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© 2015-2021 Jacques Defondval

Il y avait un visage qui apparaissait en marge de la photo du vieux miroir. C'était Clémence. Qui est Clémence? Que savent les arbres?
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La vie de la psyché n’a besoin ni de l’espace ni du temps.

Elle fonctionne à l’intérieur de sa propre dimension qui est sans limite.

C. G. Jung

J’avais reçu la photo au soir du six mars. Il était déjà tard quand le message de Fabien avait tintinnabulé

sur mon écran.L’entête annonçait un peu pompeusement « Fenêtre sur une promesse ». J’avais jeté un

regard distrait sur la photo attachée qui présentait le reflet d’un arbre dans l’ancien miroir dont ma tante

avait voulu se débarrasser. Trois jours auparavant, j’avais appelé mon ami Fabien pour m’aider dans le

transport de cet objet encombrant mais qui m’était précieux. Fabien, toujours à l’affut d’une nouvelle

image, avait calé le miroir sur le trottoir devant mon appartement et prit une photo.

Il avait retravaillé l’original en la cadrant au plus près et en lui donnant une couleur sépia qui la rendait

un peu mélancolique. Ce que ne savait pas mon ami, c’est que derrière le reflet de cet arbre, trône le

souverain du parc.

Mais j’étais las et j’avais délaissé mon écran, j’avais besoin de dormir. Dans ces minutes incertaines

qui précèdent le sommeil, la photo de Fabien revint devant mes yeux. Dans la torpeur naissante, je

parcourais les branches et le tronc de l’arbre. Puis, mon esprit qui s’engourdissait se fixa sur la tache

floue qui apparaissait sur le bord gauche de l’image, essayant de voir ce qu’il ne pouvait distinguer.

Après quelques minutes, je rouvris les yeux en maugréant et pestant contre cette faculté que j’avais pour me créer des insomnies absurdes. Je me relevai néanmoins pour en avoir le cœur net et rallumai l’écran de ma tablette. Dans l’espace étroit entre le bord du miroir et le bord de la photo, on pouvait distinguer un visage.

Le visage de Clémence. Clémence qui avait été une apparition.

C’était la fin de l’après-midi. La lumière du jour s’éteignait déjà doucement et je marchais à mon habitude, tête basse en traversant le parc pour rentrer chez moi. Je faillis lui écraser les pieds. Je relevai la tête en bafouillant des salutations et des excuses et je rencontrai un regard venu d’ailleurs. Devant moi se tenait une jeune femme aux pommettes saillantes avec dans le fond de ses yeux, un éclat dont la pureté m’a entamé le cœur comme un diamant entaille le verre. Frappé de mutisme je restais là, à regarder ce visage parfaitement ovale. Puis, prenant conscience de mon attitude incongrue, je répondis maladroitement :

— Non, c’est moi…

Clémence tenait à la main un cartable sur lequel une feuille de dessin représentait, au fusain, un ensemble tacheté que je n’avais pas pu identifier.

— Ce n’est rien mais peut-être pouvez-vous me renseigner, je cherche l’école des Beaux-Arts ?

— L’école des Beaux-Arts ? Ah oui, … c’est simple, elle se trouve dans la rue derrière vous. Un bâtiment récent de couleur ocre. Vous ne pouvez pas vous tromper.

J’avais regardé Clémence s’éloigner en me demandant : « Mais qui est-ce ? »

Ce vendredi-là marquait le début d’une pause scolaire et j’avais retrouvé quelques collègues, dans un café de la Place centrale pour une verrée d’anniversaire. Le lieu était bondé et bruyant. Du monde entrait et sortait constamment et je frissonnais dans les bouffées d’air encore frais qui coulaient du dehors. Et puis

elle fut là. Debout dans l’entrée, les mains serrées sur son cartable, cherchant visiblement une place ou quelqu’un. Dans mon souvenir, un silence sidéral s’était abattu et voyant son hésitation qui se prolongeait, je me levai :

— Bonjour, vous n’avez pas trouvé l’Ecole des Beaux-Arts ?

