isidro prof en Gruyère: ce n’est pas une promenade de santé….
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Isidro chapitre 11

Depuis ce jour-là, j’ai revu Isidro ou Isidore, c’est selon, à maintes reprises. L’habitude ayant été prise chez nos deux couples, de partager un repas trimestriel sans compter quelques escapades en montagne où je comptais sur lui pour m’assurer dans des parois faciles et m’emmener dans des marches correspondant à mes capacités sportives, résiduelles comme le disent si aimablement les toubibs ou les jeunes.

 

Il a terminé brillamment ses études à la HEP puis pratiqué l’enseignement primaire en enchaînant les remplacements durant une année aux quatre coins du canton et même dans le canton de Vaud et en Valais. Il aurait pu s’inscrire immédiatement à l’université mais a préféré se frotter au métier et remplir la nécessaire crousille destinée à le faire vivre durant ses études universitaires. Il en profita pour épouser Merce qui commençait son master en droit et qui, à part quelques heures comme caissière dans un supermarché, n’avait aucun revenu.

 

Cette année de pratique l’a enthousiasmé. Ce fut pour lui une opportunité bienvenue de se plonger dans la pratique et dans ce monde si particulier de l’enseignement qui, plus qu’une communauté unie, constitue plutôt la somme d’une multitude de personnalités souvent bien marquées, très individualistes et dont certains représentants sont persuadés chacun d’avoir inventé la roue pédagogique.

Et le milieu, comme tous les autres, n’échappe pas à la règle qui veut que toutes les professions comportent la même proportion de professionnels dévoués, enthousiastes, compétents, ne comptant ni leur temps ni leur peine et les autres. Les autres, ce sont des collègues qui sont la honte de la profession : minimalistes et geignards alors qu’ils ont le privilège d’exercer l’un des plus beaux métiers du monde ou alors travailleurs certes, mais prétentieux, imperméables à la critique ou simplement bêtes et méchants, n’hésitant pas à commérer, à calomnier , à instiller le doute et la suspicion sur leurs collègues ou des parents, par de petites remarques assassines proférées d’un air angélique, le petit doigt en l’air et sur le ton de la confidence à ne pas ébruiter.

 

Isidro m’en parlait parfois et m’avoua n’avoir jamais pris ombrage des critiques acerbes, des remarques et même des ordres que certains se croyaient autorisés à lui donner. Il disait que toutes les remarques étaient bienvenues, qu’il pouvait souvent en tirer des pistes de réflexion et donc de progression.

 

Pour ce qui relevait de la prétention et du goût du pouvoir, il n’en faisait cas et opposait à ces comportements ce qu’il appelait ses plumes de canards : les critiques y coulaient sans l’atteindre et il oubliait instantanément ces rares piques de pédants ou les flatulences verbales des prétentieux hypertrophiés de leur ego. Il avait même cette capacité de faire mine de s’intéresser aux remarques de ses interlocuteurs mal intentionnés pour couper court à leur désir de pousser plus en avant la critique et la discussion. Il répétait à l’envi, qu’après tout ce qu’il avait vécu, ce genre de broutilles ne pouvait

lui paraître qu’insignifiantes.

 

Il était passionné par son métier et la seule chose qui eût pu le faire souffrir aurait été le soupçon ou l’accusation de ne pas prêter attention aux élèves qui lui étaient confiés ou de leur faire du mal. C’est probablement pour cette raison qu’il avait réagi si mal lors de l’épisode, malheureux mais quasi inévitable, de la baffe assénée au précieux rejeton qui avait confondu le tibia d’Isidore avec un ballon de foot. La réaction du père ne constituait pas un incident isolé et s’inscrivait dans une perception actuelle de l’école pour le moins préoccupante chez un nombre croissant de parents.

 

En effet, l’école n’échappe pas à la fièvre consumériste et l’on consomme de l’enseignement comme l’on va au supermarché : on pense pouvoir choisir ce qui nous plaît et demander des garanties comme pour le dernier téléviseur ou le robot ménager familial. Certains parents attendent des enseignants non seulement qu’ils leur donnent des garanties de réussite et une sécurité maximale à leurs chérubins mais qu’en plus, ils n’aient pas l’outrecuidance de les contrarier ou de les remettre à l’ordre, même quand leurs comportements pourraient blesser leurs pairs. Au besoin pour arriver à leurs fins, ils font preuve d’une quérulence intrusive qui parfois frise la méchanceté mais atteint toujours la bêtise d’une attitude éducative absolument contre-productive.J’ai suivi de loin ses études universitaires dont il ne parlait que peu et qu’il termina avec succès.

Il aurait pu choisir d‘enseigner au collège, que certains de nos compatriotes, les vaudois et les neuchâtelois par exemple, nomment gymnase. Mais il n’en fit rien malgré le confort et le prestige

qu’offre le post-obligatoire . Non, il choisit le cycle d’orientation, les douze à seize ans, pour sa population aux origines et aux aspirations professionnelles infiniment plus métissées que celle des lycéens. Intéresser des élèves en pleine adolescence et gérer leur comportement représente, en soi, un défi. Et Isidro aimait les défis.

 

Il les aimait d’ailleurs presque trop, les challenges. Il se donnait corps et âme à son métier et il n’y avait guère que Merce, et parfois moi mais bien rarement, pour l’obliger à se reposer, se distraire, penser à autre chose. J’avais parfois l’impression qu’il fuyait quelque chose alors que son histoire personnelle était un concentré d’épreuves surmontées avec une résilience hors norme ou une baraka que peu de personnes pouvaient revendiquer.

 

J’en veux pour preuve la dernière aventure qui a précédé l’épisode de la gifle, pour autant que l’on puisse attribuer le qualificatif d’aventure à ce genre d’incident.

 

Je craignais que cette fois, le vase ne soit plein, que « la goutte d’eau allait mettre le feu aux poudres » comme plaisantait l’une de mes collègues, et qu’ Isidro allait peut-être craquer. Même s’il en fut à deux doigts, il n’en fut rien une fois de plus.

 

Voici donc :

Il y avait dans sa classe, cette année–là, un élève que tout désignait pour servir de bouc–émissaire. Malgré sa grande taille et un corps d’athlète façonné par la pratique du football, le garçon affichait un visage disgracieux, tout en angles et comme taillé à la serpe avec des oreilles décollées et un nez que n’aurait pas renié Cyrano. De caractère affable et arrangeant en toutes circonstances, Jeff, c’était son nom, était affecté d’un léger bégaiement et d’une timidité maladive.

 

Issu d’une famille de Roms sédentarisés et de condition extrêmement modeste, le jeune homme ne pouvait rivaliser face aux élèves « populaires » de la classe. Par populaire, la gent adolescente désignait ceux que la nature avait gâtés, tant au physique que dans les compétences scolaires et l’art de pratiquer une tchatche intarissable aussi séductrice que parfois destructrice. Des parents pouvant les doter des derniers accessoires de la séduction : téléphones portables dernier cri et fringues griffés, accentuaient encore ce côté « populaire » ou leader au sein de la classe. Certaines années et selon le groupe classe, ce type d’élèves apprenait, à la longue, à rester discret et finissait par se fondre dans le moule d’entraide et de solidarité qu’Isidro tentait, sinon d’imposer, du moins de faire découvrir et vivre à ses élèves.

 

Mais cette année, ce ne fut pas le cas. L’année scolaire arrivait à Pâques et trois garçons et deux filles continuaient de lui pourrir l’atmosphère par leur attitude hautaine et méprisante. Isidro n’en revenait pas de la capacité qu’ils avaient à pouvoir fasciner et influencer une petite majorité de la classe qui les suivait tel un troupeau de moutons. Pour faire rire les filles et se faire valoir, ces jeunes imbéciles

n’hésitaient pas à se focaliser sur les plus vulnérables dont faisaient partie, selon leurs propres termes, les plus moches, les plus pauvres et les plus bêtes. Comme les résultats scolaires baignaient dans le satisfaisant, les enseignants n’avaient que peu de prise sur ce genre de comportements et, même quand ils étaient punissables et sanctionnés, soit les jeunes concernés s’en faisaient une gloriole, un « acte de bravoure au combat », soit les parents intervenaient auprès de la direction en criant à l’injustice.

 

Isidro ne supportait pas cette discrimination et ce manque total d’empathie qui démoralisaient les victimes, les empêchait d’étudier correctement et cassait la collaboration dans la classe. Souvent, lors de nos rencontres, il s’en était ouvert mais je n’avais pas non plus de recette toute prête à lui donner pour résoudre ce genre de problèmes. Bref, c’était une année pénible dont il n’attendait que la fin, faute d’avoir pu trouver le moyen de faire évoluer ceux qu’il appelait ces « petits cons provisoires ».

 

Faute de pouvoir le protéger efficacement de toutes les brimades et les moqueries que Jeff subissait en dehors de la classe, Isidro avait pris le temps de discuter avec lui, de lui apprendre à construire mentalement ses propres « plumes de canards » sur lesquelles glissent les moqueries et à se concentrer à la fois sur ses études et le foot qui le passionnait. Surtout, il lui avait permis de rester parfois après les cours, tant pour discuter que pour pouvoir bénéficier d’un appui en français et en anglais que lui dispensait Isidro. Les résultats de Jeff s’étaient améliorés et son moral aussi. Pour Isidro, c’était déjà ça de gagné.

Un jour pourtant, la police était venue frapper à la porte de la classe et avait emmené Jeff. Isidro avait tenté de s’interposer ou tout au moins de demander des explications. « C’est grave, » lui avait-on répondu, « Voyez ça avec votre directeur ».

 

Après les cours, Isidro s’était rendu immédiatement chez le directeur. Il en oublia de frapper et entra en coup de vent dans le bureau directorial.

 

– Alors, de la Bretèque, on ne vous a jamais appris à frapper ? !

 

– Il y a urgence Monsieur, il s’agit de Jeff

 

– Je sais, ce petit voyou a violé la jeune Demierre.

 

– Dorothée ?

 

– Elle-même. Elle est enceinte figurez-vous ! Enceinte de ce voyou. Je viens de voir les parents qui m’ont informé de leur plainte.

– Mais c’est impossible Monsieur. Je vous assure que Jeff est incapable d’une chose pareille. Je le connais bien. Il ose à peine adresser la parole à une fille mais il fait preuve d’un très grand respect

à leur égard, bien plus que la plupart de ses camarades.

 

– C’est qu’il cachait bien son jeu.

 

– Je ne le crois pas. Il doit y avoir autre chose. J’en aurai le cœur net et je ne veux pas le laisser tomber. Déjà qu’il remontait bien la pente, tant au niveau de ses résultats scolaires que de son moral. Vous ne vous rendez pas compte des railleries et des remarques assassines qu’il subit quotidiennement de la part de certains de ses camarades, de la jeune Demierre aussi, soit dit en passant.

 

– Il se sera justement vengé. Vous ne croyez pas ?

 

– Non ! impossible. Il a vraiment appris à les ignorer et à se focaliser à la fois sur ses études sur le sport et sur les relations d’amitiés avec les quelques camarades qui le respectent et ne pratiquent pas cet ostracisme stupide.

– Laissez tomber De la Bretèque et laissez la justice suivre son cours ! Allez-y maintenant. J’attendais un rendez-vous au moment où vous vous êtes engouffré dans mon bureau.

Je viendrai informer vos élèves demain matin.

 

– C’est à moi de le faire…

 

– Je vous l’interdis, de la Bretèque. En tant que directeur, c’est à moi de leur expliquer ce qui s’est passé.

 

– Mais l’enquête n’est pas terminée…

 

– Pour moi c’est entendu. Je ne vais remettre en cause la parole de parents aussi honorablement connus que les Demierre.

 

L’après-midi, contrairement à ce que le directeur avait exigé, Isidro commença le cours d’histoire par ce petit laïus :

 

– Vous avez tous, je pense, été pour le moins surpris par ce qui s’est passé ce matin. Votre camarade Jeff est actuellement entendu par la police et des accusations graves pèsent contre lui.Je ne vais pas commenter ce qui se passe ou prendre position par rapport à ces accusations. Je vous demande par contre deux choses : d’abord de vous abstenir de diffuser une rumeur qui ne peut être que malsaine

malsaine avant que l’enquête policière ne soit terminée. Je vous rappelle aussi que la présomption d’innocence existe, nous en avons parlé dans nos cours, et rappelez-vous que l’histoire regorge d’erreurs judiciaires. Donc, soyez discrets et prudents dans vos jugements. La deuxième chose que je vous demande instamment est de faire part aux enquêteurs de tous éléments qui pourraient les aider à avancer. Et si la police vous impressionne. Sachez que je suis prêt à écouter quiconque aurait des confidences ou des révélations à me faire sur ce sujet.

 

Après les cours, Isidro, soucieux, rangeait ses affaires après avoir passé une trentaine de minutes à terminer des corrections. Il n’attendait plus que de retrouver Merce pour lui narrer ce qui s’était passé quand on frappa à la porte. C’était Azade, une élève discrète et studieuse.

 

– Entre Azade. Je peux faire quelque chose pour toi ?

 

– Oui monsieur, je voulais vous dire, Jeff il a rien fait, mais je veux rien dire à la police. Mon papa il ne voudra jamais que j’ai à faire avec la police !

 

– Si tu sais quelque chose, il faut le leur dire Azade. C’est grave.

– Non monsieur. Si je dois le dire à la police, je ne vous dis rien non plus.

 

– D’accord. Alors raconte.

 

– J’ai entendu Dorothée dire à Emilie, après la gym, l’autre jour, qu’elle était enceinte de Jean-Thomas.

 

– Tu en es sûre ?

 

– Oui, même qu’elle disait qu’il fallait trouver une solution, qu’elle allait en parler à sa mère parce qu’à son père, elle n’osait pas. Elle ne voulait pas vraiment avoir un enfant mais disait qu’elle ne voulait pas avorter, elle avait trop peur. Surtout, si les parents de Jean-Thomas Schindler l’apprenaient, ils enverraient leur fils en pensionnat et arriveraient à convaincre ses parents de la forcer à faire une interruption de grossesse. S’il vous plaît, ne dites à personne que je vous ai raconté tout ça. Mais je devais vous en faire part. J’aime bien Jeff. Il est gentil et je ne veux pas qu’il aille en prison. Mais vous ne devez pas parler de moi : à cause de mon père d’abord. En plus, si Dorothée apprenait que je l’ai écoutée et que c’est moi qui ai vendu la mèche, je ne sais pas ce qui pourrait arriver.

 

– Je verrai ce que je peux faire Azade et je te promets de ne pas parler de toi. Mais je te remercie mille fois. Tu ne te rends pas compte du service que tu rends à ton camarade. Merci pour lui !

A peine la jeune fille partie, Isidro décrocha le téléphone et appela le directeur. Mis au courant de la situation, il exigea qu’on lui révèle de qui venait l’information. Bien évidemment, Isidro refusa.

 

– Vous allez me donner vos sources de la Bretèque ! Je ne peux tolérer que l’on salisse ainsi la réputation du jeune Schindler en qui j’ai toute confiance, de même qu’envers Dorothée. J’exige que vous ne vous mêliez plus de cette histoire et que vous laissiez faire la police.

 

– Eh bien justement, la police, je vais la mettre au courant de ce que je sais !

 

– Je vous l’interdis.

 

– Je voudrais bien savoir au nom de quoi vous m’interdisez de faire mon devoir de citoyen…

 

– Au nom de ce que je suis le directeur, nom de Dieu ! On ne vous a jamais appris ce qu’était la hiérarchie, de la Bretèque !!

 

– Je pensais naïvement que la hiérarchie c’était prendre des responsabilités et montrer l’exemple et pas seulement donner des ordres. On commande une bière ou un régiment mais pas des collaborateurs consciencieux qui se dévouent à leur tâche.

– Là, vous frisez l’insolence !

 

– Je n’ai même pas besoin de la friser dans cette situation : je la coiffe et l’assume. J’ajouterai même que votre manière de réagir illustrent bien le vieux slogan des soixante-huitards qui disait que « la hiérarchie c’est comme les étagères : plus c’est haut et moins ça sert » et que je modifierais en disant plutôt « plus c’est hautain et moins ça sert ».

 

– Là, vous allez trop loin. Je vous mets à pied ! Vous n’avez pas besoin de revenir demain et vous risquez le renvoi définitif.

 

– Je ferai recours… et vous savez très bien que j’ai de bonnes chances de le gagner…

 

– Essayez pour voir !

Isidro prit ses affaires et sortit de la classe en claquant la porte. Il raconta l’incident à Merce qui, tout en le soutenant, lui fit remarquer qu’il était allé peut-être un peu loin et que même si le directeur était aussi borné qu’une route cantonale, mieux valait peut-être éviter de l’affronter de cette manière. Tout en lui promettant d’étudier tous les aspects juridiques de la situation, elle lui conseilla de s’en ouvrir au chef de service de l’enseignement obligatoire qui avait une bonne réputation de compétence pédagogique, d’écoute, d’impartialité et qui était apprécié de la plupart des enseignants.

Mais avant, il appela la police et demanda à parler à l’inspecteur de la brigade des mineurs chargé de l’enquête. Il eut droit, de la part de ce dernier, à une oreille infiniment plus attentive que celle de son directeur et le policier n’insista pas, pour le moment précisa-t-il, pour connaître la source de l’information que lui livrait Isidro. L’inspecteur promit d’entendre encore une fois Dorothée ainsi que son petit ami dont il ignorait l’existence au moment du dépôt de la plainte par les parents de la jeune fille.

 

Il ne parvint pas à atteindre le chef de service et remit l’appel au lendemain. Merce l’obligea à éviter le sujet pendant le repas du soir qu’elle arrosa, exceptionnellement en semaine, d’une bonne bouteille. Puis elle fit ce qu’il faut pour qu’ils vivent tous les deux des émotions suffisamment fortes pour oublier ces soucis passagers dans le frottement amoureux des épidermes avant de sombrer ensemble dans un sommeil réparateur.

 

Le lendemain, il décida de reprendre le travail comme si de rien n’était. Il eut la surprise de trouver le directeur devant sa classe. Ce dernier lui ordonna de rentrer chez lui tout en l’informant qu’il allait à l’instant parler aux élèves de la situation avant de confier la classe à un remplaçant, convoqué pour la circonstance.

Rentré chez lui, il réitéra sa tentative de joindre le chef de service. Celui-là répondit à la première sonnerie et, mis au courant de la situation, promit à Isidro de demander des explications au directeur.

. Il attendrait demain, histoire de laisser passer l’orage et peut-être, même si c’était inespéré, de permettre à l’enquête de police d’arriver à conclusion. En attendant, il conseilla à Isidro de se reposer car il devait en avoir besoin.

 

En classe, au même moment, les choses ne se passèrent pas tout à fait comme le directeur l’avait souhaité. Il s’attendait à trouver un groupe de jeunes assommés par la nouvelle et choqués par l’acte abject de leur camarade arrêté. Il releva l’absence de Dorothée qui avait, selon ses parents, besoin de récupérer après un tel traumatisme.

 

Et c’est là que les choses, pour lui du moins, commencèrent à se gâter. A peine son petit discours achevé, le directeur se fit apostropher par l’une des filles qui ne faisait pas partie des leaders de la classe, Laetitia:

 

– Vous nous prenez pour qui ? Vous croyez qu’on va gober vos histoires. D’accord, Jeff, c’est pas le mec que je rêve d’avoir dans mon lit et on s’est bien payé sa tête, souvent, trop souvent, à cause de sa tronche, de ses oreilles, de sa manière de parler. Mais là, il risque la tôle parce que mademoiselle Dorothée et son copain ont peur de dire qu’ils ont fait une connerie et qu’ils ont zappé la partie contraception des cours d’éducation .

– Qu’est-ce qui vous permet de proférer de telles accusations. C’est grave, mademoiselle…

– Ouvrez les yeux Monsieur ! demandez aux filles de la classe. C’était un secret de polichinelle que Jean-Thomas sautait Dorothée. En plus, elle ne sait pas tenir sa langue. Quand elle a vu qu’elle était enceinte, elle l’a raconté à presque toutes ses copines. Et comme les copines sont des bavardes impénitentes, tirez vos conclusions vous-mêmes… Et vous voyez, j’emploie même des beaux mots pour vous dire ça : impénitentes. C’est monsieur de la Bretèque qui nous l’a appris.

 

– Vous spéculez sur des racontars mademoiselle et je ne tolère pas cette attitude !

 

– Faire croire que Jeff a violé Dorothée, et çà uniquement parce qu’ils avaient peur de leurs parents, vous croyez que c’est une bonne attitude ? c’est juste dégueulasse, ouais ! Et vous, vous marchez ! Pire vous courez et vous tombez dans le panneau ! Vous croyez Dorothée juste parce que ses parents et ceux de Jean-Thomas font partie des soit- disant gens bien de la ville et que c’est sûrement des copains à vous. En plus, vous renvoyez M. de la Bretèque, notre prof de classe, qui est un bon prof, simplement parce qu’il défend Jeff. Vous déconnez grave pour un directeur. C’est vraiment du grand n’importe quoi !

 

– Surveille ton langage ma petite ou je me verrai obligé de te coller et d’avertir tes parents.

 

– Vous pouvez faire ce que vous voulez, je m’en fous. Pour le ton, je suis d’accord : j’ai un tout petit peu exagéré mais vous m’avez trop énervé. Et mes parents, de toutes façon, ils me féliciteront, pas pour

vous avoir crié dessus, mais pour avoir osé dire la vérité. D’ailleurs, dès que je serai à la maison, je vais leur demander d’appeler la police pour qu’ils libèrent Jeff.

 

Le directeur n’eut pas le temps de rétorquer. Laetitia fut instantanément suivie de plusieurs autres élèves, d’habitude plutôt taiseux et soumis, qui renchérirent dans le même sens avant que les partisans de Dorothée et Jean Thomas ne s’en mêlent aussi, que les discussions s’enflamment et que le débat tourne à l’affrontement général. Devant le brouhaha qui montait crescendo, le directeur leur cria qu’ils étaient tous collés samedi matin, ce qui n’eut aucun effet sur le volume sonore ambiant. Il battit alors en retraite et fit entrer le jeune remplaçant dans la cage aux fauves en balbutiant un laconique « je vous les laisse, ils sont à vous… ».

 

L’après-midi les évènements s’accélérèrent. Quelques téléphones de parents à la police achevèrent de convaincre l’inspecteur en charge de l’enquête de questionner au plus vite Dorothée et Jean -Thomas. Malgré la présence de leurs parents en salle d’attente et qui les avait encouragés à en dire le moins possible, ils ne tardèrent pas à craquer et à reconnaître qu’ils avaient inventé cette histoire de viol de toutes pièces pour éviter à la fois les foudres parentales et les moqueries de leurs camarades.

 

Dorothée reconnut même que sa mère était au courant de la vacuité de cette accusation, et qu’elle la soutenait dès le début avec l’excuse que les dégâts, s’agissant de Jeff, un rom tout récemment naturalisé et dont le père était cantonnier, étaient moins dommageables que l’atteinte à la réputation

de deux familles influentes de Bulle dont la ferveur religieuse et l’influence politique n’avaient d’égal que l’importance de leurs comptes en banques respectifs.

 

Isidro, informé par le policier des derniers rebondissements et de la libération immédiate de Jeff, fut soulagé. Mais quand il me raconta cet épisode, il fulminait d’indignation : il vilipendait cette prétention et cette conviction à la fois surannée et absurde de faire partie d’une élite indispensable et supérieure. Cette mentalité aux relents nauséabonds d’un racisme digne du début du XXe siècle le révulsait et il en parlait d’une voix saccadée qui montait dans les aigus au fur et à mesure de son discours :

 

– « Moins dommage, moins dommage, elle a osé dire ça cette mère ! Non seulement elle fiche en l’air sa gamine en l’éduquant comme ça mais en plus elle est convaincue de ce qu’elle dit. Ces gens-là, j’en suis sûr, ont également l’indignation sélective. Ils sont sûrement incapables de condamner une horreur ou un crime pour ce qu’il est, quelles qu’en soient les victimes, quels qu’en soient les auteurs. Une horreur est une horreur, une atrocité reste une atrocité et un crime reste un crime, point final ! Pour eux, un journaliste décapité par des jihadistes vaudrait beaucoup plus que ces civils syriens ou irakiens qui subissent le même sort. De même, un missile palestinien qui tue un innocent dans un village israélien justifierait les centaines de gosses tués dans les bombardements israéliens sur Gaza. . Un décès du à Ebola d’un occidental aurait plus de poids pour eux que les milliers d’africains de Sierra Leone ou du Liberia qui ont subi le même sort ! J’en passe et des meilleurs ou plutôt des pires !

Comment veux-tu que nos jeunes aient envie d’améliorer le monde quand leurs parents leur donnent en exemple cet égoïsme bourgeois et ethnocentriste !! En même temps, ce sont des êtres humains, comme toi et moi, comme Jeff et ses parents, et donc, théoriquement capables de changer. Je veux croire que l’arrivée de ce bébé les aidera dans ce sens…»

Tout cela l’énervait encore plus que son propre sort dans cette histoire dont il tardait à me raconter la suite.

 

Et après ? me risquai-je à lui demander, l’interrompant dans ses grandes envolées solidaires et humanistes. Il finit par se calmer et consentit enfin à me raconter la suite.

 

Il ne resta finalement que deux jours à la maison avant de recevoir un appel du directeur le priant de reprendre son travail et lui présentant des excuses, d’un ton qui transpirait la réticence.

 

Isidro apprit plus tard que son supérieur hiérarchique s’était fait sermonner par le chef de service et que les excuses à Isidro faisait partie d’un accord pour que l’affaire n’aille pas plus loin et que le directeur n’en soit pas éclaboussé.

 

Jeff reprit sa place dans la classe et termina l’année scolaire sans être en butte aux incessantes moqueries qui avaient marqué sa scolarité. Il était, enfin, accepté et reconnu comme l’un des leurs

par l’ensemble de la classe. Dès l’année suivante, il se lança dans un apprentissage de mécanicien avec beaucoup d’enthousiasme, d’assiduité et des résultats plus que satisfaisants.

 

Il faut reconnaître que le départ en pensionnats de Jean Thomas et Dorothée joua son rôle dans l’amélioration du climat de classe.

 

Dorothée accoucha d’une petite fille à l’orée de l’hiver alors qu’elle venait d’entamer l’année scolaire dans un lycée privé de la riviera vaudoise. Les parents engagèrent une nounou et Dorothée apprit à s’occuper de sa fille avec l’aide de sa maman, les week-ends et pendant les vacances scolaires.

 

Jean-Thomas poursuivit ses études secondaires dans un collège privé catholique, également en terre vaudoise. Sa famille contribua financièrement à l’entretien du bébé. C’était plus pour sauver l’honneur, les parents de Dorothée n’ayant en effet nul besoin de soutien financier pour élever le bambin. Ils compensaient peut-être aussi par ce geste, le fait que Jean-Thomas, à peine parti en pensionnat, rompit avec sa dulcinée puis, jusqu’à ce jour et à ma connaissance, ne s’intéressa jamais à sa fille.

 

Une fois de plus, Isidro reprenait sa vie avec la même assurance, la même rage de vivre.

 

Décidément mon jeune ami m’intriguait : par moments, il donnait l’impression d’une fragilité sous-jacente et d’une vulnérabilité à des détails que j’aurais jugé insignifiants alors qu’il traversait des épreuves autrement plus éprouvantes avec une chance insolente. 

 

( à suivre)

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