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Maya est fiancée et pour le meilleur et surtout le pire : avant même d'être mariée, elle supporte une belle-mère et une belle-sœur qui la détestent avec une hargne qui ne se dément pas depuis des années. Une nuit passée aux urgences en leur compagnie va changer sa vie.
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TU M’AS VOLÉ MON FILS

Par

 

Naëlle Markham

 

 

 

 

Pour A.

 

 

 

« Curieuse langue française, et prophétique,

qui fait commencer l’amour comme la guerre

par une déclaration ! » (Jean Simard)

 

PARTIE 1 - ÉTÉ - CHAPITRE 1

2

– Ne vous inquiétez pas, Monsieur, votre mère est entre de bonnes mains. Le médecin va la voir dans quelques minutes, mais déjà je peux vous dire que vous n’avez pas trop d’inquiétudes à avoir. C’est vrai que c’est une méchante bronchopneumonie, mais elle ne présente aucun facteur véritablement aggravant. Cela devrait aller.

 

Et me voilà projeté dans la salle d’attente des urgences. J’ai pratiquement senti les mains de l’infirmière appuyer entre mes omoplates pour me faire quitter le box où ma mère est en train de cracher ses poumons. Elle est déjà bien mal en point, alors ce soir je vais lui éviter ma rengaine sur les dangers de la cigarette. De toute façon, elle le sait bien. Mais allez faire boire une mule qui n’a pas soif. Elle m’aurait dit une fois de plus que c’est l’un de ses derniers plaisirs. Et au passage, je suis sûr qu’elle n’a pas avoué qu’elle fumait lors de sa prise en charge. Pas de facteur aggravant ? What a joke !!

 

Je retrouve la pièce bondée que j’ai quittée quinze minutes auparavant et refais un tour d’horizon. Il y a encore une bonne partie des allumés de tout à l’heure. Et ce n’est même pas juste une façon de parler. Un soir de 1er août, jour de Fête Nationale en Suisse, en plus un vendredi, début de week-end pour les assoiffés, les urgences débordées accueillent leur lot de visages brûlés par des feux d’artifices, de mains explosées par des pétards, de comas éthyliques, d’yeux au beurre noir après une baston entre fêtards, tout et n’importe quoi. Et tout ce brave petit monde est bien sûr entouré de membres de la famille et d’amis venus amener les pyromanes en herbe parmi lesquels circulent les soignants partis à la chasse aux informations et aux dossiers.

 

Je vise une chaise libre dans un coin et la rejoins en trois enjambées avant qu’un nouveau bracaillon n’arrive. Sur une table basse, le plein de revues, le quotidien de la veille, des brochures en vrac et en désordre sur le BCPO (maman, c’est peut-être pour toi), la SEP et autres joyeusetés que la vie réserve à ses clients. Je tends la main vers un magazine et une main féminine qui visait le même opus effleure la mienne. Je sursaute. Elle sort d’où, elle ? Je ne l’avais pas repérée jusqu’à maintenant. Une femme assez mignonne s’excuse en bafouillant, je n’ai pas compris un traître mot de ce qu’elle a pu dire; d’un air timide, elle se recule sur sa chaise et prend une attitude inexpressive, ses grands yeux fixant le vide. Seules ses mains s’agitent autour du téléphone qu’elle vient de récupérer dans son sac. Elle a l’air assez grande, mais semble vouloir se recroqueviller pour occuper le moins de place possible.

 

– Pfff ! Vous avez vu ! Toujours aussi maladroite ! Et quel culot quand même !! Son fiancé aux urgences et Mme vient de piquer un roupillon d’une demi-heure.

– J’ai bien vu, t’inquiète. Mais on savait déjà ce qu’elle valait, rien de nouveau sous le soleil.

 

Je tourne la tête en direction des piques venimeuses et heurte le regard colérique de deux femmes qui se ressemblent beaucoup, mais à vue de nez avec une génération d’écart. Une mère et sa fille ?? Sûrement. Une quinquagénaire aux cheveux aile de corbeau, avec une poitrine en forme d’obus et des baguettes en guise de jambes, accompagnée d’une brune pulpeuse aux yeux lourdement maquillés, braquent toutes les deux des yeux, … méchants je dirais les yeux, en direction de ma chipeuse de journal. Visiblement elles se connaissent et un hasard pas très cool a dû s’amuser à les mettre en présence. Mais bon, ce n’est pas mon problème. Là, tout de suite, j’ai juste envie de reposer mes yeux un moment. La nuit va être longue.

CHAPITRE 2

3

C’est une technique intéressante, celle de faire semblant de dormir. Les personnes autour de moi tiennent pour acquis que je roupille et continuent de parler sans la moindre gêne. Et quand je dis « personnes », je parle du binôme fielleux de tout à l’heure. En fait, on n’entend qu’elles. Les autres sont perdues dans le silence et dans l’attente.

 

Ce n’est pas ma première nuit aux urgences, côté salle d’attente donc, je ne suis pas une mauviette, et chaque fois, pour passer le temps, j’observe, je spécule : sur l’identité de celui ou celle qui se trouve de l’autre côté de la porte, sur son état, critique ou bénin, sur les pensées et états d’esprit des uns et des autres ; je me demande comment cela s’est terminé, si pour une fois, la vie, cette garce sans cœur, a eu pitié ou si le glas a sonné. Et bien sûr, la nuit et la crise finies, je repars chez moi sans jamais rien savoir de plus.

 

Ce soir, c’est très intéressant, et différent des autres nuits. Un véritable feuilleton se déroule à portée de mes oreilles. Je n’ai aucune peine à isoler les voix des mégères, elles sortent toutes seules du lot, le reste n’étant que murmures et chuchotis. Cela ne devrait pas être permis d’être si mauvaises. De la chipeuse, je n’entends que les profondes respirations qui parfois subissent un arrêt lorsque de nouvelles réflexions encore plus virulentes la visent. Et elle encaisse un max la pauvre. Je ne sais pas si je dois la plaindre ou la secouer comme un cocotier pour lui dire de montrer un peu les dents.

 

Toujours est-il que j’en apprends un peu plus. Elles sont là toutes les trois pour le même patient, même si elles gardent leurs distances, scindées en deux clans. Le fiancé de la chipeuse (zut il faut que je lui trouve un prénom avant d’en savoir plus, je vais l’appeler Emma) est le fils de la plus âgée. CQFD suite à mes observations précédentes, la version en plus jeune est la sœur du malade et la belle-sœur d’Emma (adjugé pour Emma), et les relations entre elles relèvent plus de la guerre de tranchées que de l’amour sororal.

 

Sorcière senior semble reprocher l’état de son rejeton à Emma, et Sorcière junior d’acquiescer en rajoutant que ce n’est pas étonnant, vu les capacités culinaires d’Emma. Donc, le malade a un souci gastro-intestinal. Pas méchant à première vue ça. Pas de crise cardiaque ni détresse respiratoire. Il a juste un vilain mal de ventre. Et elles en font tout un fromage.

 

Le bruit de la porte coulissante des urgences leur coupe le sifflet et un raclement de chaises suivi de pas pressés m’indique qu’elles foncent vers un nouveau soignant sorti de la salle de soins. Il ou elle n’a pas le temps d’ouvrir la bouche qu’un déferlement de questions et de remarques le/la percute de plein fouet.

 

– Comment va-t-il ? Pourquoi vous ne donnez pas de nouvelles ? C’est inadmissible, cela fait maintenant trente minutes qu’il est entré et pas un médecin ne l’a vu. S’il arrive quoi que ce soit à mon fils, cet hôpital n’a pas fini de le regretter (je résume, je ne vais pas non plus tenir le procès-verbal de ces dames).

 

J’entrouvre discrètement les paupières. Emma se tient debout, regardant d’un air désespéré les deux femmes qui lui tournent le dos. Un infirmier stressé leur fait face. Emma semble prendre son courage à deux mains et s’avance dans leur direction, à première vue pour se mêler à la conversation. Tout en parlant et en gesticulant, Sorcière Senior amorce un mouvement de contournement de l’infirmier pour tenter d’entrer dans la salle. Elle n’a pas l’air d’en être à son coup d’essai, car l’infirmier réagit aussi sec en faisant barrage.

 

– Madame, je vous ai déjà dit que l’accès aux urgences est strictement interdit, et que vous devez attendre qu’on vienne vous chercher, cas échéant. Merci de patienter.

 

Je le vois se tourner vers Emma d’un air interrogatif.

 

– Vous êtes là pour qui ?

– Oui, bonsoir, je suis Maya Décourt et je suis là pour mon fiancé Bruno Moroli, qui est également le fils de Mme. Je suis désolée. Je ne suis pas en bons termes avec ma belle-famille et ….

 

L’infirmier lève haut les mains au ciel et les agite devant lui en guise de protection.

 

– Mme, je ne veux rien savoir de vos histoires de famille, il vous faut régler cela entre vous. Mais je vais mettre à jour le dossier et s’il le demande, ajouter votre numéro de téléphone comme contact.

 

Sorcière Senior, bien sûr, intervient pour mettre son grain de sel.

 

– Je suis sa mère, c’est moi que vous devez contacter. Je vous interdis ….

– Mme, quel âge a votre fils ? Est-ce qu’il est mineur ?

– Bien sûr que non, il a 35 ans, mais ce sera toujours mon fils et je vous dis …

– Madame, il est majeur, il est conscient, donc c’est à lui de nous faire part de ses consignes. En attendant, je répète : merci d’attendre ici et de ne pas gêner le travail des urgences.

 

Je referme les yeux en vitesse pendant que l’infirmier décampe et que le trio reprend place. Elle s’appelle Maya, c’est encore plus joli qu’Emma, et le bébé à sa mémère c’est Bruno, à ce que j’ai entendu. Et lui dort comme un bienheureux selon les dernières nouvelles. Ils ont dû l’assommer d’antidouleurs. Je me demande s’il sait à quel point sa famille est infâme avec sa copine. Yann, mon grand, ne t’en mêle pas avec tes grands sabots, rappelle-toi que ça ne t’a jamais réussi de jouer les Saint-Bernard, ce n’est pas ton problème.

CHAPITRE 3

4

Les heures ont passé, infiniment longues, mais pas complètement ennuyeuses. Un nouveau personnage s’est greffé au duo infernal, le père du malade, mais lui ne fait pas beaucoup de bruit. Je zyeute discrètement : l’image même du mec défait qui a sacrifié ses bijoux de famille en espérant avoir la paix. Mon pauvre, t’as rien compris, tu ne fais pas le poids, des nanas pareilles, il te faudrait des cojones en acier trempé et toi t’en as carrément plus du tout. Il baisse la tête, écoute les récriminations qui lui pleuvent dessus comme les plaies d’Égypte, s’éloigne un moment pour tirer un café au distributeur très sollicité. Je le vois plusieurs fois regarder Maya. Et je ne dois pas me tromper de beaucoup, c’est de la honte qui habite ses yeux.

 

Finalement, alors qu’il est bientôt quatre heures du matin, j’entends qu’on m’appelle.

 

– M. Farlet, M. Yann Farlet !

 

Je me manifeste et une infirmière stressée m’entraîne vers le box de ma mère. Son état est plus sérieux qu’elle ou moi imaginions. Ils vont la garder quelques jours sous antibiotiques à haute dose. Elle n’a pas l’air si inquiète, plaisante avec moi, en gros c’est elle qui me console, le monde à l’envers quoi. Ne sachant pas trop quoi dire, je tiens sa main entre les miennes pour qu’elle ait chaud. La perfusion est impressionnante, mais ce n’est pas elle que j’observe. Depuis quand ses veines sont-elles devenues si bleues et sa peau si fine ? Et toutes ces taches brunes ? La conscience du temps qui fuit m’assomme un instant et ma gorge se bloque, les mots ne passent plus. Je l’embrasse sur le front, l’aide à se recoucher, lui promettant de venir la voir sans faute tous les jours. Mon départ ressemble à une fuite, j’ai brusquement besoin de respirer à l’air libre.

 

Au moment où je franchis la porte coulissante, je croise la brillante famille modèle et Maya en arrière-plan. Je cueille au passage les mots « opération » « demain ». Ils vont donc le garder, le rejeton, et j’imagine que personne ne tapera l’incruste pour ce qui reste de la nuit. Dodo, tout le monde, suite du feuilleton au prochain épisode. Dommage, je vais tout rater.

 

Enfin dehors, je respire de nouveau librement : l’air frais nocturne nettoie mes narines de toutes les senteurs chimiques qui l’imprégnaient. Un banc me fait un clin d’œil, oui ce serait bien que tu te poses un moment, mon petit Yann, avant de reprendre la route. OK d’accord, mais juste quelques minutes. Je vois l’image de mon lit flotter devant mes yeux fatigués.

 

Je crois que je me suis assoupi parce que des hurlements me réveillent en sursaut. Quoi encore ? Une autre bande de malades qui arrive ? Raté : on prend les mêmes et on recommence.

 

Premier constat, le père s’est volatilisé, je suppose avec l’excuse d’aller chercher la voiture. Malin malgré tout, il sait reconnaître un champ de mines quand il en voit un. Restent les trois femmes (je rappelle que c’est deux contre une), et tout le semblant de retenue qu’elles avaient à l’intérieur vient de partir en fumée. Côté mégères bien sûr. Car Maya, elle, n’en mène pas large. Ses yeux sont beaucoup trop brillants et les larmes coulent déjà. Mais enfin, défends-toi ! Passe à l’attaque ! Mords-les, ces grognasses ! Rien … J’en suis réduit à les écouter déblatérer, la mère surtout.

 

– Voleuse, tu n’es qu’une voleuse, tu m’as volé mon fils !!! Il vivait heureux avec nous et tu lui as chamboulé la tête. Tu crois que tu as gagné parce que vous avez pris un appartement. Oublie, il va se fatiguer, comme il s’est fatigué de toutes les autres avant toi, et il me reviendra. Je suis la seule qui compte pour lui. Voleuse, tu n’es qu’une voleuse ….

 

Et blablabla et blablabla … Pas beaucoup de variétés dans les arguments.

 

Tiens, voilà Maya qui se redresse de la tête et des épaules et qui reprend son souffle. Ses poings blanchissent tellement ils sont serrés. Allez ma petite, vas-y fonce !!

 

– Quand est-ce que ça s’arrêtera ? Quand est-ce que vous allez comprendre qu’on est heureux tous les deux et que c’est vous qui le rendez malade ? Vous avez entendu le médecin, une appendicite à la limite de la péritonite, une maladie pour garçons de 10-12 ans parce que c’est comme ça qu’il se sent à cause de vous. Vous dites que vous l’aimez, mais vous êtes en train de le tuer à petit feu. Il a le droit de faire sa vie, et de la faire avec qui il veut. Ah, et pour une mère aimante attentive à son fils, vous étiez à côté de la plaque ce soir. À cause de vous, parce que vous avez dit au médecin qu’il avait déjà été opéré de l’appendicite, la piste a été abandonnée et cela aurait pu tourner à la catastrophe. Cela vous faisait tellement plaisir de pouvoir dire que j’étais responsable d’une intoxication alimentaire, qu’il a failli y rester. À cause de vous, et de votre famille de malades.

 

Bon OK, je suis partial, je résume pour les sorcières et je brode pour Maya. Elle n’a pas dit tout ça et encore moins d’une traite (les folles ne lui ont pas laissé le temps), mais le sens y était. Soudain Maya recule d’un pas, se tenant le cou, et je comprends à retardement que sa dingue de belle-sœur lui a balancé un gros trousseau de clés. Sous la lumière du porche, je vois une trace rouge se dessiner vers sa clavicule. Là c’en est trop, elles m’ont vraiment gonflé, je suis furax.

 

Alors que je m’apprête à avancer vers le groupe, une voix de stentor m’arrête. Sauvé par la cavalerie ! Laquelle arrive sous la forme d’un Securitas qui braille que c’est un hôpital, qu’il faut respecter le silence et qu’il va flanquer des PV pour tapage nocturne si ça continue. Du coup, tout le monde se calme, silence radio. Les ardeurs de ces dames sont douchées. La suite au prochain numéro. Les folles montent dans un énorme SUV sombre aux vitres teintées, je parie que le père est déjà planqué dedans, et je vois Maya se diriger vers une petite Cooper d’un rouge pimpant.

 

Moi ? Moi, je reste planté là à regarder partir les deux véhicules dans la nuit. Une griffure au cœur – pourquoi j’ai mal d’un coup ? – me confirme que ce soir était vraiment différent des autres soirs. Ce soir, j’avais vraiment envie d’en savoir plus. Ce soir, la vie, je vous ai dit que c’est une garce, a fait briller un instant une étoile devant mes yeux avant de la faire disparaître.

CHAPITRE 4

5

La journée a passé très vite, même si, trop souvent à mon goût, j’ai vu devant moi l’image de Maya. Cela ressemble donc à ça un coup de foudre ? À quoi bon ? Je ne la reverrai pas. Le soir, je me retrouve dans les couloirs aseptisés de l’hôpital. Je n’ai pas pu venir avant à cause du travail : l’été, même le samedi je trime, mais j’ai quand même pu bavarder avec ma mère vers midi. Une fois de plus, c’est elle qui m’a rassuré et pas l’inverse. Incroyable quand même.

 

J’ai vite fait de me retrouver devant sa porte, notre hôpital est un modèle réduit dans son genre, mais une fois arrivé là, je souffle un instant pour me débarrasser de toutes les pensées négatives qui s’accrochent à moi. Yann, un grand sourire pour maman. Dans mon dos, j’entends le bruit d’une porte qui se ferme, sans trop y prêter attention.

 

Du coin de l’œil, j’aperçois une silhouette qui déjà m’est familière. Bon sang ! Yann, il ne te manquait plus que ça, les hallucinations ! Et pourtant non, c’est bien elle, Maya, dans un petit ensemble gris perle à croquer. Elle a sûrement rendu visite à son fiancé et maintenant repart chez elle. Une impulsion me pousse vers elle et je m’éloigne de la porte dans sa direction, comme si moi aussi je venais de sortir de la chambre. Je lui adresse mon plus beau sourire, avant de lui adresser la parole. Je suis à deux pas d’elle, elle embaume les fleurs.

 

– Bonsoir ! Vous n’avez sûrement pas fait attention à moi, Yann Farlet, mais j’étais également aux urgences hier soir. Pour ma mère. J’espère que tout va bien aller pour votre fiancé ?

 

Elle tarde à réagir, prend un air surpris et interrogatif.

 

– Ah oui, bonsoir. Effectivement, je vous ai aperçu dans la salle d’attente … et ensuite à l’extérieur, il me semble. Comment va votre mère ? Elle aussi, ils l’ont gardée, non ? L’attente était si longue qu’il n’y avait pas grand-chose à faire, si ce n’est d’observer les autres et d’écouter malgré moi les autres conversations.

 

– Oui, Maya, j’ai aussi entendu votre prénom. Ne vous inquiétez pas ! J’ai un peu fait la même chose que vous et bien involontairement je me suis rendu compte qu’on vous faisait des misères.

 

– Des misères ? Oui, on peut appeler ça comme ça.

 

Elle crispe les lèvres, détourne les yeux, regarde en direction des escaliers. Elle va partir, je sens qu’elle va partir, j’en ai trop dit, j’ai déjà mis les pieds dans le plat. Elle n’a pas forcément envie de parler à un témoin de ses ennuis, un parfait inconnu qui plus est. Je réfléchis à toute vitesse. Une idée, quelque chose pour la retenir … Après tout, tant pis, je me lance :

 

– Cela vous ferait du bien d’en parler à quelqu’un, vous savez. Quelqu’un qui vous écouterait avec amitié, sans a priori.

 

Je m’enfonce encore un peu plus. Au point où j’en suis ….

 

– C’est quelque chose que je sais très bien faire, écouter. Par exemple autour d’un café.

Et enfin je plonge carrément.

 

– Si ça vous tente, je vous offre un café à la cafétéria ?

 

Elle lève ses beaux yeux vers moi, ébauche un sourire triste qui me brise le cœur.

 

– C’est gentil, merci. Ça ira. Juste un mauvais moment à passer et ensuite tout rentrera dans l’ordre. Et puis j’ai beaucoup de travail qui m’attend à la maison …

 

Elle amorce un pas en direction de la sortie. Non, non, non, pas encore. Elle va disparaître et je ne veux pas. Tant pis si je passe pour un pot de colle, je veux juste une dernière chance.

 

– Demain alors ? S’il vous plaît, ne restez pas comme ça. J’en suis tellement malheureux pour vous. Rien qu’à repenser à toutes les horreurs que ces femmes vous ont dites … Ce n’est vraiment pas mon genre, mais j’ai envie de leur hurler dessus pour vous avoir fait pleurer. Bon, j’ai aussi envie de vous enguirlander pour les avoir laissé faire …

 

Elle s’arrête, se retourne vers moi, me regarde à nouveau. Son expression a changé. En plus de la surprise, j’y vois de la colère.

 

– Laissé faire ? Vous ne me connaissez pas ! Qu’est-ce qui vous fait dire que j’ai laissé faire ? Vous avez quand même pu constater que je n’ai pas la langue dans la poche non ? Et puis en quoi ça vous regarde ?

 

– Je me sens concerné parce que j’ai déjà eu affaire à ce genre de personnes et les paroles ne les ont jamais arrêtées. Elles continuent leur travail de sape jusqu’à obtenir ce qu’elles veulent. Et vous, vous êtes tout de même bien consciente que les paroles ne suffiront pas ? Qu’il faudra employer d’autres moyens, plus radicaux, pour les remettre à leur place ? Vous vous rendez compte au moins que votre fiancé a un rôle primordial à jouer dans cet imbroglio ?

 

Elle soupire, baisse la tête. J’entends à peine les mots qui sortent de sa bouche.

 

– Je me demande bien pourquoi je reste là à vous écouter. Sûrement parce que je ne vous connais pas : vous êtes un passant qui a croisé un instant mon chemin et qui va disparaître tout aussi vite.

 

– Raison de plus pour en profiter. Abusez de mes oreilles et ensuite vous pourrez continuer votre route comme si de rien n’était. Un peu comme si nous nous étions croisés dans un train.

 

C’est presque un vrai sourire qui fleurit sur ses lèvres.

 

– Vous alors ! Vous ne manquez pas d’air ! Toute cette agitation pour boire un café avec moi ?

 

– Ah, ce n’est pas assez ? OK, un café et une pâtisserie, d’accord ? Demain, c’est dimanche, alors à 16h00 ?? Ici à la cafétéria ?

 

Une moue pensive passe sur ses lèvres, puis elle sourit à nouveau, faisant apparaître une fossette. Je suis fichu, je craque. Elle continue.

 

– C’est sérieux, ce soir, je n’aurais pas pu accepter. Mais demain, pourquoi pas ? Peut-être qu’un regard neuf m’aidera là où mes amies et ma famille ont échoué. À demain, alors. Préparez bien vos grandes oreilles.

 

Je dois me forcer pour retenir mon envie de lui prendre la main, ou le bras, enfin quelque chose. J’ai peur qu’elle s’évapore si je la touche. Ne sachant trop quelle contenance prendre, je passe les doigts dans mes cheveux, frotte vigoureusement ma barbe, et enfin je cale ma main dans la poche arrière de mon pantalon avec ordre de ne plus en bouger.

 

– Promis, je serai tout ouïe. La vie est faite de rencontres et avec un peu de chance, ces rencontres peuvent changer une vie pour un meilleur avenir. Qui sait ? Je suis sûr que le hasard n’existe pas.

 

– On verra bien. À demain alors.

 

Elle fait mine d’ébaucher un geste vers moi, le retient, puis se cramponne à la poignée de son sac. Secouant la tête, elle semble se moquer de quelque chose, d’elle-même peut-être ? Je la regarde s’éloigner aussi longtemps que je le peux jusqu’au moment où seul le sommet de sa tête est visible dans la cage d’escalier. Je reste encore là quelques instants, secoué par une joie intense. Quand je pénètre enfin dans la chambre de ma mère, toutes mes pensées noires ont disparu.

CHAPITRE 5

6

Les jours suivants ont passé comme dans un rêve. Ne me demandez pas ce que j’ai fait en dehors des heures où je la voyais, je serais bien incapable de vous le dire. Après le premier rendez-vous du dimanche à la cafétéria, nous avons calé les autres en fin de journée, après le travail, et après les visites à nos malades respectifs. Je ne pouvais l’imaginer me quitter pour aller le retrouver, je préférais encore qu’elle l’ait vu avant. Et elle, elle trouvait qu’une conversation aussi sérieuse, dans son optique presque une thérapie, ne devait être interrompue par aucune contingence extérieure, fiancé y compris.

 

Dimanche, nous nous sommes tutoyés. Lundi, je l’ai raccompagnée vers sa voiture en lui tenant le bras. Cette fois, ma main avait échappé à mon contrôle. Mardi, j’ai tenu ses mains dans les miennes, un courant incroyable circulant entre nous. Une fois de plus le temps m’échappait. Elle allait disparaître de ma vie. Notre première rencontre avait laissé un vide dans mon cœur, mais là c’était un véritable gouffre que je sentais se creuser à l’idée de ne plus la revoir. D’un côté, je rageais, de l’autre côté, le Yann honnête et raisonnable essayait de se répéter qu’elle était en couple et qu’il n’avait pas à intervenir. Une véritable torture.

 

Et elle ? Pendant ces quelques soirées, nous avons beaucoup parlé, enfin elle surtout, moi j’avais promis d’écouter. Elle a passé en revue les trois années qu’elle a passées avec son fiancé depuis qu’elle l’a rencontré jusqu’à ce soir-là à l’hôpital. Sa belle-famille dirigée par la « mater familias » ne l’a jamais acceptée, et ce dès le départ. À les entendre, Maya ne correspondrait jamais à leurs critères basés sur une culture méditerranéenne dans sa version la plus rigide et bornée. Une belle-fille pour eux, c’était à peine mieux qu’une esclave, une servante au service de ses beaux-parents, de ses beaux-frères et belles-sœurs, et accessoirement de son fiancé. Une belle-fille, c’était une éternelle mineure qui n’aurait son mot à dire sur rien ni personne, elle n’avait le droit que de se taire et d’obéir. Et dire qu’ils n’étaient même pas encore mariés ! Qu’est-ce que ça serait après ?

 

Elle m’a raconté des anecdotes hallucinantes, je ne pensais même pas que cela pouvait exister : les femmes de la belle-famille qui débarquent chez elle dans son dos et qui réorganisent l’agencement de l’appartement, jusqu’au dernier des tiroirs ; les critiques incessantes sur sa façon de s’habiller, de se coiffer, de se maquiller, de marcher, de cuisiner ; les tentatives multiples et variées pour rapatrier le fiancé dans la demeure familiale, la dernière en date se profilant avec sa sortie d’hôpital ; les agressions verbales directes ou téléphoniques à l’encontre des autres membres de sa propre famille l’accusant de tous les maux de la terre, y compris de la crise d’appendicite du pauvre chéri. Et j’en passe. Elle n’a même pas eu son mot à dire pour l’organisation de sa propre soirée de fiançailles, c’est dire ! Alors qu’elle en était tout de même l’actrice principale …

 

Et le pauvre chéri dans tout ça ? Au début, je n’ai pas trop voulu la braquer, mais dès le départ mon opinion à son sujet était faite. Le petit toutou à sa mémère, incapable de protéger la femme de sa vie, inapte à imposer et faire respecter des limites à sa famille, lâche et velléitaire, en fait, et du peu que j’en avais vu, tout à l’image de son père. Comment espérait-elle qu’il allait changer un jour et prendre sa vie en main ? Qu’était-elle prête à faire, quels risques oserait-elle encourir, pour avoir la paix chez elle ? Elle avait déjà crié, hurlé, tempêté, menacé de partir, une fois même, commencé sa valise, mais rien n’y avait fait. Il était toujours aussi aveugle et dépendant de ces liens toxiques. Maya m’avoua même qu’il lui semblait que la situation allait en empirant alors qu’elle avait espéré, qu’avec le temps, les mégères se fatigueraient.

 

– Maya, je te l’ai dit dès notre première discussion. Ces gens-là, pour avoir la paix, il faut au minimum mettre un continent de distance, et même comme ça, ce n’est pas garanti : elles vont débarquer à tour de rôle trois semaines ou un mois chacune, de quoi continuer à te pourrir la vie indéfiniment. Tu es sûre que tu supporteras ? Et ton Bruno là, s’il ne change pas, il leur donne raison chaque fois qu’elles se mêlent de diriger votre vie, tu le sais non ?

 

– Tu penses bien que je me le suis dit des centaines de fois. En même temps, Bruno est adorable, gentil avec moi, il me gâte de toutes les façons possibles. Ne fais pas de grimace. Je sais ce que tu penses, ça ne sert à rien de me gâter s’il laisse le champ libre à ces furies. Et puis je veux une famille, je veux des enfants …

 

– Tu es sérieuse ? Tu veux vraiment qu’un enfant ou plusieurs se retrouvent piégés là au milieu ? Tu veux vraiment qu’ils voient une mère désespérée et détruite par cette ambiance maléfique ? Et ne rêve pas, au mieux ils seront pris en otages là au milieu. Tu imagines vraiment une vie pareille pour tes enfants et toi ? What a joke ? Si tu espères qu’elles s’adouciront avec l’arrivée d’enfants, tu rêves !! Tire-toi, fiche le camp, ne reste pas là. Tu as déjà compris que tu me plais, beaucoup, mais si tu avais été heureuse, jamais je ne me serais approché de toi. Et même aujourd’hui, n’essaie pas de me faire dire ce que je n’ai pas dit. Je ne te dis en aucun de le plaquer pour moi, ce serait gonflé de ma part, alors qu’on se connaît depuis trois jours. Mais au moins, sauve-toi, sauve ta vie.

 

– Mon horloge biologique fait furieusement tictac. Il ne me reste que quelques années et tu me vois refaire tout le chemin ? En si peu de temps ? Et avec en arrière-plan le vécu de cet échec ? Retrouver un homme, reconstruire ma vie avec lui, avoir des enfants … avec le risque, vu la chance que j’ai, que la même histoire recommence … Je n’ai plus le temps.

 

– C’est bien la plus idiote des excuses que j’aie jamais entendue de ma vie !!!

 

Je reconnais que là j’ai vu rouge. Le volume de ma voix est parti en vrille en même temps que mon poing s’abattait sur la table. Elle a sursauté, m’a regardé confuse ; elle a avancé sa main vers la mienne qu’elle a recouverte délicatement, ses doigts effleurant mon poignet.

 

Toute la pression s’est envolée et mon cœur a commencé à jouer du tam-tam. J’ai poursuivi le mouvement qu’elle avait entamé et enserré ses mains entre les miennes. À ce moment-là, j’ai vraiment compris l’expression « atomes crochus ». À travers ce contact, un arc-en-ciel de sensations m’a envahi, des picotements, des fourmillements, des drôles de papillons dans la poitrine. Pendant un moment, Maya est restée immobile et silencieuse en face de moi, ses mains toujours au creux des miennes. Lentement, elle s’est libérée de mon étreinte, s’est levée. Elle a effleuré mon avant-bras.

 

– Je suis désolée.

 

Elle s’est éloignée sans plus me regarder. Mon seul et ultime espoir : qu’elle revienne une dernière fois, demain soir, comme on en avait convenu. Après … après ce serait la fin pour moi. Jeudi, son fiancé et ma mère quittaient l’hôpital, jeudi c’était fini.

CHAPITRE 6

7

Ma journée a commencé dans le brouillard le plus total après une nuit passée à me tourner et me retourner. Je retrouve sans plaisir les allées du Parc Municipal et ses plates-bandes qui attendent mes bons soins. J’ai toujours eu la main verte et j’en ai fait mon métier, jardinier-paysagiste. Maya, quant à elle, le peu qu’elle m’en a dit, c’est qu’elle est graphiste pour une boîte de publicité du chef-lieu à une dizaine de kilomètres. Je ne sais même pas où elle habite. Je réalise soudain que je n’ai pas non plus osé lui demander son numéro de téléphone. Je soupire : de toute façon, aucune chance pour que je la croise en ville pendant la journée.

 

À midi, après avoir travaillé d’arrache-pied sous un soleil de plomb, je m’installe pour mon repas à l’ombre d’un saule pleureur. C’est un endroit frais et agréable, loin des sentiers fréquentés du parc, proche du mur de clôture, auquel est adossée une petite fontaine. Le bruit du vent dans les branches et le gazouillis de l’eau me permettent de relâcher un peu la pression. J’appelle ma mère. Elle va nettement mieux, elle piaffe et voudrait être déjà sortie. Elle compte les heures et les minutes avant sa libération. Moi aussi, je les compte, ces minutes qui me rapprochent inexorablement d’une issue crève-cœur …

 

Après un après-midi tout aussi cotonneux, je rends visite à ma mère au moment de son repas. Le ciel bleu et le soleil éclatant ont laissé la place à un temps menaçant, lourd et orageux. Ma mère me laisse picorer le dessert qu’elle n’aime pas et m’observe d’un air inquiet. Je vois sur son visage l’instant où elle renonce à me bombarder de questions. Elle le connaît bien, son taiseux de fils. De mon côté, je suis incapable de lui parler. Pourtant, pour une fois, je voudrais bien, mais ma gorge se serre chaque fois que j’essaie, alors j’y renonce.

 

J’entends le premier coup de tonnerre quand je quitte sa chambre. Je me dirige vers la cafétéria en traînant les pieds, me moquant de moi-même avec pitié : un condamné en marche vers l’échafaud, voilà l’impression que je me fais.

 

Avant même de la voir, je sens sa présence. Une grande inspiration dilate mes poumons : elle est là, elle est venue. Encore un peu de lumière dans ma vie avant de retrouver l’obscurité. Elle vient à ma rencontre, à pas mesurés. C’est elle qui commence :

 

– Yann, je voulais te dire au revoir. Je n’ai pas beaucoup de temps, je n’ai pas pris la voiture et mon bus part dans quelques minutes. Demain, chacun de nous retrouvera sa vie et nous ne nous verrons plus. J’ai hésité à venir ce soir, mais je voulais vraiment te dire au revoir. Et merci. Merci d’avoir été là. Merci de m’avoir écoutée.

 

Une enclume tombe sur mon cœur. Je n’aurai même pas un délai de grâce, je n’aurai même pas droit à cette dernière heure douce-amère avec elle. Elle s’en va, là, tout de suite. La panique déjà latente explose et me submerge. Affolé, je sors les premiers mots qui viennent.

 

– L’orage a éclaté. Tu vas être détrempée le temps d’arriver à l’arrêt de bus. Laisse-moi te ramener. Ma voiture est juste là …

 

– Yann, je crois qu’il vaut mieux que ….

 

Non, je n’écouterai pas. Je ne la laisserai pas le dire. Je saisis sa main, mais cela ne me suffit pas. Je l’enveloppe dans mes bras, pour la première et la dernière fois.

 

– Ne pars pas, reste …

– Yann, arrête …

– Ne pars pas …

 

Ma bouche effleure son cou ; je sens une veine qui bat, je m’enivre de son léger parfum fleuri. Je suis heureux … je me sens mourir … Et c’est encore plus violent quand je perçois la pression de ses bras autour de ma taille, ses bras qui m’enlacent en une caresse légère. Elle s’appuie contre moi, cale sa tête contre mon épaule, resserre sa prise.

 

– Je suis désolée, lâche-t-elle dans un soupir. « Peut-être que dans une autre vie … ».

– Ne dis rien, s’il te plaît, ne dis plus rien …

 

Ma bouche remonte vers sa mâchoire, vers ses lèvres qui ne me fuient pas. Un baiser désespéré nous unit pour un instant d’éternité. Elle se dégage de mes bras, appuie ses mains sur ma poitrine comme pour me tenir à distance, me repousser.

 

– J’y vais maintenant.

 

Ses yeux brillent de larmes contenues. Je suis moins fort qu’elle : les miens débordent pendant qu’un étau me broie la poitrine. Elle s’éloigne rapidement et je lui emboîte le pas. Une fois les portes coulissantes passées, elle s’arrête brusquement à la vue du véritable déluge qui s’abat devant nos yeux.

 

Je n’hésite pas une seconde de plus. Je l’entraîne vers ma voiture, lui ouvre la portière côté passager et l’aide à s’asseoir avant d’attacher sa ceinture de sécurité. Inerte comme une poupée de chiffons, elle ne réagit pas, perdue dans ses pensées. Ensuite, je cours de l’autre côté pour m’installer au volant. Le silence s’installe entre nous. La pluie battante martèle le pare-brise et une légère buée l’embrume de l’intérieur. Je marmonne :

 

– Dis-moi, où tu veux que je te dépose ? Je t’amène …

 

Le silence revient, insoutenable. Elle regarde droit devant elle, crispe les lèvres. Tout à coup, elle se redresse et braque sur moi un regard plein d’une détermination nouvelle.

 

– Chez toi. Amène-moi chez toi.

PARTIE 2 - HIVER - CHAPITRE 7

8

Je tape des pieds pour décoller la neige de mes chaussures. Avec le froid de cette fin de janvier, le sol des trottoirs est un vrai tueur. J’ai préféré passer prendre ma mère pour l’amener à sa visite de contrôle, pas envie qu’elle se casse une jambe à cause du verglas. Elle a déjà assez d’ennuis comme ça. Depuis maintenant six mois qu’elle a été soignée, elle ne s’est jamais vraiment complètement remise et le retour de l’hiver a réactivé ses problèmes pulmonaires. Depuis des jours, elle tousse, sans pour autant se soigner. J’ai tellement insisté pour qu’elle refasse un scanner thoracique qu’elle a basté.

 

Pourquoi faut-il que son rendez-vous soit à l’hôpital ? Je n’y ai pas remis les pieds depuis sa sortie il y a six mois, et rien que d’y penser, tous les souvenirs que j’ai essayé de refouler me frappent comme un raz-de-marée. Maya, où es-tu ? Es-tu heureuse au moins ? La nostalgie me submerge et un chagrin qui ne dit pas son nom m’étrangle. Pourquoi ? Pourquoi a-t-il fallu que cela se passe comme ça ? N’y aurait-il pas pu y avoir une autre issue ?

 

Comme dans un rêve, je revois ce soir du 6 août, le moment incroyable où elle m’a lancé Amène-moi chez toi. Sur le moment, j’étais tellement éberlué que je n’ai pas vraiment réalisé. Dans ma tête, le fataliste que je suis s’était déjà résigné. Il n’y aurait pas de lendemain pour nous. Et il n’y en a pas eu, c’est un fait, les contes de fées, ce n’est pas dans ma vie que ça arriverait. Mais au moins, j’aurais eu une nuit de féérie, faite de tendresse et de sensualité, de sauvagerie et de bonheur, une nuit qui depuis six mois me réchauffe le cœur et me le détruit à petit feu, une nuit précieuse dont je n’ai parlé à personne pour la chérir jalousement.

 

Cette nuit-là a été habitée par le silence, seuls nos cœurs et nos corps, nos mains et nos yeux se sont crié tout l’amour et le désespoir, l’attachement et l’arrachement de notre rencontre. Elle s’est endormie dans mes bras et j’ai veillé son sommeil aussi longtemps que j’ai pu, effleurant d’un doigt son front, ses sourcils, la commissure de ses lèvres. Dans cette folie qui nous avait saisis, je ne savais plus où j’en étais, où j’en serais le lendemain matin. Je ne voulais plus y réfléchir, ni espérer, ni désespérer. Rien de tout cela. J’ai juste chéri chacune des secondes pendant lesquelles je l’ai tenue dans mes bras, ainsi à la regarder dormir.

 

Quand l’aube s’est levée, elle avait disparu, comme un rêve, un songe.

Son nom, son prénom. Voilà tout ce que j’avais. Pas de numéro de portable, pas d’adresse, pas plus que le nom de son employeur ou un quelconque indice qui m’aurait permis de la retrouver. J’ai bien sûr fait des recherches sur les réseaux sociaux, mais Maya doit faire partie de ces gens pour qui raconter chaque seconde de sa vie, chacun de ses faits et gestes, n’a pas le moindre intérêt. Ou alors elle avait un pseudo, que je ne connaissais bien entendu pas. Je n’ai rien trouvé. L’hôpital m’a bien évidemment opposé une fin de non-recevoir sec et sonnant à ma timide tentative de recherche de renseignements.

 

J’ai beaucoup erré dans les rues, sillonnant la ville, observant les arrêts de bus, les bretelles d’accès et de sortie de la ville. Je découvrais une facette de moi qui m’inquiétais. Je ne reconnaissais plus le Yann rationnel, raisonnable et posé, que je croyais être. Je devenais autre, obsédé, torturé, tourmenté. Je réécrivais sans fin nos rencontres, notre nuit, pour réfléchir à ce que j’aurais pu, ce que j’aurais dû faire ou dire, pour que les choses tournent autrement.

 

J’ai négligé mon travail, ma santé, mon entourage, avec parfois des sursauts de conscience, pour ma mère par exemple. J’ai envoyé bouler des amis de longue date qui ont eu la mauvaise idée de m’arranger un rendez-vous avec une fille du coin. Ils ne peuvent pas savoir que mon cœur crie jour et nuit : Maya, je veux revoir Maya. Je ne veux que Maya dans mes bras. Je ne leur ai pas dit, je ne pouvais pas, je ne peux toujours pas. Mon seul espoir est que le temps fasse son œuvre, qu’il adoucisse les échardes plantées dans mon âme et me permette d’avancer à nouveau.

 

Et le pire de tout dans mon histoire, c’est que je le savais. Dès le premier instant, j’ai su que j’allais souffrir. Mais il faut croire que je suis maso, car je ne regrette rien. Je recommencerais demain si je pouvais. Même pour une nuit, même pour une heure.

 

Ma mère se laisse désirer. Je me rends compte que j’ai eu beaucoup trop de temps pour cogiter et ressasser, mais finalement j’aperçois le portail de sa maison qui s’entrouvre et elle qui avance dans ma direction. Elle fait de grands gestes assortis d’un immense sourire, mais marche sans se presser. Toujours la même, elle ne veut pas que je m’inquiète.

Elle a gardé des séquelles de sa bronchopneumonie, une fibrose pulmonaire qui lui coupe le souffle à chaque effort soudain, comme de marcher vite.

 

Alors, elle triche en ma présence, comme si je ne savais pas. Pas d’escalier, plus de petits sprints, aucune charge lourde, rien qui pourrait déclencher un symptôme dont je pourrais me rendre compte. Elle fait celle qui ne sait pas que je sais, alors que j’ai parlé avec son médecin et qu’elle le sait pertinemment. Foutue fierté … La vie c’est ça aussi, elle m’a mis au monde, élevé, soigné. Et maintenant c’est à mon tour de prendre soin d’elle, aussi bien et aussi longtemps que je pourrai. Même si elle n’en a pas envie et qu’elle me le fait bien savoir.

 

Pour ne pas m’attirer une énième remarque exaspérée, je la laisse s’installer toute seule comme une grande. Pendant qu’elle attache sa ceinture, j’arbore mon sourire le plus éclatant :

 

– Bonjour Mum. Prête à te faire tirer le portrait ?

CHAPITRE 8

9

Pour éviter de ruminer, j’observe l’hôpital, assis depuis mon banc plein de souvenirs. Un hôpital qui pourrait figurer dans un Guinness Book comme record du plus petit. À le voir, on dirait à peine un pavillon scolaire de banlieue : un mini-service d’urgences, la radiologie et quelques dizaines de lits pour les soins aigus. Une salle d’opération, mais un chirurgien volant qui y débarque avec son équipe quand il est appelé. Rien pour les soins intensifs par contre, heureusement que ma mère n’en a pas eu besoin.

 

Là, elle est en train de passer son contrôle et j’ai reçu pour ordre de ne pas m’en mêler. J’ai donc préféré ne carrément pas mettre les pieds dans ce fichu hosto. En août, avec ma mère, on s’est beaucoup pris la tête, alors j’évite de la contrarier. Elle n’a pas du tout, mais pas du tout, apprécié que je déménage de mon appartement mis à disposition par la mairie pour un studio tout proche de chez elle. Un inutile gaspillage, selon elle.

 

Si j’étais resté là-bas, Maya aurait pu m’y retrouver. Pour autant qu’elle ait voulu me chercher … Yann, tu te la racontes, tu te fais tout un beau cinéma. Pourquoi aurait-elle fait ça ? À ce moment-là, ma mère était ma priorité. Son médecin m’avait fait part de ses inquiétudes : ma mère filait un mauvais coton et, avec sa tronche de cake, elle ne ferait rien pour améliorer les choses. Il fallait la surveiller de près, mais sans en avoir l’air, d’où ma décision de trouver un nouveau logement à dix mètres de sa porte.

 

Depuis quand était-elle devenue aussi têtue ? La mort de mon père ? La découverte de sa double vie ? La saisie de ses biens pour régler les dettes de cette double vie ? Elle ne donnait jamais l’impression d’être amère. Mais suicidaire oui, vu le zèle avec lequel elle démolissait sa santé. Heureusement qu’elle n’aimait pas boire ; cela aurait été le pompon.

 

Maya … Avant d’ouvrir les yeux ce matin-là, je savais qu’elle était partie. Mon appartement résonnait d’un silence glauque. J’ai foncé vers ici, mais je suis arrivé trop tard. D’à peine quelques minutes. Deux mamies qui se tenaient sur ce même banc en étaient encore à décortiquer la scène à laquelle elles venaient d’assister et je n’ai pas eu besoin d’être médium pour comprendre ce qui s’était passé. Un nouveau clash entre clans, et Maya avait perdu. Chéri chéri s’était fait embarquer par sa famille déchaînée, sans se révolter, sous les yeux de sa copine, abandonnée sur place pour le coup. Comment avait-elle encaissé cette énième rebuffade ? Qu’avait-elle décidé devant cet homme qui une fois de plus ne l’avait pas protégée ? Maya, tu as compris maintenant, j’espère ? Décampe, sauve ta vie !

Au bout de quelques minutes, le froid me rattrape. Même si j’ai l’habitude de travailler toute l’année en plein air, avoir les fesses sur un banc en métal en plein hiver n’est jamais une bonne idée. Je ferais mieux d’aller me mettre au chaud avant de me transformer en statue de glace. Résigné, j’amorce un mouvement pour me relever, observant distraitement les allées environnantes.

 

Une silhouette en approche attire mon regard. Je ne reconnais pas la coupe de cheveux ni la couleur, et pourtant elle me semble familière, quelque chose dans la façon de marcher, la position des épaules. Elle est emmitouflée dans une épaisse doudoune noire, une écharpe rouge en gros tricot cachant tout le bas du visage. Pourtant je n’ai pas besoin d’autre chose, car je vois ses yeux. Les yeux de Maya. Je les ai tellement regardés pendant ces quelques jours qu’ils se sont à jamais imprimés en moi. Grands avec de longs cils. D’une couleur d’ambre qui rappelle le doré du miel. Quand elle souriait, c’était comme si un soleil les éclairait depuis l’intérieur. Là ils sont braqués sur le sol, attentifs à repérer les résidus de verglas. Elle ne m’a pas encore vu et je me fige, les bras ballants, sans savoir que faire.

 

Une fois de plus, je vérifie ma théorie : Maya est la seule femme à avoir jamais réussi à me mettre dans un tel état de stress et de panique. Je vais y laisser ma peau si ça continue. En contrepartie, c’est aussi la seule à me donner des ailes pour vaincre cette panique. En face d’elle, un autre Yann se manifeste, pugnace et déterminé, comme si ma vie en dépendait. Au fond, cela aussi je l’ai toujours su. Comme j’ai su que j’allais souffrir, j’ai su qu’elle allait changer ma vie. Que je la retrouve ou pas.

 

Et là, à un instant de nos retrouvailles, j’ai à peine le temps de penser que je ne referai plus la même erreur. Je ne la laisserai plus disparaître sans laisser de trace. Et je me battrai contre le crétin à sa mémère s’il le faut, pour qu’elle vienne vers moi. Le gentil Yann, qui c’est celui-là ?? Connais pas. Place au Yann nouveau.

 

En trois enjambées, je me retrouve devant elle. La surprise la fait piler et écarquiller ses beaux yeux devant cet obstacle inattendu. Ses lèvres entrouvertes laissent échapper mon prénom. Instantanément. Mon cœur exulte. Elle ne m’a pas oublié. Sans plus réfléchir, sans lui en laisser le temps à elle non plus, je l’enlace de toutes mes forces. Et je me retrouve moi aussi contre un obstacle inattendu. Et tout ce que je voulais dire passe aux oubliettes.

 

– Maya, tu es enceinte ?

CHAPITRE 9

10

Je suis maudit, mes vies antérieures sont maudites, mon karma est pourri. Et avec, je cumule la scoumoune, la poisse et la guigne. Maya n’a pas encore eu le temps de me répondre, que j’entends comme un écho dans mon dos.

 

– Enceinte ?

 

Pitié, pas ça, pas maintenant, pas tout en même temps ! Mais évidemment, quand le hasard se mêle de ma vie, il ne fait pas les choses à moitié. Ma mère vient de franchir les portes coulissantes et regarde interloquée dans notre direction. Rien qu’au ton de sa voix, j’imagine déjà les rouages de ses réflexions embrayer, accélérer et foncer vers une conclusion flagrante. Flagrante pour elle.

 

– Enceinte ? Yann, qu’est-ce qui se passe ?

 

Qu’est-ce que je disais ? Elle a déjà eu le temps de courir toute la course et de franchir la ligne d’arrivée … Pas le choix, il va falloir y aller. Je libère Maya de mon étreinte et me retourne vers ma Mutti.

 

– Maman, je te présente Maya. J’ai fait sa connaissance aux urgences l’été passé, mais on s’est perdus de vue depuis. Maya, je te présente ma mère, Corinne. Pendant que tu attendais que ton fiancé soit soigné, de mon côté c’est elle que j’attendais.

 

Voilà, très soft les présentations. En plus, c’est la stricte vérité. Bien abrégée.

 

– Enchantée Madame, j’espère que vous allez mieux, Yann s’est fait beaucoup de souci pour vous.

– Bonjour. Ah, votre fiancé … je comprends mieux la réflexion de Yann. Désolée, au premier abord, j’ai cru que ….

 

Je l’interromps avant qu’elle mette les pieds dans le plat comme elle sait si bien le faire.

 

– Maman, maman, je t’arrête tout de suite. Comme d’habitude, ton imagination n’a pas de limites. Écoute, je propose ceci. Toi, je te ramène à la maison et toi, Maya, s’il te plaît, attends-moi à la cafétéria, je t’offre un café. Il faut vraiment que tu me racontes la suite de tes péripéties. OK ?

 

J’essaie de prendre un air décontracté, genre rencontre inopinée avec une vieille connaissance, mais aucune des deux femmes de ma vie n’a l’air dupe. Pas plus que moi. Mes mains tremblent et toute ma tirade sent la supplique désespérée, tout comme le regard appuyé que je fixe sur Maya. Je t’en prie, ne pars pas, ne t’en va pas, reste, ne disparais pas à nouveau.

 

Étonnamment, ma mère joue le jeu, invoquant la fatigue et le besoin urgent de faire une petite sieste. Je ne me leurre pas, je sais que je vais avoir droit à un interrogatoire en règle à notre prochaine rencontre, ou peut-être … Non, sûrement, déjà dans la voiture. Je réfléchis à toute allure : je ne peux pas juste mettre ma mère dans un bus, je culpabiliserais à mort si elle devait tomber ; et je ne peux pas non plus les laisser parler ensemble, trop gênant et dangereux. Pas moyen de faire autrement : je dois les séparer, en espérant, en priant pour que Maya soit toujours là mon retour. C’est là qu’elle intervient, un semblant de sourire relevant ses lèvres.

 

– Vas-y Yann ! Promis, juré, je vais t’attendre. Tu peux même prendre ton temps. Je suis venue me faire piquer pour contrôler mon fer, cela te laisse amplement assez de temps pour ramener ta mère et revenir. Le premier qui a fini attend l’autre à la cafétéria vers les journaux. D’accord ?

 

Est-ce que j’ai le choix ? Elle a l’air de comprendre mon dilemme et de vouloir jouer la même partition que moi. J’ai l’impression de retomber en adolescence, quand je voulais cacher mes bêtises à mes parents. Elle profite d’un instant où ma mère regarde ailleurs pour dessiner une fermeture éclair mutine sur ses lèvres. Elle ne dira rien … mais sera-t-elle encore là à mon retour ? Je veux y croire, la vie ne serait pas si cruelle d’avoir mis Maya sur ma route encore une fois, si elle n’avait pas des projets pour moi, pour nous. On est d’accord ?

 

J’ai à peine le temps de mettre le contact, que ma maternelle attaque, à sa manière caustique habituelle. Elle se penche pour me regarder sous le nez et balance d’un ton ironique.

 

– Ce n’est pas parce que je ne dis rien que je n’en pense pas moins. Et très très fort. Une connaissance ? Lors de notre passage aux urgences ? Et tu te cramponnes à elle comme si ta vie en dépendait ? Je me suis peut-être trompée sur une chose, mais pas sur tout.

– Maman, arrête, qu’est-ce que tu vas t’imaginer ?

– Conduis et tais-toi ! Tu ne perds rien pour attendre. Je suis tellement contente de te voir perdre les pédales pour une fois, que ça va me donner l’énergie de patienter. Yann le stoïque, Yann le flegmatique, qui tremble comme une héroïne de Barbara Cartland. Tout finit vraiment par arriver sur cette terre.

 

Après un dernier sourire moqueur dans ma direction, elle se cale dans son fauteuil et ne dit plus rien. Au moment de descendre de la voiture, elle se retourne vers moi, passe une main dans mes cheveux, sur ma joue, avant de caresser ma nuque, avec un air tendre que je lui ai rarement vu. Elle m’envoie une bise volante dont elle a le secret et me quitte sans plus de commentaires. Ouf, j’ai eu chaud. La connaissant, c’est même ahurissant de sa part. Et maintenant, en vitesse, y retourner. Maya, attends-moi, ne pars pas.

CHAPITRE 10

11

Tout mon corps est crispé, mes mains blanchissent sur le volant. Péniblement, j’essaie de respecter les limitations de vitesse. Vite, vite …. Que son médecin ait du retard, lui ça m’irait très bien qu’il se soit cassé une jambe aujourd’hui…. Qu’il y ait une panne générale d’électricité … un piratage informatique … n’importe quoi qui pourrait prolonger sa présence là-bas.

 

Tout le long du trajet, j’ai le temps de devenir fou cent fois et d’imaginer les pires scénarios mille fois. Tant pis pour ma mère, j’aurais dû lui faire prendre le bus. Quel crétin !! Pourquoi je n’y ai pas pensé ? J’aurais pu appeler un taxi ! Mais non ! avec mon syndrome du fils modèle, c’était fichu d’avance.

 

Toutes les rares places proches de l’entrée sont occupées. C’est pas possible, ils font exprès. Je suis contraint de me stationner à distance, comme dans un brouillard, et ensuite mes jambes décident pour moi : je cours vers les portes de l’hôpital, je cavale dans les couloirs, je fonce vers la cafétéria. Pourvu qu’elle soit là

 

Les gens qui ont le malheur de se trouver dans ma trajectoire s’écartent avec des glapissements outrés. Tant pis. Je m’excuserai un autre jour, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis David Bauer dans 24H Chrono. Pas une seconde à perdre. J’ai beau avoir un métier très physique, je ne suis pas sportif, et un sprint pareil, je le sens passer : mes poumons se compressent, le souffle commence à me manquer, mes rotules demandent grâce. Tant pis. Je me reposerai un autre jour. Aujourd’hui chaque seconde est vitale.

 

Quand enfin, j’atteins mon but, je suis essoufflé, échevelé, en sueur, avec un point de côté et les jambes en coton. Le cœur en lambeaux ! Elle n’est pas là. Plus là ? Pas encore là ? Elle ne va pas venir ? J’ai le temps de supputer et de me lamenter pendant quelques dizaines de secondes qui me semblent durer une vie, quand je repère un léger bruit de pas venant dans ma direction. Je me retourne plein d’un espoir nouveau. Maya est là, bien là.

 

Et moi, je me sens bizarre : une partie de moi a l’impression que je vais m’écrouler, craquer, me liquéfier, me briser en une constellation de fragments, pendant que l’autre partie est figée, tétanisée, un bloc incapable du moindre mouvement.

 

J’arrache un pied du sol et amorce un premier pas, comme dans un film au ralenti. Comme tout à l’heure, mes bras s’ouvrent vers elle, sans trop me consulter, eux non plus. Aïe. Stop. On arrête tout ! Le scénario a changé et je cours à la catastrophe. En une fraction de seconde, je repère la tasse fumante qu’elle porte avec précaution en soufflant dessus et sa doudoune désormais ouverte laissant poindre son petit ventre. Il ne manquerait plus que nos retrouvailles se terminent aux urgences par ma faute.

 

Je freine si violemment des quatre fers, que j’en perds pratiquement l’équilibre. Maya, elle, a repéré ma drôle de gymnastique et s’écarte d’un pas pour éviter le choc frontal. J’ai même le temps de voir qu’elle se paie ma tête. Punaise ! C’est quoi ce script ? Pourquoi faut-il toujours que les choses se passent de la pire des façons possibles ? Murphy, passe ton chemin et remballe tes lois ! Aujourd’hui j’ai décidé que seule la méthode Coué avait sa place. Tout va bien. Tout va bien aller. Tout ira bien.

 

En résumé, j’ai évité le choc avec Maya et son éventuel ébouillantage. Yes la méthode Coué. Tout va bien. Maintenant la suite.

CHAPITRE 11

12

Les premières minutes sont pénibles, les échanges laborieux, timides ; la tasse de Maya et le verre d’eau que je me suis servi sont autant de prétextes à occuper les mains et les yeux. Aucun de nous deux n’ose encore vraiment se lancer. J’ai des millions de questions à poser, mais une seule s’affiche avec des lettres géantes entourées de clignotants rouges et bleus devant mes yeux : de quand date sa grossesse ? Le jardinier en moi dit que la graine a dû être plantée pendant la période de notre rencontre, mais quand ? Avant moi ? Après moi ? Mon cœur rate un battement. Par moi ? Quelle que soit la réponse, ma vie est entre les mains de la femme assise en face de moi.

 

Elle observe avec attention les motifs sur son mug qu’elle tient à deux mains, comme pour se réchauffer, souffle sur la surface toujours brûlante du thé.

 

– Tu sais …

– Dis-moi …

 

Nos voix se sont croisées tout comme nos regards. Un moment de gêne et un sourire plus tard, l’ambiance s’est allégée. Je lui ai fait signe de commencer la première.

 

– Tu sais Yann, je voulais vraiment te revoir, même si j’ai longtemps hésité. Comme je n’avais pas ton numéro de téléphone, je suis passée à ton appartement, mais j’y ai trouvé un nouveau locataire qui m’a dit que tu venais de déménager. Et il ne connaissait pas ta nouvelle adresse. À ce moment-là, je ne savais pas encore que j’étais enceinte, mais j’avais déjà commencé à faire le ménage dans ma vie. Grâce à toi …

– Le ménage ?

– Le matin où je t’ai quitté, après que Bruno est sorti, je suis rentrée chez moi et j’ai appelé un serrurier. Il a changé la serrure de ma porte d’entrée et de la boîte aux lettres. Deux jours après, il a également installé une alarme.

– J’ai dû mal comprendre. En août, tu m’as dit qu’une fois tu avais commencé à faire ta valise. J’en avais déduit que c’était toi qui habitais chez ton fiancé, ou en tout cas que vous partagiez un appartement.

– C’est ironique : je suis propriétaire de mon appartement et oui, on le partageait, mais pour avoir la paix, j’en étais arrivée à fuir mon chez-moi. Tu n’imagines même pas à quel point c’est pénible de retrouver, après une journée de travail, ton espace vital envahi de parasites qui s’imaginent que tu es taillable et corvéable à merci. Après notre nuit, j’ai eu un déclic : pourquoi ce serait à moi de me rendre malade à les supporter, à leur donner à boire et à manger, alors qu’elles sont clairement mes ennemies ? Pourquoi ce serait à moi de partir ? J’étais chez moi. Je pouvais quand même décider à qui j’ouvrais ma porte ou non. Si je voulais juste un yoghourt pour souper, c’était quand même mon droit, non ? Donc, 1ère étape : les serrures. Deuxième étape : les valises de Bruno que j’ai déposées chez ses parents pendant leur absence.

– Tu l’as viré ? Il n’est plus avec toi ?

– Tu as loupé le spectacle de l’année le jour de sa sortie de l’hôpital. Sa mère et sa sœur ont tant et si bien fait qu’elles l’ont embarqué chez elles, en me laissant en rade devant ma voiture. Une fois de plus, il n’a pas fait le moindre geste de protestation ou de résistance ; il n’a pas ouvert la bouche pour me protéger des insultes de ces folles. Rien. Donc, comme je te disais, le déclic. Pour me débarrasser de sa famille, je n’avais pas le choix, je l’ai éjecté lui aussi. Il s’en est vraiment rendu compte une semaine après, quand il a essayé de rentrer et qu’il n’a pas pu ouvrir la porte. Les valises, il avait même réussi à se persuader que je les lui envoyais gentiment pour pouvoir se changer pendant son séjour chez papa-maman.

– Il n’a rien dit ensuite ? Il a laissé faire ? Quant à sa sortie d’hôpital, j’ai eu des échos. Cela a dû être gratiné.

– Il m’a bombardé de messages audios pitoyables, de SMS larmoyants, mais j’étais tellement en colère, que je les effaçais au fur et à mesure. Les femmes se sont aussi déchaînées sur mon téléphone et j’ai vraiment entendu tout le mal qu’elles pensaient de moi. Mais pas seulement ça. J’ai aussi compris, enfin je crois, d’où leur venait cette rage contre moi, tant avant que maintenant.

– Pourtant, elles devraient être heureuses. Elles ont obtenu ce qu’elles voulaient, non ? Le retour au bercail de l’enfant prodigue. Et tu dis que ça ne suffit pas ?

– Eh non, il leur fallait le beurre, l’argent du beurre et le porte-monnaie de la crémière …

– C’est-à-dire ?

– Dans l’idéal, pour sa famille, nous aurions tous vécu ensemble dans la même maison, mon salaire et le revenu locatif de mon appartement venant se fondre dans leur pot commun, dont évidemment je n’aurais récupéré que des miettes, juste de quoi avoir mon argent de poche.

– T’es sérieuse ?

– Tu n’imagines même pas à quel point. Quand Bruno est venu habiter chez moi, c’était encore un moindre mal pour ces profiteurs. Je gagne très bien ma vie, je n’ai pas de dettes hypothécaires, j’ai seulement des charges de copropriété, modestes en plus, donc je n’ai jamais demandé à Bruno de participer. CQFD ?

– Ouh là, c’est trop tordu pour moi.

– Bruno pouvait quand même leur verser une bonne partie de son salaire, donc leur pot commun s’engraissait quand même.

– Et alors ? Maintenant, il va continuer, non ? Puisqu’il est là-bas ?

– Eh non ! raté. Et ça, elles ne l’avaient pas vu venir. Quand Bruno a définitivement compris que je le larguais, et que je le larguais à cause de sa famille, il a coupé les ponts avec elle et pris un studio dans une autre ville. Donc, les mégères ont perdu le beurre, l’argent du beurre, et les crémiers … La rage d’avoir perdu la vache à lait et la jalousie de ma situation confortable, cela a pris des proportions telles que j’ai été obligée de changer de numéro de téléphone.

– Pas grave, je ne l’avais pas celui d’avant. Mais cette fois-ci, je ne te laisserai pas partir sans que tu me donnes et ton adresse et ton numéro de téléphone. Pendant des mois, j’ai erré comme une âme en peine dans les rues, en espérant t’y croiser. Je ne veux plus revivre ça.

 

Son regard s’adoucit et un léger sourire fleurit sur ses lèvres. Puis ses yeux si expressifs deviennent graves et sérieux. Elle pose sa main sur la mienne.

 

– Yann, au lieu de papoter comme les commères du quartier, pourquoi tu ne me poses pas la question ?

– La question ?

– Oui, Yann, la seule, l’unique évidente à poser.

 

Je ne suis pas encore débile. Je sais pertinemment de quoi elle parle. Évidemment, puisque nos vies en dépendront d’une façon ou d’une autre. Mais j’ai peur, tellement peur. Notre rencontre a été si brève, mais si moi j’ai bien été assommé par un coup de foudre, qu’en est-il pour elle ? Quelle que soit l’identité du père, je ne connais pas encore assez Maya pour savoir jusqu’où vont son sens du devoir, son désir d’indépendance retrouvé. A-t-elle confiance en moi ? Est-ce que son cœur bat autant que le mien à cet instant ?

CHAPITRE 12

13

– Maya ….

– Dis-le, Yann ….

 

Je résiste, j’essaie en vain de trouver une échappatoire. Mais elle a raison. Pas moyen de faire l’impasse. Allez Yann, un peu de courage. C’est juste sauter d’une falaise. Tu vas peut-être te fracasser à ses pieds … Mais peut-être que tu vas t’envoler. Saute maintenant !

 

– Maya, le bébé ?

 

Ses mains prennent le verre de mes mains, le déposent plus loin sur la table, puis reviennent vers moi caresser mes paumes ouvertes. Bon signe ? Mauvais signe ? Pas moyen de savoir. Si Bruno est le père du bébé, jusqu’où va le sens du devoir de Maya ? Elle n’est plus avec lui, pour le moment. Mais après la naissance ? Si c’est moi, quelle place va-t-elle me laisser dans sa vie ? S’apprête-t-elle à devoir me consoler ? Je ferme les yeux, vaincu d’avance. Mon menton s’affale sur ma poitrine. Le fataliste en moi a déjà renoncé.

 

– Regarde-moi Yann ! Pourquoi cet air si désespéré ? Tu n’as pas envie d’être papa ?

 

Je sursaute. Mes yeux s’écarquillent. Mes mains se cramponnent aux siennes. Mais je reste silencieux. Cela doit être difficile pour elle, autant la laisser continuer tant qu’elle en a le courage. Maya inspire profondément avant de continuer.

 

– Je n’ai voulu piéger personne, et sûrement pas Bruno avec qui ma relation les dernières semaines avant son hospitalisation était de l’ordre du néant. J’étais tellement stressée que j’ai oublié plusieurs fois la pilule, tant avant qu’après notre rencontre, et mon corps ….

 

Le silence revient. Les pommettes de Maya rougissent un peu. Je l’encourage d’une légère pression sur ses doigts.

 

– … Mon corps a tellement dû apprécier ta présence qu’il a décidé d’en garder un souvenir …

 

Je me moque gentiment d’elle.

 

– Il n’y a que ton corps qui m’a apprécié ? Et toi alors ? Tu as juste laissé faire ?

– Je ne sais pas quoi te dire. On m’a déjà accusée de ne pas être romantique, d’être une terrienne sans imagination …

 

Je l’interromps quand même.

 

– Tiens, j’ai déjà entendu ce discours, mais c’est moi qui étais visé …

 

Elle reprend :

 

– Le fait est que ces quelques heures passées à se parler, cette nuit avec toi, ont laissé une bien plus grande empreinte que ce que j’aurais pu imaginer. Rends-toi compte ! J’ai même cherché à te revoir, avant même de savoir pour le bébé.

 

Mon cœur a commencé à devenir léger. Je dois afficher un sourire complètement idiot, car elle me sourit en retour.

 

– Tu n’as pas l’air trop choqué. Ça va ? Tu supportes ?

– Je ne réalise pas encore très bien. Je ne connais pas encore tes intentions, mais là, tout de suite, je suis heureux comme je ne l’ai jamais été.

– Je ne te demande rien, Yann. Sens-toi libre de continuer ta vie comme tu l’entends. Mais puisque le destin nous a de nouveau réunis, il me semblait juste que tu sois au courant.

– Et si …. si nous ne nous étions pas croisés ?

– Va savoir …. Mais je suis sûre que j’aurais trouvé de toute façon un moyen ou un autre pour vous mettre en contact, ton enfant et toi. Les racines, pour moi c’est primordial, savoir d’où l’on vient.

– Et moi, si je ne t’avais pas revue, tu serais restée une plaie ouverte dans mon cœur. Le temps l’aurait peut-être guérie, mais la cicatrice m’aurait tiraillé le reste de ma vie, à chaque réveil, à chaque passage devant cet hôpital, à chaque épisode qui aurait pu me rappeler notre histoire.

– Et avec tout ça, on t’a dit que tu n’étais pas romantique ?

– Pas plus que toi avant, semble-t-il, non ?

– Qu’est-ce qui nous est arrivé, Yann ? Et, plus important, on fait quoi maintenant ?

CHAPITRE 13

14

La suite ? Pour Maya et moi, notre histoire a été une évidence, mais je ne vais pas vous la raconter. C’est bien connu, les gens heureux n’ont pas d’histoire. En fait, si, ils en ont une, faite de moments magiques, de jours heureux, de nuits intenses, de quotidiens câlins et de routines sereines. Pas de rebondissements, aucun suspense. Une non-histoire que vous, de l’extérieur, trouveriez extrêmement ennuyeuse, donc je vous fais grâce des détails. Ces détails qui font toute la saveur d’une existence.

 

Sachez juste qu’au début mai de cette année-là, Liam est né et que son arrivée a chamboulé à tout jamais notre vie, dans le bon sens, malgré les nuits blanches et les montagnes de couches. Deux ans plus tard, nous lui avons donné une petite sœur, Chloé. Et bientôt, notre famille va encore s’agrandir, pour le grand bonheur de tous, y compris celui de ma mère.

 

Alors que rien n’avait pu la convaincre d’arrêter de fumer, tenir Liam dans ses bras la première fois a réussi cet exploit. Depuis, elle va beaucoup mieux et semble avoir renoncé à se démolir.

 

Mon bonheur aujourd’hui ne serait pas ce qu’il est sans Bruno et sa famille. Parfois j’ai eu une pensée reconnaissante qui s’est envolée dans leur direction, mais visiblement cela n’a pas suffi pour arranger leur karma.

 

Ce qui est arrivé aux mégères ? Elles pensaient avoir réussi leur coup. Bruno s’est finalement marié avec une fille de leur village, pratiquement la voisine de palier, qui a accepté de vivre selon leurs lois, enfin … à première vue. Aux dernières nouvelles, la gentille fille timide, innocente et naïve, qui a débarqué de sa campagne italienne, s’est transformée en véritable harpie, une fois dévoilée sa vraie personnalité, reléguant les sorcières au rang de figurantes et Bruno et son père à l’état de fantômes.

 

J’imagine que dans pas longtemps on apprendra que ce sont elles qui ont dû s’enfuir de la maison, laissant place à plus méchant qu’elles. Ainsi ira leur vie.

 

Quant à moi, je vais de ce pas rejoindre Maya et les enfants. Mon récit touche à sa fin, car je vous l’ai déjà dit : les gens heureux n’ont pas d’histoire.

 

 

Fin

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