Son visage s’était éclairé :

— Si si, bien sûr. Bonsoir Monsieur. Puis en jetant un regard circulaire sur la salle elle ajouta : Je ne m’attendais pas à une telle affluence… je suis juste entrée quelques instants pour me réchauffer.

— Eh bien venez donc à notre table. Le vin chaud de la maison est excellent. Nous ferons connaissance.

Tout et n’importe quoi était bon pour la garder et la reconnaître. Après un bref moment d’incertitude, elle avait accepté mon invitation. Elle avait salué les occupants de la table avec un sourire en se présentant :

— Bonsoir, je m’appelle Clémence. Toute la table lui souhaita le bonsoir et les conversations reprirent.

A partir de ce moment, encore aujourd’hui, je ne sais pas exactement comment les choses se sont passées ni pourquoi. Je n’attendais que la voix de Clémence qui me parlait peu. Et quand elle le faisait, sa voix semblait étouffée, comme se frayant difficilement un passage dans le bruit ambiant. La soirée s’avançait et tournait doucement à la fête. C’était l’heure enchantée où le vous devient tu. Le vin chaud avait accompagné quelques plats froids et de toutes les tables montait un brouhaha que je n’entendais pas.

Même en ne la regardant pas, je pouvais ressentir le rayonnement de chaleur qui venait de la place occupée par Clémence. Je ne suis pas causant et pourtant je lui ai raconté mon enfance, mes études, ma classe. Je lui ai raconté ma vie. Elle m’a dit son Jura, ses hivers et ses forêts. Surtout ses forêts. Elle ne m’a rien dit de son maintenant. Quand l’heure de fermeture arriva, elle se leva pour prendre congé. Je me levai en même temps qu’elle et en saluant amicalement tout le monde je lui ai glissé : « Je t’accompagne. »

Dehors la pluie commençait à tomber. Je marchais à côté d’elle, un peu raide, comme durci par ce qui aurait dû être le froid. Alors j’avais meublé le silence : 

— Tu habites loin ?

— A la rue du Temple. Tu connais ?

Oui, la rue du Temple ouvrait le chemin de la vieille ville. On pouvait s’y rendre par le Parc des Eglantiers, là où nous nous étions brièvement rencontrés le matin même.

— Ce matin, tu dessinais dans le parc ?

— Non je prenais des empreintes.

— Des empreintes ?

— Oui des empreintes d’écorces. Je peux te montrer, si tu veux…

Sous les grands arbres noirs qui étendaient leurs branches, la pluie et la terre mêlaient leurs humeurs dans un parfum capiteux.Le gravier de l’allée crissait sous nos pas et sous la voûte des arbres nos mains se sont scellées comme deux aimants qu’on rapproche trop et se plaquent l’un à l’autre dans un claquement sec et définitif.

Arrivés devant le grand cèdre centenaire, elle m’adossa contre le tronc et posa mes mains sur le tronc, derrière moi. En faisant cela elle s’appuyait de tout son corps sur le mien.

— Tu entends ? Ecoute encore … tu entends ?

Approchant sa bouche, à petits coups de langue, elle buvait, les gouttes de pluie restées sur mon visage. Puis, nous avons mélangé notre eau avec celle de la pluie. Dans l’éternité d’un éclair, le temps est aboli. La raison aussi.

Nous étions autre chose, Clémence, moi, le cèdre.

A ce moment, Clémence s’était affaissée doucement en glissant contre moi comme pour rejoindre la terre. Il n’y eu pas de gémissement et pas de cri. Hébété, je regardais ce corps immobile qui gisait à mes pieds dans la terre mouillée. Puis enfin un sursaut me fit alerter les services d’urgences.

Dans la chaleur de l’ambulance, Clémence ouvrit les yeux puis les referma avec l’expression mélancolique de quelqu’un qui s’était résigné. Quelques minutes avant l’arrivée à l’hôpital, elle avait articulé :

— … dans ma poche. Là.

Je pris le porte-monnaie dans la poche de son blouson. A l’intérieur, une petite carte médicale annonçait : «Mme Pasquier souffre d’épilepsie. Ne faire une injection de valium qu’en cas de crise grave.» Venait ensuite le nom du médecin et son numéro d’appel en cas d’urgence.

J’ai suivi l’hospitalisation de Clémence Pasquier jusqu’à sa mise en chambre. Dans son lit, elle m’a souri en me disant que les arbres ne maîtrisaient pas leur force. Puis :

— Je dois dormir maintenant. Viens me chercher dans la journée. Et les yeux qui voyaient l’ailleurs se sont refermés.

Dans ce qui restait de la nuit, chez moi, devant mon clavier, j’ai dépecé avec l’entêtement buté d’une fourmi, toutes les informations qui me tombaient sous les doigts concernant l’épilepsie. Et puis la vie des arbres.

Au début de l’après-midi, un appel de l’hôpital m’informait que le médecin avait donné son accord à Clémence pour sa sortie et qu’elle m’attendait. En chemin, je conduisis avec circonspection, avec le

sentiment de me mouvoir dans un monde soudain incertain.

Elle m’attendait, debout dans sa chambre. A ma vue, elle s’avança vers moi avec son regard stellaire. A nouveau, il se passait quelque chose. Toujours cette chaleur qui semblait irradier de sa présence.

— Je dois te parler. Mais pas ici.

J’aurais pu, à ce moment céder aux signaux d’alarme qui résonnaient en moi. Cette petite cloche qui tintait d’habitude comme un tocsin m’avait toujours tiré d’une affaire trouble. Mais une autre force venue par surprise de là-bas, par derrière le cœur a cette fois gagné ce duel et à ma grande stupeur, je lui pris les mains en lui disant :

— D’accord. Partons.

Il y avait sur la route du retour, un lieu particulier qui avait déjà attiré mon regard. A l’extrémité d’un champ se dressaient trois grands arbres collés les uns aux autres que je reliais invariablement aux Trois Chênes de Maurice Denuzière. En les apercevant, Clémence les montra du doigt et dit simplement :

— Là !

Assise au pied de cet immense bouquet elle se tenait droite, attentive, à ce qu’elle entendait.

Moi je n’ai entendu que ce qu’elle me disait. De son épilepsie qui n’était pas si grave, de sa démarche artistique qui arrivait à fondre dans le bronze les écorce des arbres qui lui parlaient, de son acceptation de sa solitude dans ce monde végétal bruissant, de son renoncement à cet autre monde qu’on désigne prétentieusement comme réel et dont le langage lui était incompréhensible. A l’écouter, en la regardant, en me regardant je m’interrogeai: Qui était l’étranger de qui ? Cette affaire allait occuper une grande part du restant de ma vie.

Et puis le temps et l’elfe de la forêt que j’avais rencontrée m’ont enseigné que la question ne se posait pas en ces termes raccourcis du vulgaire. Que le monde intérieur est plus vaste que le monde extérieur, que dans cet espace infini, toute vie est reliée aux autres par un fil qui oscille lentement, faisant naître leur musique.

Et les arbres murmurent ce chant dans l’ombre de certains crépuscules

Commentaires (3)

We

Webstory
16.11.2016

Jacques Defondval, lauréat du concours d'écriture 2015 (Le chant de l'univers,  2e Prix) a aussi participé au concours 2016. Lisez son témoignage

We

Webstory
14.05.2016

Les Chants de l'univers (Une théorie des cordes) a gagné le 2e prix du concours d'écriture 2015. Cette nouvelle a été publiée dans le livre II, disponible auprès de info@webstory.ch

Jacques Defondval
22.07.2015

Après la publication de ce texte, j'ai un regard suspicieux quand je passe à côté du cèdre de mon parc... :-)

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