On verra bien, au fil des jours, si nous nous habituerons. Du verbe “tuer”
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Il est tombé – Mars, le colloque

J’imagine mon père en super héro. Le jour, il est paraplégique, mais la nuit il quitte son fauteuil roulant, ses membres redeviennent vivants, flexibles. Il décolle depuis le balcon de l’hôpital et vole au secours de ses proches. Il veille sur sa famille depuis l’obscurité et il réintégre son corps immobile vers cinq heures du matin.

Mon corps à moi fonctionne sur le mode «réserve» depuis son accident. Les pensées ne cessent de passer en revue l’accident comme s’il s’agissait de moi. Après avoir lu et relu les divers rapports que nous avons obtenus avec difficulté, des éléments se coupent et se recoupent pour trouver un responsable. Je suis entrée en mode «guerre». Je récolte les indices, traque les témoins, une véritable Athena. Lire un rapport médical. Avez-vous déjà essayé ? «Disectomie… autologue… myelopathie… M3 deltoïde… Nihil… » ah ça je comprends.

Puis, je me change en ange visitant l’accidenté pour veiller à son confort faisant l’aller et retour du frigo à son lit et retour au frigo pour lui dire et redire toutes les bonnes choses que ses amis lui ont apporté : salade de fruits, fromage, chocolat, olives… Et mon cerveau repart en vadrouille : il ne pourra plus lire son journal sur la terrasse du bistro, préparer sa petite salade qu’il aime tant, choisir des melons au marché… Terminés les gestes simples comme de s’asseoir et tendre la main vers le téléphone… Se tourner dans le lit… Nous faisons TOUT CELA!? Tous les jours.

Cependant, la résistance s’organise. Ses amis se mobilisent, ce qui explique le frigo plein de bonnes choses. Les infirmières l’adorent car il connaît leur prénoms, s’intéresse à elles ou à ils, remercie pour tout. Mon père est directeur et il continue à organiser, gérer, déléguer avec le sourire comme s’il s’agissait de son établissement. Exemple le colloque.

Après le premier colloque, traumatisant pour nous, nous avons assisté au deuxième. C’est un moment intense où tous les acteurs médicaux sont autour d’une table, environ dix personnes, mon père, mon frère, moi et ma fille. Dès le début, mon père nous dit qu’il n’a malheureusement pas ses appareils auditifs et qu’il n’entend rien. Lorsqu’on sait qu’il n’entend pas bien, nous autres, nous sommes hyperattentifs et maudissons les gens qui avalent leurs mots, ne parlent pas assez fort, n’articulent pas… Personne ne s’aperçoit que mon père ne comprend pas car il hoche la tête gravement, sourit parfois. Nous posons les questions que lui se posent. Le colloque terminé, mon père fait un petit discours:

– Je suis conscient des efforts que vous faites, tous, et je suis profondément reconnaissant, vraiment merci à tous. Je ne pensais pas au début que ce serait si difficile, mais maintenant je me rends compte des efforts. Je vous remercie vraiment tous (hoquet d’émotion).

Un grand sourire illumine le visage du médecin qui se tourne vers son équipe touchée en plein cœur. Mon père ne se départi jamais de son rôle de «manager», comme si c’est lui qui avait réuni ses collaborateurs pour les féliciter et puis, prie chacun poliment de retourner à son travail.

 

Il est tombé – Mars, la réunion

Lors d’un précédent examen médical, mon père avait été ausculté, interrogé par sept experts multi-fonctionnels, je ne sais pas, mais c’était pour le cas qu’il représentait. A son âge, mon père est un cas. Silencieux, observateur, il se laissait faire (comment faire autrement) et à la fin de l’auscultation collective, le médecin présente un bilan assez sombre. Mon père, avec son éternel humour anglais, s’adresse à l’assemblée de médecins et dit:

– Si j’ai bien compris docteurs, je dois annuler mon match contre Federer ?

Cela a bien détendu l’atmosphère!

 

Voilà ce qui est en train de se passer. Car je cherche toujours des raisons à ce qui est arrivé. Mon père continue à gérer son monde, mais il découvre aussi l’impuissance, la faiblesse du corps et simultanément la force du caractère. Comme le répète le médecin: la partie noble de l’être humain, c’est son cerveau, son discernement. Et mon père a toute sa tête d’être humain intact. Même si sa tête s’est cognée brutalement contre une barre de bus, a saigné, a été recousue, son corps narcosé deux fois. Il a toute sa tête.

 

Son humour, notre humour est intact et il niche dans le détail qui nous sauve de la démence. Dans son courrier, que je relève, je trouve une convocation de l’hôpital, pour tel jour, telle heure…etc. et une petite phrase réglementaire «En cas d’empêchement, merci de bien vouloir contacter… ».

Suite de “Il est tombé”: Avril

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