pour les vieilles à peau flasque c’est différent.

La secrétaire recherche le père qui lui a fait défaut. Ce que je pense. Le sien est parti lorsqu’elle avait douze ans. En tout cas, c’est ce que tu m’as raconté. Et moi, à cause de cette fille que tu as su séduire, maintenant je suis seule. Enfin bientôt seule.

La tête remplie d’idées sombres. L’espace entre les mots plus présent que les mots. Notre histoire tourne en rond. Et notre avenir tourne court. Je me demande ce qu’en penseront les enfants. Ils sont grands, nous en avons deux.

Oh, ils n’en penseront rien.

Je nous revois nous et notre amour pendant cette longue phase de tendresse attentive. Le bal des images heureuses.

Bullshit.

Tu dors toujours. Fais de beaux rêves murmuré-je. Moi je m’en vais.

Je ne sais pas où je vais à vrai dire. J’aimerais être seule, quelque part sur une plage. Abandonnée. Désirée par la mer.

Mourir.

Parfois je me dis, mourir d’un cancer ce ne serait pas si mal. Au moins je saurais de quoi je meure.

Ou de folie. Je ne crois pas à la folie (qui innocente) mais il faut bien avoir l’air d’y croire. Sous peine de se mettre en colère, d’entrer en violence, inutilement.

Là, je me détruis d’amour. Tu m’égorges de l’intérieur. Je suis prête à te bousiller, à te couper l’os du pied, à te brûler les yeux.

Je t’admire d’une certaine façon. D’avoir pu me faire ça.

Me tromper. Vivre autre chose.

Se débarrasser des états d’âmes vitreux.

Je me lève. Tu remues à peine.

Est-ce que tu m’aimes encore un peu ?

Tu as raison, dors.

Je ne veux plus entendre ta voix qui sonne faux quand elle s’exprime.

Cette femme n’est qu’une passade.

Que j’aimerais comprendre la vie, hors mathématique, supputations, hypothèses, à peu près.

Je n’en peux plus d’attendre que cette passade se passe.

Il va faire beau aujourd’hui puisque je te quitte.

Non, je mens, le singe a épuisé ses grimaces.

Le petit déjeuner est prêt, la table est mise, le thé nous attend.

Tu me rejoins, ton corps endormi. Je me dis que jamais aucune image ne succèdera à celle-ci, qu’il s’agit notre dernière image, l’ultime vision de toi chez nous un matin.

Puis tu me regardes, ton sourire me transporte. Une passade tu m’as dit. Tu as même insisté sur ce mot.

Je ne peux pas, non pas maintenant, te dire que je te quitte.

Serait-ce l’effet de la nouvelle lune ?

Parce que là, sache, oui sache que tout est douceur dans le mouvement qui me porte vers toi.

 

 

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