Créé le: 12.05.2021
14 0
Le prix de la curiosité

Fantastique, Fiction, Nouvelle

a a a

© 2021 Kurt Fidlers

Ethan Blacksmith, explorateur, part à la recherche d'un Grand Ancien, mais ce qu'il trouvera, perdu dans l'immensité de l'océan indien, pourrait bien remettre en question toutes ses croyances.
Reprendre la lecture

— Je n’arrive n’y à manger, ni à dormir, ni à empêcher mes mains de trembler. Dès que le soleil se lèvera je quitterai cet endroit.

Telles furent les dernières paroles de James Cargrove, aventurier, explorateur. Mon ami.

Il avait jeté ces mots comme on jette du bois dans le feu pour l’attiser et, une fois sa colère déversée, s’était précipité vers sa tente.

A l’aube, il avait disparu. De lui, il ne restât plus qu’un souvenir. Les réelles circonstances de sa disparition m’échappent encore aujourd’hui, mais que je me dois de relater car, Cher Lecteur, ces évènements ont secoués mes plus profondes convictions.

Je me nomme Ethan Blacksmith et voici notre histoire.

 

Ma famille, issue de la bourgeoisie galloise, avait enracinée le nom des Blacksmith à Bangor, dans le nord du pays de Galles. Enfant, j’étais un garçon curieux, perpétuellement en quête d’aventures, remontant un jour le courant de l’Afon Ceginescaladant un autre jour les versants d’Yr Wyddfa, et ce, au détriment des craintes que formulaient ma mère. Mon enfance se résuma à délimiter la propriété de mes aïeuls, inconscient du cortège de pauvreté et de cadavres se déroulant derrière ses hautes grilles. C’est tout naturellement que j’orientât ma carrière vers des études en lettres. La majorité des Blacksmith fréquentèrent Aberystwyth, l’université par excellence du pays, mes géniteurs avaient donc l’espoir que je perpétue les traditions familiales. Moi, je voulais m’évader, découvrir le monde, laisser derrière moi ces grilles qui m’avaient trop longtemps emprisonnées et couper les liens de ces maudites coutumes. Mon choix académique se portât finalement sur l’université de Londres, où, en 1920, j’y fis la connaissance de James.

C’était un passionné. Touche-à-tout, il lisait tel un Pantagruel, étudiait, avalait des montagnes de livres sans jamais être rassasié. Me pensant insatiable moi-même, j’avais trouvé en lui un alter égo. Très vite, nous devinrent amis.

Au fil de nos débats littéraires, James me fit découvrir un jeune écrivain du nom de H. P. Lovecraft, méconnu sur le Vieux Continent. Digne successeur d’Edgar Allan Poe, Howard Phillips n’en demeurait pas moins américain. On lui reconnaissait ce qui faisait souvent défaut à ses pairs : le talent.

Mon ami se passionnait pour tout ce que l’écrivain avait publié. Il l’avait lu, relu, et pouvait déclamer à haute voix, sans faillir, ses nouvelles. Fasciné par les récits et sa vision de l’anthropocentrisme, James eut, lors d’un voyage à New York, la chance d’y faire sa connaissance.

Les histoires de Lovecraft nous captivaient. Elles avaient un goût d’interdit, un parfum libertaire teinté d’effroi, suscité par les monstres qu’il décrivait. En vérité, ses nouvelles nous délivraient. Comment ne pas être attiré par l’exploration des craintes primitives enfouies au plus profond de nous ?

L’université, elle, ne l’entendait pas de la même oreille, car parmi les bien-pensants conservateurs – et l’institution londonienne en comptait pléthore – les récits de H. P. étaient proscrits. « De la lecture abrutissante », assénaient-ils d’une même voix.

Nous devînmes des parias, un petit groupe constitué d’une dizaine de membres qui, par la force des circonstances, formât le Club Dagon.

Un jour, James vint me trouver, le regard extasié de celui qui a fait une découverte fondamentale. Il brandissait un feuillet, adressé à son nom, dans lequel une écriture déliée, quelquefois incertaine, avait été expédié depuis New-York. C’était une lettre de H. P. Lovecraft en personne. L’auteur y réagissait avec enthousiasme qu’un Club Dagon eût été créé en terres britanniques. Il se réjouissait de partager avec nous ses nouvelles et proposait d’échanger régulièrement sur les Mondes hallucinés dont il rêvait. Notre excitation était à son paroxysme.

Les années succédèrent aux mois et invariablement, mon ami partageait avec le Club le courrier de notre auteur vénéré.

 

1924. Diplômes en poche, nous prîmes chacun des chemins différents. Je retournais dans mon pays natal et y obtint une chair de lettres à l’université d’Aberystwyth, celle-là même que j’avais reniée. Peut-être étais-je devenu, à la fierté de mon père, un peu plus proche des valeurs de la famille Blacksmith.

Il demeurait de ma vie estudiantine le Club Dagon, jamais dissous par ses membres. Seul James m’envoyait régulièrement des nouvelles de Howard Phillips avec lequel il continuait ses échanges épistolières.

 

En 1926, alors que l’Allemagne voyait un petit caporal prendre du grade au sein de la NSDAP et redistribuer les cartes politiques du Vieux Continent, James reçu plusieurs lettres aux contenus inquiétants.

La première série voyait les écrits de Howard Phillips plus empreintes de mal être. Il y dépeignait New York comme un cloaque, et y ajoutait que ses nuits, peuplées d’images oniriques d’un lieu oublié, le rendraient fou si elles ne cessaient de le hanter. A mesure que défilaient les lignes, je me sentais brutalement plongé dans les passages angoissants de la Cité sans nom et de Dagon.

La seconde série, plus empreinte d’optimisme, vit Lovecraft s’accrocher à des perspectives d’avenir moins sombres. Il tentait de retrouver Providence, sa terre promise, malgré une fortune fuyante et un mariage en lambeaux. Son paradis lui manquait, il ne désespérait pas de le retrouver un jour.

Au mois d’avril de la même année, James m’apprit qu’en parallèle de sa chair littéraire à Oxford, il fit de nombreuses recherches à propos de la cité oubliée de Lovecraft. Avec toute la persévérance que je lui connaissais, il avait épluché quantité d’ouvrages pour finalement trouver l’élément qui confirmait les descriptions qu’Howard Phillips avait brossées dans ses lettres.

Il s’agissait du journal de bord d’un capitaine hollandais. Sur la route maritime qui avait conduit celui-ci d’Afrique du Sud à Sumatra en 1610, l’explorateur Hendrik Brouwer décrivit une île en ces termes :

 

Au milieu de l’océan déchaîné, auréolée d’un halo nébuleux parcouru d’éclairs sinistres, l’île qu’aucune carte ne recense est là.

Impuissant, je vois sur ses rivages ; où aucun soleil ne brille, des carcasses éventrées. Du ressac émergent les témoins d’une civilisation oubliée, balayés par le temps et les intempéries.

Quelque chose ici réside, une chose qui imprègne l’air, l’eau, et le temps, d’une aura malfaisante. Son attraction est ; outre toute considération logique, empreinte de maléfice. Les marins le sentent. Ils sont inquiets, et ce n’est pas tant leurs puériles superstitions qui en sont la cause, mais bien une sensation sans équivoque de mal-être. Moi-même, j’admets que cet endroit me terrorise.

Je ressens le besoin impérieux de le fuir pour ne plus avoir à éprouver l’angoisse de ses eaux damnées.

 

Hendrik Brouwer, n’aborda jamais l’île bien qu’il consignât dans son journal de manière détaillée, la typographie, les coordonnées cartographiques, afin que soit répertorié ce lieu qu’il craignait hanté.

C’est là que naquit en James le projet de s’y rendre.

Cher Lecteur, à y resonger, j’aurai pu m’éviter toute cette histoire, mais James avait ce pouvoir d’attirer les autres à sa cause, et je serais dépourvu de crédibilité si je ne vous avouais que cela m’ait excité au même titre que lui. Seulement, à l’époque, j’étais inconscient du danger et préférais le suivre aveuglément.

 

Les préparatifs prirent six mois pendant lesquels nous constituâmes un équipage, et procédâmes à la récolte des fonds qui financerait l’expédition scientifique. Car oui, il s’agissait bien d’une expédition scientifique dont le but était de prouver au monde que nos croyances, sur lesquelles reposait notre foi, n’était qu’une vaste fumisterie. Imaginez une cité millénaire, endormie, capable d’ébranler le mythe des civilisations mésopotamiennes ? C’était grisant.

L’équipage fût constitué d’une quinzaine de marins en plus de trois compagnons du Club Dagon.

Parmi eux, il y avait Christian Evans, un homme de lettres à l’allure fragile, que la renommée littéraire fuyait. Peut-être était-ce dû à l’orientation religieuse que prenait ses textes en ces temps troublés.

Nathan Burke, le magnat de la finance que rien n’effrayait hormis les soubresauts de la bourse, un type aussi prétentieux que sa bedaine qu’il arborait comme la consécration de sa réussite.

Puis, il y avait Christopher Adams, un membre de la première heure du Club Dagon dont la personnalité m’était des plus nébuleuse. Cloîtré dans un mutisme mystérieux, il était, de mes quatre compagnons, le seul dont je n’arrivais à cerner les objectifs, ni les motivations. A l’heure où sonnait le départ, maintes questions m’obsédèrent sur les raisons de sa présence, ce dont je fis part à James. Celui-ci, obnubilé par le voyage, écarta mes récriminations, n’y voyant rien de plus qu’un comportement excentrique.

 

Un matin brumeux de février 1927, nous embarquâmes à Eastbourne sur le Sea Shepherd, un vapeur passablement marqué par les nautiques parcourus. L’équipage nous reçut avec des mines renfrognées, semblables à ces propriétaires terriens, des types courtauds, enchaînés à leurs valeurs, et peu loquaces. Le capitaine n’était pas en restes : casquette vissée sur la tête, barbe peu entretenue, carrure de rugbyman, il suçotait une pipe dont l’embout ne quittait jamais ses lèvres jaunies. Le poncif du marin bourru.

On nous attribuât chacun une cabine. La mienne jouxtait celle de Christopher Adams, tandis que James, Christian et Nathan se virent attribuer des cabines plus loin dans le couloir.

Le Sea Shepherd prit le large sur une mer calme, plombée par une chape de nuages gris, et malgré ce temps maussade, nous étions excités par l’aventure.

 

Une semaine s’était écoulée quand nous franchîmes le détroit de Gibraltar et nous enfonçâmes dans la Mer Méditerranée en direction du Canal de Suez. Je pressentais un long voyage, à l’image d’un pèlerinage en Terre Sainte.

Les premiers jours, l’humeur était bon enfant. Même les marins venaient se joindre à nos discussions.

Les matins, nous nous retrouvions sur le pont, faisions le point, et décidâmes de nous laisser porter autant par les courants que par les fonds que James avait pu récolter dans son entourage constitué de nantis. Christopher, lui, demeurait absent, claustré dans sa cabine, ne venant échanger qu’en de rares occasions. Je le voyais diminué, les traits tirés, comme s’il était atteint d’une maladie incurable. Des questions m’assaillaient à son propos.

Alors que nous contournâmes Kriti, en mer Egée, des rêves aux teintes sinistres m’assaillirent. L’amère sensation de revivre le même cauchemar vint semer un avertissement dans mon esprit.

Il se déroulait ainsi : au cœur d’une cavité oppressante, je me retrouvais à l’intérieur de l’homme de La Cité sans nom, récit dans lequel l’explorateur y relate sa trouvaille d’une ville enfouie dans le désert profond. Il y observe des habitations, des lieux de sacrifice et les hiéroglyphes d’une civilisation éteinte, où les habitants, des êtres mi-hommes mi-reptiles ; disparus alors que l’homme apprenait à marcher, vénéraient un Grand Ancien, un dieu primaire venu de l’espace profond. Ce fut sur cette découverte que je m’éveillais en sueur, étouffant un cri, alors que se refermait sur moi le tombeau millénaire.

Le cauchemar revenait comme une mauvaise grippe et, une nuit, alors que mon sommeil s’agitait, j’émergeais brusquement en sueur. Désorienté, je perçus d’étranges voix, des lentes litanies psalmodiées sur un ton guttural, et dont je n’arrivais à isoler l’origine.

Était-ce des voix échappées de mon cauchemar qui se figeaient dans la réalité ou parvenaient-elles des couloirs du navire ?

Le lendemain, sur le pont, et après mûre réflexion, j’en fis part aux autres en l’absence de Christopher. En parler à voix haute me mettait dans une position inconfortable, je risquais, aux yeux de tous, de passer pour un aliéné. Mais étrangement, Nathan et Christian, furent du même avis, car eux aussi cauchemardaient depuis Kriti. Nous le sentions, cette aventure était empreinte de mysticisme, quelque chose (ou quelqu’un) autour de nous manipulait la réalité.

En déclarant que d’obscures forces étaient à l’œuvre, nous mîmes James hors de lui. Il n’était pas de notre avis, et pensait que nous perdions la tête. Emporté par une rage sourde, il quitta le pont. Je voulus le retenir, le calmer, mais il rejeta mon aide, arguant que je désirais conduire son expédition à la ruine.

 

Après d’interminables semaines où l’ambiance s’appesantit même parmi l’équipage, nous arrivâmes au canal de Suez et nous engouffrâmes dans ce chef-d’œuvre de génie civil qui, plus au Sud, nous mena en Mer Rouge. Et malgré les paysages époustouflants, mes nuits s’agitaient de concert. Plus notre destination s’approchait, plus j’avais l’indicible sentiment que, dans l’ombre, œuvraient des forces maléfiques.

A chaque halte dans un port quelconque, James rédigea une lettre à l’adresse de H. P. pour le tenir informé de notre avancée. Depuis notre dernière altercation, il s’était rembrunit et ne partageait qu’en de rares circonstances l’objet de ses pensées et le contenu de ses lettres. Petit à petit, il prenait de la distance avec le groupe.

Après trois mois passés en mer, la côte de Sumatra fut en vue. Au port de Padang, malgré notre enthousiasme, nous fûmes reçus sèchement par la population locale. L’impérialisme et l’hégémonie britanniques n’y étaient plus les bienvenus. Et c’est, après quelques jours à terre, où l’animosité ambiante n’était qu’à peine voilée, que nous reprîmes la mer.

 

Deux semaines plus tard, l’île fut en vue. Je songeais à Hendrik Brouwer. Il n’avait pas menti, car ce qui devait être un moment de liesse générale, se mua en une contemplation taciturne.

En forme de croissant de lune, l’île était nimbée d’un ciel morne, traversé d’éclairs. Des vagues glissaient sur les plages où gisaient les squelettes d’anciens navires éventrés, et plus loin, contre des falaises à demi-noyées par l’océan, s’élevaient d’antiques obélisques et des statues aux dimensions colossales, balayées par les flots.

Penché sur le bastingage, je la perçus avec émerveillement et effroi. Car à mesure que voguait le Sea Shepherd, je découvris, nerveux, des détails – une falaise abrupte par-ci, une colline au relief troublant par-là – qui me firent dresser les poils. J’étais déjà venu ici dans mes cauchemars.

Cela n’échappât pas à Christian Evans dont le regard m’approuva. Il se signa.

L’expression des marins se figea également lorsqu’ils se joignirent à nous.

James, lui, était atteint de l’ivresse de l’explorateur, aveuglé. Quant à Nathan Burke, dans ses yeux brillait la perspective des livres sterling que cette découverte susciterait.

C’est ce moment-là que choisit Christopher pour réapparaître. Nous ne l’avions vu depuis Padang. Il avait les traits tirés, les avant-bras lacérés, et sur ses lèvres flottait un rictus de satisfaction malsaine.

Le capitaine contourna l’île et lâcha l’encre à l’orée d’une crique au sable blanc. Rapidement, nous mîmes une barque à l’eau, embarquant tentes, et une partie de l’équipage qui s’apprêtait à monter le campement.

Une fois sur l’île, je ressentis un vide immense, de celui dont les pensées sont dépossédées. Je ne saurais exprimer clairement comment l’environnement avalait le temps. Le sentiment était si étreignant, angoissant, que tout semblait avoir cessé d’exister ici. L’absence de bruissement dans les frondaisons des palmiers, des cris d’oiseaux, du ressac.  Tout était imprégné d’un silence sinistre.

L’impression était absurde, je le concède, mais elle s’accentua dès la première nuit. Entouré du néant, sans les bruits de la nature, mes sens s’exacerbèrent et m’empêchèrent de trouver le repos.

Le lendemain, nous fûmes debout dès l’aube. James précéda l’expédition qui s’enfonçât dans une végétation dense, les marins sur les talons. Le silence s’était abattu sur le groupe, prisonnier de l’environnement qu’il côtoyait.

En début d’après-midi, après avoir gravis d’interminables collines, nous parvînmes au sommet d’une vallée encerclée de montagnes crénelées. En contre-bas, nous découvrîmes au Nord-Est des structures émergeant de la forêt que James, d’une humeur massacrante, désigna comme notre destination.

A mesure que nous progressâmes dans la jungle humide, s’étalaient sur nos pas les reliques et les vestiges millénaires d’une civilisation éteinte. Des blocs erratiques parsemaient notre progression et sur lesquels on distinguait des bas-reliefs frappés d’étranges anaglyphes, indéchiffrables.

En fin d’après-midi nous arrivâmes, médusés, dans les ruines d’une antique cité où demeuraient les débris d’habitations, de rues et, comble de tout, une pyramide d’environ cinquante yards d’arêtes, noyée dans la végétation. Une place dominée par une rangée d’obélisques partiellement effondrés, s’articulait face au frontispice de l’édifice, dont l’entrée était obstruée par un éboulement. Et, dans l’axe, au pied du portique, béait un trou d’un diamètre de quinze pieds au fond imperceptible.

L’humeur de James laissa place à un excitation jubilatoire, contrairement aux marins qui contemplaient avec une religieuse méfiance les ruines. Il jugea bon de planter le campement à cet emplacement, la nuit n’allait pas tarder à tomber. Nous fîmes un feu, installèrent les tentes à l’orée de la pyramide, attendant la venue des ténèbres dans un silence contrit.

J’observais Christopher, en retrait jusque-là. Il s’était mit à parcourir les différentes stèles, tentant de déchiffrer les glyphes à l’aide d’un livre massif qu’il tenait entre ses mains. Le manège n’échappa pas à James qui s’était approché de lui. La discussion animée s’envenima rapidement. Puis James, furieux, saisit Christopher par le col, le lâcha aussitôt et, d’un pas enragé, revint à notre rencontre.

L’interrogeant, James, les mains tremblantes, m’expliqua que nous étions dans la cité de R’lyeh. Celle qui abritait le Grand Ancien Cthulhu, un dieu vénéré par les humanoïdes qui vécurent ici. Christopher s’était servi du Nécronomicon – l’unique écrit d’Abdul al-Azred, cité par H. P. dans ses nouvelles – tout au long du voyage, pour pactiser avec le dieu cosmique. Aujourd’hui, estima James, il ne subsistait du culte qu’une cité morte.

Heureux d’avoir retrouvé mon vieil ami, sa remarque me laissa cependant amère, car contrairement à lui, j’étais intimement persuadé que l’île n’était pas vraiment morte. Je me demandais par contre comment Christopher avait-il pu pactiser avec un dieu ? Et pourquoi ?

Brusquement, dans mon champ de vision, Christopher fut avalé par le trou béant. Je sursautais, le cœur tambourinant, emmenant dans ma surprise les membres de l’expédition.

