22.11.2020 17 1 Dernière demeure

Contes

a a a

© 2020 Omar  BONANY

Une fable inspirée pour partie de la grande Karen Blixen («Fils de rois», 1975), avec d'évidentes réminiscences des contes de Voltaire
Reprendre la lecture

D E R N I È R E    D E M E U R E

 

Omar  Bonany

 

 

 

C’est pitié d’avoir un pouvoir tel

que  toutes  choses vous cèdent.

Montaigne, Essais (1580)

 

À Denise

 

 

1

 

     Proclamé roi du monde, il ne se possède plus d’orgueil de voir la totalité des populations se prosterner devant sa personne, et rendre grâce à ses multiples portraits, dressés aux quatre points cardinaux.

      Son empire étendu au moindre lieu carré, la pensée l’effleure d’accroître son hégémonie jusqu’à tel astre, que ses astrologues viennent de découvrir, et qu’ils présument habitable.

     — Est-il habité? s’enquiert l’autocrate.

     — Pour peu qu’on dispose d’assez de temps et de moyens, tout ce qui est habitable peut s’y prêter, d’une manière ou d’une autre, lui répondent ses astrologues.

     — Du temps? Bérose attribue trente mille ans d’existence au premier prince de Babylone, réplique avec hauteur le monarque. Apprenez que c’est à ma portée: près de lever les secrets d’une telle longévité, mes hommes de science se font fort de me faire atteindre cet âge-là. Quant à mes moyens, ils sont tout aussi étendus: mes possessions n’em­brassent-elles pas tout ce qui se trouve sous le soleil?

     Faites donc le nécessaire, poursuit l’homme, pour que je puisse gagner les espaces et soumettre ces nouvelles contrées à mon commandement.

     Sans plus délibérer, résigné à lui passer toutes ses fantaisies, le collège des savants acquiesce docilement à l’injonction du despote.

     Pour plus de sûreté, il lui fut néanmoins conseillé de l’y précéder par une députation; et cela dans le double dessein de frayer un territoire inconnu de tous, et mettre à l’épreuve les engins destinés à s’y rendre.

     Le roi les engage à faire au mieux. Mais qu’un astrologue dûment équipé soit du voyage; car l’insatiable conquérant avait déjà en vue de vérifier si d’autres corps stellaires, depuis ce nouveau point de chute, ne s’offraient pas à sa mainmise.

     Frottés aux secrets de la matière, les maîtres des machines se mirent aussitôt à l’œuvre; des légations furent dépêchées pour propager la nouvelle; et les ateliers royaux de s’employer, sans plus tarder, à couler force reliefs à son effigie, en vue de leur transport à destination de l’astre nouveau.

     Mais un évènement inattendu vient représenter à l’envahisseur que sa quête de pouvoir n’a déjà ni cesse ni mesure.

     C’est son trône lui-même, inhabile à recevoir une autorité aussi écrasante, qui se prend en effet à donner de la bande à la manière d’un vaisseau ployant sous le fret.

     On lui procure d’autres sièges, bien plus fermes. Mais nul d’entre eux ne semble en mesure de répondre à la charge; nul support, de quelque matière qu’il pût être, ne put se révéler propre à le soutenir sans fléchir.

     Et les maîtres des machines, dont la science couvrait l’en­semble des champs du savoir, de s’avouer impuissants à y porter remède…

    Devant cet état de choses, comme l’eût fait le plus indigent de ses sujets, le dignitaire se vit amené, contraint et forcé, à prendre ses quartiers à même le pavement.

    Ainsi, en d’autres temps, au plus lointain des âges, un autre souverain, Midas, fut la proie des mêmes mirages.

    Devenu l’homme le plus prospère de l’univers, il en était devenu, dans le même mouvement, le plus infortuné. Toutes choses se convertissant en or brut à son contact, rien de ce qu’il portait à ses lèvres n’était en mesure de le sustenter. Près de succomber, il ne dut la vie sauve qu’en s’affranchissant de ce qui était devenu un attribut des moins enviables.

    Et notre potentat, cet exemple heureusement rappelé à sa mémoire, de se répandre en doléances, accablé que les leçons du passé se perdent comme filets d’eau au plus creux des sables.

 

 

 

2

 

     Pied à pied, ces conditions d’existence aidant, on le vit se modérer et céder sur plus d’un point, là où il n’aurait pas remué d’un pouce naguère.

     À quelque temps de là, il lui fut coutumier de se mêler sans façons à ses sujets. On le vit alors montrer un tout autre visage, et prêter appui à quiconque venait le solliciter.

     Faisant œuvre pie, il s’employa à distribuer en toute équité l’ensemble des biens qu’il avait amassés; et il n’eut de cesse de ne plus voir de nécessiteux sur sa route, là où il s’ingéniait naguère à en exhausser le nombre au gré de ses déprédations.

     Dans la suite des temps, la prospérité et la paix établies partout, on apprit qu’il avait fini par abdiquer, en résignant toutes fonctions et tous pouvoirs.

     — Que puis-je souhaiter de plus? disait-il. J’ai trouvé plus puissant que moi, pour me porter et assurer mes pas.

    Il acheva ses jours, dit-on, autour de son verger; mais tout à l’inverse d’un Abdolonyme, qui en était réduit à bêcher son jardin, c’était de son propre choix.

     C’était de sa pleine autorité, laquelle se bornait désormais, après avoir inféodé l’univers, à la parcelle qui renfermait sa dernière demeure. (Suite en travail)

     (Lecture: Karen Blixen, Fils de rois [posthume, 1975], Folio, 2011)

    ———————————————-

Découvrir d’autres contributeurs sur le site Webstory.ch

(Ou cliquer sur le nom de cet auteur, en haut à droite)

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus