Chapitre 1

1

J’ai entendu dire que chacun doit avoir la vocation pour ce qu’il entreprend. Peut-être mais, en ce qui me concerne, j’écris tout simplement parce que je peux me permettre de perdre mon temps avec des activités inutiles
Reprendre la lecture

J’ai entendu dire que chacun doit avoir la vocation pour ce qu’il entreprend. Peut-être mais, en ce qui me concerne, j’écris tout simplement parce que je peux me permettre de perdre mon temps avec des activités inutiles, cela veut dire que j’écris quand j’en ai envie et je n’ai envie d’écrire que si l’histoire que j’ai en tête m’intéresse. Je suis un dilettante, rien à voir donc avec une vocation, une passion ou une pulsion créatrice quelconque.
Par ailleurs, j’avais besoin de fouiller à l’intérieur de moi et l’écriture facilite l’introspection. Également, cette occupation me permet de bénéficier du pompeux titre de senior-exerçant-une-activité-créatrice.
Donc, j’ai commencé en 2013 un récapitulatif des souvenirs confus de mon enfance et de mon adolescence pour essayer d’éclaircir mon esprit et de dissiper le brouillard présent dans mon crâne pendant des décennies. Même si ce récit était périphérique, il a donné une rare cohérence à l’itinéraire chaotique de ma vie.
Par la suite je suis devenu le narrateur de futiles conflits émotionnels et d’expériences insignifiantes de ma vie quotidienne, en espérant apprendre quelque chose sur moi et peut-être aussi, sur les autres. J’ai aussi découvert que, sans être doué pour l’écriture, le côté intime et solitaire de cet exercice me plait infiniment.
Oui, écrire me donne l’illusion de comprendre, d’avancer vers la sortie, à travers le réseau compliqué des couloirs de mon labyrinthe personnel. Mais ce n’est qu’une illusion, ces couloirs s’enroulant et se déroulant indéfiniment. On ne quitte le labyrinthe qu’en cessant de vivre. En attendant ma fin, cela me convient parfaitement.

Progressivement j’ai abandonné l’introspection pour explorer le territoire de la fiction et vérifier si j’étais capable d’inventer une histoire. J’ai débuté par des récits modestes en me basant sur des choses que je connais, sur mes expériences personnelles et sur mes rêves. Mais j’ai toujours ressenti l’émotion qu’il faut en les écrivant et trouvé fascinant de lire les histoires que j’ai moi-même imaginées. C’est comme lire en moi, comme me regarder de l’extérieur.
Mes textes ont pris naturellement le format de l’histoire courte – de la nouvelle – dont la concision et la brièveté rendent la trame facilement résumable et la rédaction relativement facile pour un écrivaillon sans expérience comme moi.
Au fil du temps, sans m’en apercevoir, mon environnement social s’est réduit extraordinairement : Mario, mon ami de toujours, mon unique et perspicace lecteur qui adore se moquer de moi en persiflant mes nouvelles. Il y a Christian, un professionnel de l’écriture créative qui supervise et corrige mes textes pour m’aider à les rendre lisibles. Et pour préserver un semblant de vie intime, il y a Carla qui assure une permanence intermittente. Et non, elle ne lit pas mes nouvelles mais des romans à l’eau de rose ou de cul.
Je suis donc devenu le célibataire solitaire occupé à stimuler mon imagination pour inventer des histoires et à les écrire dans le silence de mon appartement, ce qui correspond parfaitement au mode de vie qui me convient : pas de liens affectifs profonds, pas de responsabilités sérieuses – rien de plus anxiogène que la responsabilité – pas la moindre ambition littéraire ni d’avidité d’aucune nature. Oui, en disant ça, je suis sincère et honnête avec moi-même, sauf si l’on considère qu’écrire serait la manifestation d’une vanité démesurée. Vanité que j’essaye de dissimuler avec un succès imparfait.

J’étais persuadé que tout allait bien, que j’avais acquis une relative maitrise dans la narration, une aisance dans l’usage du français. J’étais convaincu d’écrire quelque chose de valable.
C’était faux.
Depuis le début de mon incursion dans la fiction, en 2017, j’ai écrit quelques nouvelles, mais je n’ai retenu que douze. Elles me semblaient passionnantes tant qu’elles étaient dans ma tête, mais une fois écrites, elles se révélaient lamentables : intrigues inexistantes, langage littéraire pauvre et métaphores insipides. Alors, je les réécrivais encore et encore jusqu’à être passablement convaincu.
C’est le cas de cette nouvelle : j’avais commencé à l’écrire il y a un mois avec l’intention d’y raconter le plus précisément que possible, les espérances et les doutes d’un auteur débutant.
Les évènements m’ont obligé à accélérer le mouvement et j’ai dû abréger mon récit si je voulais le finir. Je ne suis pas satisfait, mais je crains de ne pas avoir assez de temps pour le réécrire une fois de plus.
Je sais qu’il faut que je noircisse beaucoup de pages avant de produire quelque chose de suffisamment bon pour intéresser qui que ce soit.
Cela dit, ces pages ne sont pas écrites pour être lues par tout le monde – pas encore, en tout cas – elles sont là pour m’apprendre à écrire ce que je veux vraiment dire. Elles ne sont pas censées être belles ni brillantes mais claires et précises.
Et pourtant, j’ai des nouvelles dans ma tête. Oui, des histoires insolites, extravagantes, absurdes et efficaces et j’attends d’avoir le savoir-faire nécessaire pour les écrire bien.
Je pensais que ce serait faisable parce que je croyais avoir du temps devant moi mais ce n’est pas le cas et ces nouvelles à venir ne seront jamais écrites, elles feront partie du catalogue de mes regrets.
Effectivement, il y a six semaines, ce foutu virus est arrivé dans le pays et le gouvernement a déclaré l’urgence sanitaire et toute la population a été confinée. Étant moi-même une de ces personnes à risque, j’ai pris au sérieux mon confinement – je restais calfeutré chez moi toute la journée et je ne recevais personne – ce qui n’a pas particulièrement perturbé mon train de vie ni mon travail d’écriture.
Et non, je n’avais pas peur du Covid 19 – qui simplement incarne le danger actuel – j’ai la peur raisonnable de la mort en général.
Oui, je faisais très attention et c’est pourquoi je ne m’explique toujours pas comment j’ai attrapé ce putain de virus.

Je me trouve donc en isolement dans un quelconque hôpital en attendant un lit dans l’unité de soins intensifs où ils vont m’intuber, me mettre en décubitus ventral et me maintenir dans un coma artificiel, sous assistance respiratoire. Je ne sais pas exactement comment cela va se passer mais ce que nous savons tous ici, c’est que je ne me réveillerai plus.
En attendant, j’aurais aimé réécrire dans ma tête ces nouvelles à venir : les corriger, les abréger, les alléger, les embellir, les exagérer ou les rédiger à nouveau. Mais ils vont me priver de ma mémoire et je devrais les abandonner là.
J’ai douloureusement conquis cette vie que j’aime tant sur le tard, et elle va prendre fin. Je ne saurai jamais si ces fameuses nouvelles que j’avais rêvé d’écrire, valaient la peine d’être écrites.

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus