06.04.2021 25 1 Jules Renard

Aphorismes

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© 2021 Omar  BONANY

Admirable Jules Renard, dans ce «Journal» où il ne cesse de se déprécier, tout en témoignant de hautes qualités d’homme (voir l’extrait numéro 9, où une «sans-dent», comme dirait François Hollande, vieille et démunie, vient le solliciter). Et avec cela antimilitariste affirmé. Qui dit mieux?
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J U L E S   R E N A R D

 

J o u r n a l

 

(Posthume, 1925)

 

 

 

Quelques mots, en caractères hâtifs, mais princiers.

Tristan  Bernard,  Les contes  de  Pantruche  (1897)

 

 

1

J‘ai pris une pomme sauvage: j’ai mis un sou au tronc de l’arbre, dans une fente d’écorce.

 

2

Lorsque, dans sa journée, un homme a lu un journal, écrit une lettre, et qu’il n’a fait de mal à personne, c’est bien suffisant.

 

3

Un orage! Mets-toi vite à ta table de travail afin que, si tu es frappé, ce soit sur le champ de bataille.

 

4

Elle plaça son pot de réséda près d’un grand pied de réséda du jardin, pour lui montrer comment on pousse.

 

5

Elle ne faisait pas de mal à mes pieds de salade, auxquels je tiens si peu.

Je l’ai tuée [la taupe]. Pourquoi, pourquoi ?

 

6

Le mendiant regarde le beau château et s’écrie:

— Oh! si j’avais ce château!

Il entend dire qu’on l’aurait pour un morceau de pain.

Mais il n’a pas le morceau de pain.

 

7

Au fond de tout patriotisme il y a la guerre: voilà pourquoi je ne suis point patriote.

 

8

Braves morts au champ d’honneur ; mais les peureux aussi y sont morts, et ils s’en seraient bien passé.

 

9

Une vieille femme nous fait visite et dit qu’elle est venue à Paris soigner sa tante, qu’elle se trouve un peu gênée, et qu’elle a pensé à moi.

Elle sourit d’une bouche sans dents et baisse les yeux.

— Mais, madame, je ne vous ai jamais vue. Vous comprenez, lui dis-je, que, si vous m’étiez recommandée…

Elle partie, j’ai du remords, même de ne pas m’être laissé duper.

 

10

On fait tourner la feuille de vote. Ramuz a trois voix.*

*Ramuz lui-même, lors de son séjour parisien (1907)

 

11

Il a perdu une jambe en [18]70 ; il a gardé l’autre pour la prochaine guerre.

 

12

Année, une tranche coupée au temps ; et le temps reste entier.

 

13

Patrie. Personne ne change de pays pour la beauté d’un paysage.

 

14

Malgré les efforts de Monsieur Rod, le sens de la vie nous manque toujours.*

*Édouard Rod, écrivain suisse, auteur du Sens de la vie et de Nouvelles romandes (téléchargeables sur Archive.org)

 

15

La vie n’est pas si longue! On n’a pas le temps d’oublier un mort.

 

16

Cerveau. L’homme porte ses racines dans sa tête.

 

17

Le rêve, c’est le luxe de la pensée.

 

18

L‘Académie Française, le commun des immortels.

 

19

Je suis né avec deux ailes, dont une cassée.

 

20

Donnez la raison au loup ; mais ne lui laissez pas la faim.

 

21

L’odeur d’un coquillage putréfié suffit pour accuser toute la mer.

 

22

Académie Goncourt. Oui, j’accepte [d’en faire partie], si je ne suis pas forcé de dire à tous mes collègues qu’ils ont du talent.

 

23

Quand vous parlez de moi, laissez donc La Fontaine tranquille, et les proportions seront bien gardées.

 

24

On lui avait dit qu’une écriture montante était un signe d’avenir ; et il signait de la cave au grenier.

 

25

Si vous connaissez la vie, donnez-moi son adresse.

 

26

Le garçon lui offre des pommes nouvelles.

— Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, dit Alphonse Allais.

 

27

Ernest Renan a dit: «Les rieurs ne règneront jamais.»

Il est vrai qu’ils se moquent de régner.

 

28

Éloge funèbre. La moitié de ça lui aurait suffi de son vivant.

 

29

L’ombre ne vit qu’à la lumière.

 

30

La vie et le théâtre, séparés par une toile.

 

31

Dans l’ombre, il reste des hommes remarquables, les premiers peut-être, qui se défient d’eux-mêmes et qu’on n’utilisera jamais.

 

32

La belle page écrite par l’arbre ne dure qu’une saison.

 

33

Tout lasse, sauf le rêve, qui est la vie immatérielle.

 

34

La vérité que j’ai tirée de mon puits, ne peut pas se dépêtrer de sa chaîne.

 

35

Des fleurs dans des verres demandent la clé des champs.

 

36

Le temps passe par le trou de l’aiguille des heures.

 

37

Une femme qui ne dure qu’une nuit, pas même, qui ne dure qu’un rêve, nous laisse les plus doux regrets.

 

38

Étoiles: tout ce feu d’artifice qui reste en l’air!

 

39

Il faut la trace longuement appuyée d’un vivant pour effacer la trace d’un mort.

 

40

Mes mots feront fortune ; moi pas.

 

41

Inlassables, tous les jours ils se remettent à vivre.

 

42

Je connais mon chemin, comme un ruisseau, le sien.

 

43

Je suis la vie pas à pas ; et la vie ne fait pas un livre par an.

 

44

La postérité a un faible pour le style.

 

45

L‘infini en nombre rond.

 

46

La vie, c’est une boite d’instruments qui piquent et coupent. À toute heure, nous nous ensanglantons les mains.

 

47

J’habite une cuirasse ; et les chagrins ne font que sonner sur moi.

 

48

Les chevaux courent dans le pré, hippocampes sur une mer verte.

 

49

Le ministre de la Guerre a donné sa démission : la guerre est supprimée.

 

50

Un jour, il épousa une idée, pauvre, mais bonne, qui le rendit heureux toute sa vie.

Et ils n’eurent pas plus le sou à leurs noces d’or qu’à leurs noces d’argent.

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À lire: un choix d’aphorismes extraits du Journal de Jules Renard, aux éditions Actes Sud, collection Babel (2004, 336 pages)

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