Créé le: 18.09.2015
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Hêtre ou ne pas hêtre

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© 2015-2021 Daniel Bovigny

Sa décision avait été prise juste après un événement dont il se souviendrait longtemps. Il allait partir. Définitivement. Quitter cet endroit où il était né, avait passé son enfance, sa jeunesse, de l’adolescence à l’âge adulte, où il avait vécu tant d’années, dont il avait fait sa patrie.
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Sa décision avait été prise juste après un événement dont il se souviendra longtemps. Il allait partir. Définitivement. Quitter cet endroit où il était né, avait passé son enfance, sa jeunesse, de l’adolescence à l’âge adulte, où il avait vécu tant d’années, dont il avait fait sa patrie. C’était ici qu’il avait acquis, au long de tant de saisons, sa maturité. Avait tissé des liens étroits avec ses voisins qui étaient tous devenus des amis, partageant les bons et moins bons moments de la vie. Les plus anciens avaient été emportés depuis longtemps et c’était lui qui était devenu LE sage, encadrant les nouveaux arrivants, tous bien moins âgés que lui, leur prodiguant ses conseils, les soutenant en cas de difficulté, répondant à leurs questions avec patience, même si parfois il avait tendance à s’énerver. Surtout avec les plus jeunes, lorsqu’il sentait dans leurs réflexions un brin de moquerie. Une fois, il avait même failli en frapper un dont les paroles avaient frisé l’insolence. Mais il s’était retenu au dernier moment, abaissant son bâton qu’il avait levé prestement. Il s’était souvenu à temps, d’une part que cela ne se faisait plus, d’autre part que ses forces déclinaient et qu’il risquait bien de se retrouver les quatre fers en l’air, emporté dans son élan par le poids du bâton frappant dans le vide. Il se rappela aussi qu’il avait été jeune et qu’il agissait de même avec les vieux, à l’époque. Pour ses amis d’enfance, c’était d’ailleurs un vrai sport que d’amorcer les ancêtres pour, en fin de compte, esquiver les coups. Il n’en avait jamais reçus, tant il était agile dans ce jeu-là. Mais c’était fini, tout ça, puisque sa décision était prise : quitter cet endroit dont il avait tant apprécié les paysages, les gens, la faune et la flore aussi, dont il avait depuis toujours respiré les odeurs agréables au cours des trois belles saisons.

Les premières fleurs du printemps, les crocus, les perce-neige, les primevères qui poussaient à ses pieds, dans son jardin. En été, c’était l’odeur magnifique des foins dont les effluves lui parvenaient du champ qu’il apercevait au loin, lorsque les paysans passaient leur pirouette. Il rit en prononçant ce mot… Une pirouette ! Il allait en faire une belle, cette nuit, tout en tirant sa révérence définitivement. Ce sont les autres qui allaient en faire une tête lorsqu’ils se seront aperçus de son départ. Ils ne s’en rendront peut-être pas compte de suite, puisque l’automne était déjà bien avancé –il le savait aux odeurs des champignons qui s’estompaient de jour en jour- et que tous ses voisins proches étaient entrés, en quelque sorte, en semi-léthargie. L’automne de sa vie. Le dernier, puisqu’il allait partir pour de bon. Vers le sud, le soleil et la chaleur. Loin des moqueries et du froid de l’hiver, saison qu’il redoutait désormais, depuis que ses articulations grinçaient vilainement et le faisaient souffrir de plus en plus, surtout par temps humide. Il avait toujours souhaité voir la mer et s’étendre sur la plage, se laisser dorer au soleil, sans rien faire. Emmagasiner la chaleur de cet astre magique qui le faisait vivre et dont il ne pouvait se passer. Le déracinement, il le savait, serait un sale moment à passer. Cela demanderait probablement un effort surhumain. Enfin, il verrait bien l’heure venue. Il avait choisi le milieu de la nuit, sachant que les « méchants », dont il prenait les menaces entendues au sérieux, ne le surprendraient pas dans ses préparatifs. Ce n’était donc pas en raison des effronteries des jeunes qu’il partait. Non, ça il s’en fichait éperdument. Il faut bien que jeunesse se passe.

C’était à cause de cette conversation qu’il avait entendue alors qu’il se situait à quelques mètres de ce groupe d’hommes qui, visiblement, parlaient de lui :

– Faudra l’abattre, y a que ça à faire !

– Ouais. Si on veut le dépouiller et gagner un peu d’argent, on n’a pas le choix.

– Il est vieux. On n’aura pas de peine à le descendre.

– OK. On reviendra demain avec tout ce qu’il faut pour faire la sale besogne…

Les paroles échangées entre ces rustres l’avaient abasourdi. A l’évidence, c’était de lui dont il était question. Et, malgré la force qui l’habitait encore, il n’avait pas les moyens de résister à l’assaut de ces bandits qui devaient avoir de la sciure à la place de la cervelle et qui en voulaient à sa vie. A son âge, on était plus chêne que roseau… La seule solution qu’il entrevoyait était la fuite. D’où son plan qui, de surcroit, lui permettrait enfin à réaliser ce vieux phantasme: voir la mer pour de vrai.Dès la nuit tombée, il se mit à scruter les alentours, observant au fur et à mesure les signes habituels lui permettant de reconnaître le moment propice à son « évasion », lorsque tout serait calme : les lumières des maisons voisines qui s’éteignent petit-à-petit, la circulation qui diminue sur les rues, les passants qui se font de plus en plus rares et avec des démarches incertaines, parfois… Il y avait aussi les bruits qui diminuent, ceux de la circulation, des éclats de voix, des postes de télévision et d’autres qui augmentent, tels les ronflements des scieurs de bois, mais là, il devait se concentrer et tendre l’oreille car, avec l’âge, il était devenu dur de la feuille…

Par contre, il entendait parfaitement les heures ponctuées par l’église dont il apercevait le clocher au loin. Et, lorsqu’il n’entendit plus qu’un seul « dong », il sut que le moment était enfin venu. Tout était parfaitement calme et il se mit aussitôt à se balancer, profitant de la petite brise nocturne qui l’aida dans son dessein. Il eut de la peine, souffrant à chaque mouvement de balancier, mais il parvint à accentuer le va-et-vient, sentant craquer ses vieilles racines de plus en plus. Il avait mal. S’il avait été sur le siège du dentiste, il aurait demandé à l’arracheur de dent une piqûre anesthésiante supplémentaire… Au moment où il sentit qu’il allait enfin se détacher, il se retint de toutes ses forces : « Non ! Pas en arrière ! Et surtout pas sur la maison !! ». Il parvint à éviter de justesse une chute sur le dos qui lui aurait été fatale. Lorsque le balancement l’amena à nouveau vers l’avant, il donna un bon coup de rein et, sentant que cette fois-ci serait la bonne, il leva le pied gauche pour éviter la chute et effectuer son premier pas. Hélas, il ne put retenir le mouvement qui l’amena au-delà du point d’équilibre et c’est empli d’effroi qu’il vit se rapprocher le sol sans qu’il n’y put rien faire, sentant craquer ses jambes qui ne parvenaient plus à le faire tenir debout. L’immense fracas final lui fit mal partout, certes, mais c’est en son âme qu’il souffrit le plus : son plan ne pourrait se réaliser. Adieu la mer, le sud, le soleil éternel ou presque… Il perdit connaissance et resta ainsi, à plat-tronc, jusqu’au lendemain matin.

Le bruit de la tronçonneuse le réveilla brusquement. Il sentit aussitôt qu’on lui coupait tous les membres et, levant tant bien que mal son unique œil valide, il reconnut les quatre malfrats entrevus la veille. Il ne lui resta bientôt plus que le tronc qu’ils ne tardèrent pas à sectionner et à entreposer sur le pont d’un gros camion à l’aide d’immenses griffes. Il entendit claquer les portières mais ne perçut pas les paroles du chauffeur qui, dans la cabine, s’adressait à son passager :

– On l’amène au Golf de Pont-la-Ville, de l’autre côté du lac. Ils ont besoin de bois pour alimenter leur cheminée de salon et ils nous en donnent un bon prix.

En arrivant devant le Club-house, il aperçut durant une fraction de seconde un paysage dont il rêvait depuis toujours : la mer ! Il en eut chaud au cœur et ce cadeau d’adieu lui fit un bien fou. Son vœu s’était enfin exaucé. Rasséréné, il s’endormit paisiblement dans un sommeil que l’on ne pourrait qualifier de réparateur, mais la tête -ou du moins ce qu’il en restait, après les nombreux coups de hache qu’il subit à l’entrée de l’hiver- son morceau de tête donc, empli de rêves chaleureux et de quiétude retrouvée.

Après avoir passé plusieurs mois à sécher sous un avant-toit, un mouvement le fit sortir de sa torpeur. Il sentit qu’on le déplaçait vers un endroit plus sombre, mais nettement plus chaud. Après le hall d’entrée, il passa plusieurs portes et couloirs avant de se retrouver dans une immense pièce au fond de laquelle brûlait un feu dont il sentit immédiatement les bienfaits sur sa vieille carcasse.« Le soleil, la plage, les palmiers… enfin !» se dit-il en se tortillant afin de voir où on allait le déposer. Juste avant d’être jeté dans cet incinérateur, il vit un grand miroir dans lequel se reflétait en ombre chinoise un (h)être qu’il reconnut aussitôt :

 

– Mon fils !

Commentaires (1)

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Webstory
14.05.2016

"Hêtre ou ne pas hêtre" a gagné le Prix du Public du concours d'écriture 2015. Cette nouvelle a été publie dans le livre II, disponible auprès de info@webstory.ch.

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