Après une heure de recherches, nous dûmes nous rendre à l’évidence : Christopher était perdu. Ce que nous crûmes tous.

Nous nous assîmes autour du feu, quand James s’avoua vaincu. Il se sentait responsable de nous avoir menés jusqu’ici, ne cessât de s’en vouloir, arguant qu’il ne pourrait vivre avec ce sentiment. Il s’en retourna dans sa tente, à bout. Je voulus le retenir, mais il me repoussa à mon grand dam. Jamais je ne devais le revoir.

Au milieu de la nuit, alors que l’univers abyssal m’enveloppait de ses sombres tentacules, les marins s’agitèrent. Dans la lueur du feu mourant, je vis leurs silhouettes se tordre, saisir leurs armes. Quelque chose rampait autour de notre cercle, bruissait derrière les palmiers. La panique me gagna, lorsque tout s’enchaîna.

Un marin étouffa un cri, un autre fût traîné par une chose imperceptible. Nathan cria, puis un autre marin, et très vite, notre groupe se réduisit à cinq compagnons. Les autres disparurent dans la végétation, emportés par d’invisibles mains.

Christian se saisit d’un tison flamboyant, l’agita pour se protéger. Des feulements aigus percèrent la nuit. Au-delà du cercle, les ténèbres reculèrent et, par miracle, s’abstinrent d’attaquer. La peur au ventre, nous alimentâmes le feu, convaincus ainsi de repousser les agresseurs, quels qu’ils fussent. L’aurore proche sonnait comme une promesse libératrice, quand brusquement, une silhouette sombre surgit du trou béant.

Tétanisés par son aura ténébreuse, elle se présenta sous le nom de Nyarlathotep, autrefois nommé Christopher Adams. L’ombre mouvante vint se placer à distance de la lumière dégagée par notre brasier. Messager de Cthulhu, elle persifla des paroles qui résonnèrent en moi longtemps après. Nous comprîmes que le dieu endormi attendait son dû. Et si ce n’était aujourd’hui, un jour, le pacte que Christopher Adams avait conclu avec Cthulhu prendrait tout son sens. A lui l’immortalité, à nous le désespoir éternel.

Dans ce moment de panique, l’évidence se révéla à nous : les monstres des bas-reliefs vivaient contre toute attente et servaient une divinité endormie, bien vivante, dont les contours étaient représentés par les statues de la plage, le dieu à la tête de pieuvre et au corps de dragon.

Jamais je n’ai été aussi heureux de voir l’aube apparaître, inondant la place d’une clarté surréaliste. La forme de Nyarlathotep retourna aux ténèbres dans une protestation plaintive, escorté par les choses rampantes, mais promit qu’aucun tourment ne nous serait épargné, qu’où que nous soyons, le Grand Ancien nous retrouverait.

Abattus mais déterminés, nous laissâmes la cité derrière nous et courûmes jusqu’à en perdre haleine, retrouvant notre chemin jusqu’à la plage, et tandis qu’elle se rapprochait, l’île trembla sur ses fondations, précédé par un grondement sourd qui enveloppa l’air. Cthulhu était là.

 

Malgré la perte d’une partie de son équipage, le capitaine nous ramena à Eastbourne six mois plus tard. Par un sortilège mystique, nous naviguâmes depuis l’océan pacifique et non indien, ajoutant une étrangeté supplémentaire à cette expédition.

A mon retour, je dissous le Club Dagon, persuadé que c’est ce que James aurait voulu.

Jamais je ne revis Christian. Avait-il succombé à la folie ? S’était-il libéré de cette aventure ? Je ne sais.

Ce que je sais par contre, c’est qu’en moi et mes cauchemars, résonne un grondement sourd et agonisant, un râle de désespoir. L’appel de Cthulhu « Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn »,« Dans sa demeure de R’lyeh la morte, Cthulhu rêve et attend ».

Et moi j’attends sa venue, convaincu aujourd’hui que la curiosité a un prix.

 

 

FIN

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus