Une vengeance cachée dans les eaux.
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1

“…il regarde et découvre Mélusine au bain : il la voit, jusquà la taille, blanche comme la neige sur la branche, bien faite et gracieuse, le visage frais et lisse. Certes on ne vit jamais plus belle femme. Mais son corps se termine par une queue de serpent, énorme et horrible.”

Coudrette, Roman de Mélusine, trad. L. Harf-Lancner

(Récupéré sur http://www.mythofrancaise.asso.fr/mythes/figures/MEmytho.htm)

 

2

A travers la salle, il observe comment les rayures noires et blanches jaillissent de l’obscurité de la porte d’entrée et avancent, ondulant.

Bien sûr il sait que ce sera elle. Pourtant, comme à chaque rencontre, il attend, hypnotisé, et les rayures dansent devant ces yeux.

Enfin la forme de la créature qui l’approche devient une silhouette de femme habillée d’une longue robe rayée en noir et blanc. L’homme relâche un long soupir et réalise que, jusqu’à ce moment, il retenait son haleine.

La photo sur le site de rencontres a été assez juste. Son visage est reconnaissable. Elle est grande ; la robe est étonnante sur ce corps allongé, presque sans formes, un corps qui semble dense plutôt que ferme. Une sportive, il se rappelle de son profil.

Quand les rayures emplissent son regard, il a l’impression de perdre la notion de la profondeur. Il s’oblige à regarder la femme droit dans les yeux avant de lui faire la bise, et les joues que touchent ses lèvres sont froides, glacées par la nuit d’hiver dehors.

 

3

Ils s’assoient à une table. Elle dégage un calme insondable et les yeux qui se fixent sur lui sont très clairs. Malgré son immobilité, les rayures de la robe semblent trembler, comme vues au travers d’une légère distorsion.

La conversation démarre dans les banalités usuelles – professions, quartiers de résidence, la difficulté de se garer au centre-ville. Sa voix est franche et grave. Il a une sensation délicieuse d’attendre la suite. Enfin elle dit, « Alors, vous aimez la robe ? »

Il répond, « Elle est parfaite. Vous n’auriez pas pu mieux choisir. Et vous… vous êtes… plus que parfaite. »

Elle ne semble pas gênée par le compliment ; l’expression de son visage ne varie pas. L’homme est très beau ; peut-être qu’il se permet souvent de faire des compliments extravagants. Elle répond simplement, « Tant mieux. Me demander si je veux bien porter une robe à rayures quand on se voit, c’est un peu insolite… mais après tout, pourquoi pas. Ca ne semble pas trop tordu, puis ça attire l’œil. Mais… vous aviez mis sur le site que vous êtes veuf. »

 

4

L’interrogation est implicite, l’association d’idées aussi ; mais plusieurs questions pourraient se cacher derrière ces mots. L’important est de savoir à laquelle elle voudrait qu’il réponde. Un mouvement balaie l’air, comme si un énorme corps était passé tout près. C’est sans doute parce que la bise a suivi le couple qui vient d’entrer, mais quand la porte se referme, la quiétude se réinstalle.

La femme n’a pas proféré de condoléances, et l’homme admire sa franchise ; des inconnues lui ont proféré tellement de condoléances insincères. Il a l’impression que cette femme est beaucoup plus perspicace que la moyenne.

Le serveur apporte les boissons. L’homme sirote son vin, qui a un goût légèrement salé, puis il dit :

« Oui, j’ai perdu Mélusina il y a à peu près deux ans maintenant. Nous étions en vacances. Il y a eu un accident. »

Cette fois, elle dit, « Je suis désolée, » mais son pâle visage reste neutre, et de nouveau, ceci lui plaît.

 

5

Elle rajoute, « Qu’est-ce qui s’est passé ? » Puis, bien qu’il n’ait pas encore réagi à la question, elle précise, « Je m’excuse, je suis très franche, mais j’ai fait beaucoup de rencontres avec ce genre de site et j’ai appris à être directe. Je préfère savoir dès le départ avec qui j’ai affaire. Je n’ai pas envie de perdre mon temps. »

Il aurait presque préféré qu’elle n’explique pas ses questions abruptes, cette agressivité latente, d’une femme qui a quelque chose à craindre des mystères ; mais il la comprend, et il acquiesce.

« Vous avez tout à fait raison. C’est une histoire un peu étrange, du reste. Tragique, en vérité. Nous étions à Bali. C’était une destination qui ne m’avait jamais tenté, mais Mélusina rêvait d’y aller depuis des années et je me suis laissé persuader pour notre anniversaire des dix ans de mariage. Le dernier soir, on rentrait d’un restaurant par la plage. Elle a décidé que nous devrions prendre un bain de minuit pour marquer notre dernière soirée là-bas. Elle était euphorique, nous avions bu des cocktails. Elle était une bonne nageuse, bien meilleure que moi. Elle a nagé plus loin, plus vite, puis elle a croisé un serpent de mer. Il l’a mordue, elle a paniqué. Les serpents de mer sont vénéneux, mais en fait c’est la panique qui l’a achevée, enfin c’est ce que le médecin a dit. Elle s’est noyée avant que je puisse la secourir. »

 

6

Il raconte son histoire d’une voix blanche. Une autre femme l’aurait touché maintenant, lui prenant la main, par exemple, mais cette femme ne bouge pas. Elle continue à l’observer de ses yeux pâles, mi-clos. Ses lèvres sont fines et presque incolores. Chaque détail la révèle comme étant de plus en plus parfaite.

Elle répète, « Je suis désolée. » Puis elle dit, « Je vois que vous avez raconté plusieurs fois cette histoire, » et il a envie de sourire.

« Certes. Il y a eu bien sûr le médecin, la police, là-bas puis ici aussi. Juste des formalités mais c’était désagréable tout de même. Je n’étais moi-même pas si sûr de ce qui était arrivé. Puis d’une façon ou d’une autre la presse en a entendu parler. Une touriste mordue par un serpent de mer dans un paradis balnéaire… Vous en avez peut-être entendu parler. Un serpent de mer, après tout, presque pas croyable… En plus, ça leur changeait des banquiers pourris et des enfants abattus en Syrie, un désastre technicolor qui arrive à Monsieur et Madame Tout-le-monde mais tellement invraisemblable que ça ne menace pas vraiment Monsieur et Madame Tout-le-monde… Et pourtant, le gens ne se rendent pas compte de toutes les choses invraisemblables qui arrivent tous les jours dans les couples les plus, entre guillemets, normaux. Ou c’est peut-être justement pour cela que les gens se rassurent de ce genre de fait divers. Enfin. »

 

7

« C’est terrible, » elle dit, mais comme elle aurait dit, il pleut. Puis elle sourit pour la première fois, très lentement, et ils finissent leurs verres sans échanger plus de paroles que le nécessaire.

Plusieurs heures plus tard, chez lui, il se remémore le mouvement souple de son corps nu, zébré par les rayons de la pleine lune et les ombres jetés par les cadres des fenêtres, quand elle s’était levée pour chercher sa robe abandonnée. Il lui avait proposé de rester chez lui toute la nuit, mais elle lui avait dit, « Jamais le premier soir ». Il lui avait appelé un taxi, ne la quittant pas des yeux pendant que, lentement, la colonne de noir et blanc s’était reconstruite devant lui.

« Appelle-moi, si tu veux, » il lui avait dit au pas de la porte, et elle l’avait fixé de ses yeux si pâles, qui cillaient si peu.

Allongé dans son lit, il laisse l’image de la femme s’éclipser devant une image de Mélusina au moment de sa mort : l’opulent corps flottant la tête en bas, les cheveux ondoyant, et l’impression qu’il avait eu pendant un instant, comme s’il faisait partie du mouvement des vagues qui effleuraient les lèvres pulpeuses désormais muettes et les défiaient à parler.

Plus de paroles, enfin.

 

8

Elle avait été, à sa manière, une magicienne des paroles. Puissantes, transformatrices, ces paroles se déversaient en un flot incessant sur lui. Mélusina le décrivait tel qu’elle le trouvait et tel qu’elle aurait voulu qu’il soit. Contre son gré, il s’était trouvé prisonnier de ses paroles, emmuré dans la description de lui qu’elles construisaient.

Il avait été son obsession à elle, il fallait croire, car elle ne parlait que de lui, et elle lui dédiait des rivières de paroles, des rivières de haine et de dédain qui coulait incessamment sur lui, une rivière d’acide qui dévorait sa peau et s’attaquait à sa chair.

Surtout elle répétait, avec furie ou volupté, quand ils étaient seuls et quand ils étaient en compagnie, qu’il était impuissant, qu’elle était au comble de la frustration, et elle décrivait leur échec sexuel avec un féroce délice.

A force de l’entendre dire qu’il était impuissant, c’était devenu vrai. Puis c’était sa volonté qui s’était effritée. Il en venait à même plus vouloir la quitter. Ensuite, il avait commencé à maigrir. Son torse et ses membres étaient devenus émaciés ; sa tête avait paru de plus en plus grande. En revanche, Mélusina s’arrondissait et s’embellissait. Ses seins se bombaient, ses lèvres enflaient de sensualité, son ventre bourgeonnait. Sa peau soyeuse n’en était que plus irrésistible qu’elle s’étendait chaque jour davantage sur une chair toujours plus abondante.

 

9

Il ne s’étonnait pas quand elle prenait des amants. Il ne comprenait pas pourquoi elle ne le quittait pas, mais il sentait que leur douloureuse symbiose la liait autant à lui qu’il était lié à elle. Ses liaisons ne duraient jamais longtemps, mais à tout moment elle le tenait au courant de tout, décrivant des ébats délirants ou rugissait de frustration et de haine quand ses amants la quittaient. L’homme leur enviait cette volonté qu’il avait depuis longtemps perdu, celle de disparaître avant de se laisser entièrement engloutir.

Elle ne l’avait pas consulté avant d’acheter les billets pour Bali. Simplement, un soir, au moment où il égouttait les pâtes, elle avait jeté un papier sur le comptoir.

« C’est quoi ? » il avait dit, et elle avait rit, sarcastique.

« Tu ne sais plus lire ? »

« Excuse-moi, ma chérie, je suis occupé. Dis-moi ce que c’est. »

Saisissant le papier, elle avait presque chanté, « Départ, samedi 14 décembre, bla bla bli bla bla bla, arrivée dimanche 15 décembre, dix-huit heures trente, aéroport de Denpasar. »

 

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Il n’avait rien ressenti pendant qu’il mélangeait les pâtes avec la sauce. Puis, au moment où il était allé chercher les services, il lui était venu à l’esprit de demander, « C’est quoi l’aéroport de Denpasar?»

« Là où je rêve de retourner, où j’ai passé les meilleures vacances de ma vie… Avec Carlo, quand j’avais vingt ans. Je t’ai déjà parlé de Carlo, amore mio ? » Pendant qu’elle mangeait, ses lèvres pulpeuses luisantes de graisse, elle lui avait raconté Carlo et tout ce qu’elle avait adoré chez Carlo, et surtout dans le corps de Carlo, et il avait senti sa faim diminuer jusqu’à la taille d’un petit pois, puis un grain de poussière, puis disparaître entièrement.

L’anticipation de ce voyage l’avait particulièrement excitée. Elle n’arrêtait plus de parler ; même quand elle dormait, elle susurrait des mots et geignait d’extase. Pour sa part, il ne dormait plus et n’avait d’appétit pour rien. Au départ, il avait tellement maigri que la ceinture de son siège dans l’avion ne le serrait pas, même quand il la raccourcissait au maximum. Il sentait les yeux moqueurs des gens sur lui, un homme squelettique trottant derrière une femme si magnifique, si opulente, que même ses propres vêtements, s’ouvrant ou s’entrebâillant à des moment inattendus, faisaient tout leur possible pour la déshabiller.

 

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Dès leur arrivée, Bali lui tombât dessus comme un gueule ouverte. La nuit humide bondissait sur le jour à 18h30, épaississant l’air comme du sang. Mélusina avait loué une chambre immense dans un hôtel cinq-étoiles. Toutes les nuits, il s’étendait sur le vaste lit blanc, exténué mais incapable de fermer l’œil car au-delà des ronflements de sa femme, qui s’endormait encore plus vite qu’à la maison, il entendait la nature vorace arpenter les murs de l’hôtel, se glisser par les sorties d’eau dans la salle de bain, se faufiler sous les porte-fenêtres. Un soir, après avoir lu pour tenter de se fatiguer les yeux, il s’était aperçu tout d’un coup d’une procession de grillons qui gravissaient les rideaux malgré les porte-fenêtres fermées. A d’autres moments, quand il se déshabillait, son inconfort habituel sous le regard moqueur de sa femme cédait à l’impression qu’il venait de voir un mouvement furtif du coin de l’œil sous un des lourds meubles en bois, ou dans un coin du plafond. Il n’osait pas chercher, plus de peur que Mélusina le ridiculise que parce qu’il redoutait la bête qui le taquinait ainsi.

Le premier jour, alors que Mélusina le traînait à la plage, une des employées – de petites demoiselles qui se courbaient gracieusement et portaient des frangipanes dans leurs cheveux noirs – leur disaient de faire attention s’ils allaient nager, car depuis un certain temps il y avait un serpent de mer près de l’hôtel.

 

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Pour sa part, il avait compris le message ; par contre, même si Mélusina clamait qu’elle parlait l’anglais couramment, en vérité sa compréhension était beaucoup trépidante. Il pouvait très bien imaginer que dans la mer, plus même que sur l’île, ils seraient à la merci de cette nature avide. Il ne pouvait s’expliquer pourquoi il ne traduisit pas le message pour Mélusina, et elle ne lui en demandait pas, s’intéressant peu au personnel pour autant qu’ils obéissent à ses ordres. Bientôt il n’y pensait plus, car elle avait commandé un chauffeur pour les emmener tous les jours à une plage différente.

Des champs de rizières et d’immenses canapés de verdure défilaient devant les vitres de la voiture. Dans son épuisement, rêvant à moitié, il imaginait des bouddha immenses en pierre perchés sur des collines, puis des mouvements, d’abord petits puis de plus en plus massifs, éveillaient leurs membres pondéreux ; il se réveillait en sursaut à ces moments, horrifié, puis il replongeait dans sa léthargie. Il croyait voir des singes groupés au bord de la route mais ne savait pas s’il les avait imaginés. A travers les arbres, des colonnes et des marches en pierre morcelées se dessinaient un instant, puis l’image était balayée par les rideaux de feuilles et la voiture continuait son chemin inébranlable vers une des innombrables plages qui se ressemblaient toutes, leur sable dorée couverte de chair rosâtre occidentale, de serviettes de bains empreintes de noms d’hôtels, de visages plissés dévorés par des lunettes de soleil.

 

13

Le dernier soir, Mélusina le dirigea pour la première fois à pied, à travers le jardin qui se trouvait entre les bâtiments de l’hôtel. Dans la nuit de velours noir, des sons de pas tressaillaient, des silhouettes se dessinaient sous les quelques lumières plantées dans l’herbe parfaite qui bordait le chemins et effaçaient un instant la danse des insectes qui crépitaient sur les cercles lumineux.

Quand, une fois, ils croisèrent un couple, il entendit la femme dire à voix basse, « …interdit, car ils disent qu’il y a un serpent de mer… » et l’homme l’interrompre, « Mais non, dans un endroit pareil, ils l’auront sûrement chassé ! », avant que les voix se perdirent dans l’obscurité.

Ils mangèrent dans un restaurant au bord de la mer, où l’air était lourd d’odeurs grasses. Mélusina insista pour qu’ils prennent le canard, spécialité du lieu, ces mêmes canards qu’ils avaient vus depuis la voiture, perchés sur les rebords des rizières, se penchant pour manger les parasites nichés dans la boue. Elle commanda du vin, mangea et but pour tous les deux. Il se sentait au bord d’un gouffre, peut-être parce qu’elle lui répétait sans cesse que c’était la fin des vacances, le dernier soir pour profiter de tout ce que l’île leur offrait. Sous la table, les mains potelées, tâchées de graisse, de Mélusina malaxaient le peu de chair qui lui restait sur les cuisses décharnées. Il pensait : cette nuit, elle va m’engloutir, je vais disparaître.

 

14

La balade de retour, dans la lumière d’une lune pleine, aurait dû être romantique, mais les yeux se fixèrent non sur le ciel, mais sur le sable des plages, qui semblait frétiller : les mouvements de crabes presque trop petits pour être vues, mais dont les mouvements happaient sans cesse son regard.

Soudain elle lui dit, « Un bain de minuit ! Viens. Nous ferons l’amour dans la mer. » Ce n’était pas une invitation, mais un ordre.

Lentement il se déshabilla, laissant tomber ses vêtements sur le sable infesté, pendant qu’elle, en deux mouvements, se dévêtit. La lune éclaira son magnifique corps nu et soudain il se rappela la conversation du couple et l’avertissement qu’ils avaient reçu le premier soir.

« Mélusina… il paraît qu’il y a un serpent de mer. Peut-être qu’il ne faudrait pas… » mais elle balaya ses paroles d’un geste obscène.

« Quel enfant tu es. Tu n’es qu’un pleurnichard pathétique, trop peureux pour nager dans les eaux du paradis. »

Sa bouche s’emplit d’injures qu’elle cracha sur lui en même temps qu’elle avança dans l’eau, telle une Aphrodite en marche arrière. Elle ne s’arrêta qu’au moment de se lancer à la nage.

 

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En vérité, elle n’était pas une très bonne nageuse ; mais cette nuit-là, elle voulait souligner à quel point elle était forte et lui lâche. Ainsi, elle avança beaucoup plus loin que d’habitude avant de se tourner. Avançant dans l’eau à un rythme plus circonspect, il voyait son visage, beau, serein et cruel dans la claire de lune. Elle s’apprêtait à lui envoyer encore une insulte quand un spasme traversa ses traits et elle lâcha un petit cri. Il crut voir un mouvement dans l’eau à côté d’elle, quelque chose qui ondulait et brillait de blanc et d’ombre, une longue et mince forme zébrée qui disparut presque aussitôt. Il s’accéléra.

En quelques instants, il était à ses côtés. Elle avait déjà commencé à paniquer, émettant de petits cris, avalant l’eau. Ses mains, luisantes d’eau et de clair de lune, s’agrippaient à lui. Soudain il savait ce qu’il allait faire.

En temps normal, elle était plus forte que lui, mais la panique l’avait affaiblie. Quand il mit ses mains sur sa tête et commença à pousser, l’état de demi-rêve qu’il avait connu dans la voiture le submergea de nouveau. Les membres de sa femme se débattirent sous l’eau mais il resta très calme, ses yeux rivés non sur elle mais sur ce mouvement soyeux qui apparût une dernière fois à côté de lui, glissant noir-blanc-noir-blanc-noir-blanc le long de son bras, puis disparaissant pour toujours.

 

16

Une fois que les mouvements de Mélusina s’étaient calmés, il avait nagé avec elle en direction de la plage. Ensuite, tout s’était passé très vite : les gens qui affluait, les cris, les pleurs, la police, le personnel de l’hôtel, les journalistes. Il avait pris quelques jours supplémentaires de congé du travail afin d’organiser les funérailles sur place. A ceux qui se montraient surpris de son choix, il disait qu’elle avait tant rêvé de venir à Bali et que c’était ce qu’elle aurait voulu. Quand la famille de Mélusina l’avait appelé pour s’en plaindre, il leur avait raccroché au nez.

Même si elle avait essayé de le hanter, le trajet depuis Bali était trop long, même pour elle.

Le jour pointe au moment où son téléphone portable sonne. Il n’a pas dormi et attrape l’appareil dès la première sonnerie. Quand il voit le nom sur l’écran, il sourit.

La voix de la femme est comme le chuchotement des vagues. Elle dit, « J’ai regardé un peu sur internet, je voulais voir à quoi ressemble un serpent de mer. »

Il dit, « Ah oui ? » et il attend.

Elle dit, « Des rayures noires et blanches. Un peu comme ma robe ce soir. »

 

17

Il dit, « Oui… » et attend encore.

Elle dit, « Tu disais n’avoir qu’une envie précise pour notre rendez-vous… que je m’habille en rayures noires et blanches. Est-ce que tu demandes ça à toutes les femmes que tu rencontres ? »

Il dit, « Oui. Bien sûr. » Et il écoute le bruit doux de son souffle à travers le téléphone, et encore une fois il voit la silhouette noire et blanche glisser dans l’eau et la sent caresser brièvement son bras pendant qu’il noie sa femme.

Commentaires (2)

We

Webstory
04.12.2016

LE SERPENT DE MER a gagné le 2e prix du concours Webstory 2016. Le texte sera publié dans le Livre III de Webstory. Découvrez aussi: Le rendez-vous du mercredi

Pierre de lune
16.10.2016

Un récit mystérieux et envoûtant, servi par un très beau style d'écriture, imagé et poétique. Au plaisir de vous lire à nouveau :-)

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