22.11.2020 25 1 Contes

Contes

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© 2020 Omar  BONANY

Un choix de contes (ou de «microhistoires», comme dirait Raymond Queneau) sur la vanité, la violence, le pouvoir et les leçons inopérantes de l'Histoire
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C O N T E S

 

Omar  Bonany

 

 

 

 

  Certaines  métaphores  sont plus réelles

que les gens qu’on voit marcher dehors.

Pessoa, Le livre de l’intranquillité (1982)

 

 

 

 

1. Un impôt qui soulage

 

     Imaginée par un Nicolas Hulot du troisième millénaire en vue de mettre à l’amende les pollueurs des mers, la taxe «Clocéan» a tôt fait de toucher l’ensemble des contribuables du globe.

     Inspiré de l’impôt* destiné aux offices de la voirie romaine, ce tribut a bonne presse et se voit dûment acquitté en tous lieux.

     Mais avec la bonne conscience que donne l’écot apporté au bien commun (et l’illusion que d’autres y veillent), les bonnes habitudes finissent par s’en ressentir.

     Et l’espace marin, qui assiégeait désormais les rares terres émergées, de se muer sans remède, au gré de nos entorses, en tout-à-l’égout sans limites assignables…

     *Cloacarion: «Impôt levé pour l’entretien des cloaques à Rome» (Bescherelle aîné, Dictionnaire National, tome 1, p. 676, 1845)

 

 

2. Faux repli

 

     Au royaume des Géants, suite à l’hécatombe involontaire et journalière dont ils étaient l’objet, nombre de vers de terre du pays décidèrent de s’enfoncer plus profondément sous terre.

     Il s’en trouva néanmoins pour gagner les hauteurs et s’y installer durablement; et comme celles-ci étaient aussi élevées que le Mérou*, une fois leur périple achevé, ils négligèrent de s’enterrer.

    Ce fut leur perte; car ils avaient perdu de vue les oiseaux aux ordres des Géants.

    *Mérou: sommet mythique, dans la tradition hindoue

 

 

3. L’amorce d’une détente

 

    Un cataclysme et deux fléaux de moindre ampleur annoncés avec force adjurations, le messager de malheur prend le temps de s’octroyer une détente.

    L’air bon enfant, métamorphosé du tout au tout, il convie l’assistance, de la meilleure grâce du monde, à une séance de cartes.

    La partie s’engage.

    Les partenaires passent en revue leurs pièces. Un coup décisif se présente. Puis chacun, tour à tour, aligne ses atouts.

    En possession d’une bonne main, propre à emporter l’affaire, notre homme retrouve peu à peu sa contenance coutumière.

    Vint son tour d’exposer ses marques; il s’exécute.

    Et, prenant feu et flammes, il porte l’estocade en vaticinant qu’il va ruiner toute la tablée, et faire un malheur.

 

 

4. Un voisin gâteau

 

    De bonne composition, il se fend de formules délectables, vous joue des airs d’une exécution onctueuse et se révèle d’un voisinage exquis.

    Mais le voilà en délicatesse avec son confiseur, qui s’empresse de lui couper les vivres.

    Et les douceurs qui le rendaient tout miel lui faisant défaut, il n’est pas à prendre avec une pince… à sucre.

 

 

5. Le baptême du feu

 

     Dompteur tourmenté, il s’essaie, en rêve, à domestiquer des monstres, incarnations de ses peurs.

     Il aménage des cercles de feu. Un monstre s’y engage d’un bond, puis ses pareils lui emboîtent le train, soufflant du coup les flammes.

     Les démons évanouis, c’est au tour des fauves d’exécuter le numéro.

     Les lions s’y préparaient comme à l’ordinaire; mais les cercles éteints semblent tout à coup les effrayer.

     Ils se reculent, et se tiennent prudemment à bonne distance, l’échine basse.

     Le dompteur a beau les exhorter de la voix et du geste: rien n’y fait.

     L’homme finit par rallumer les cerceaux qui ont avalé ses créatures; et les lions, disposés à s’acquitter de leur tâche, prennent leur élan et les traversent sans peur.

 

 

6. La voix de son siècle

 

    Auteur couvé par ses contemporains, statufié comme Buffon de son vivant, son effigie, à chaque aurore, chante comme le colosse de Rhodes; et cela dure des décades.

    Puis l’homme et son siècle passent.

    Et quand le soleil de la Postérité se lève, il ne trouve qu’un monument complètement aphone.

 

 

7. Un délassement naturel

 

     La face idéalement conformée pour la pratique, il en fait métier, s’offrant obligeamment à quiconque brûle de se dégourdir les doigts, en réaction à l’air abêtissant du temps ou pour mille autres raisons…

    Le coup encaissé sans dommage (ses joues rebondies aguerries à l’exercice), il ne peut s’empêcher de renchérir.

    Agitant la coupure qu’on vient de lui fournir sous le nez du client, il demande d’une voix doucereuse:

    — Que diriez-vous d’en claquer une autre?

    Et il exhibe, ce faisant, une figure si appropriée à l’emploi qui en était fait, qu’on l’y croirait vouée par destination et par nature.

    De sorte qu’on remet tout naturellement la main à la poche, avant de l’honorer à manches retroussées.

 

 

8. Le virage de Magellan

 

     Né mauvais comme une teigne, il est mort aussi bon qu’on peut humainement l’être.

     Mais nul n’a été en mesure de s’en aviser.

     Car il lui a fallu toute une vie pour se rendre d’un pôle à l’autre de sa nature, et revenir à de meilleurs sentiments.

 

 

9. On ne se refait pas

 

     Pris à partie par les siens, qui l’avaient plus d’une fois soustrait à la noyade, Narcisse se voit sommé de ne plus s’aventurer au voisinage d’un plan d’eau.

    Sa résistance vaincue, il finit par céder, non sans exiger des cadeaux de prix, à la hauteur du sacrifice qui leur était consenti.

    Soulagés, ses proches acquiescent d’une seule voix. Pour peu qu’il tienne parole, c’était bien le moins qu’ils se devaient de lui accorder.

    — On t’écoute. Quels sont tes souhaits?

    Et l’incorrigible, prenant déjà des airs penchés à l’idée de s’y plonger, de réclamer, toutes affaires cessantes, un miroir de la plus belle eau.

 

 

10. Un quotidien sans vagues

 

     Stanislaw Jerzy Lec, Pensées échevelées (1957): «Une revue de province me fit cette proposition: que je leur fournisse, pour un prix moins élevé, des pensées meilleur marché.»

     Bon an mal an, à l’enseigne du Calme plat, le Rédacteur appointé fait le bonheur des abonnés à grand renfort de considérations sans fond ni relief; mais qu’il s’essaie à prendre de la hauteur, et le paisible quotidien se doit de faire relâche afin que son penseur étalonné retrouve son niveau contractuel.

     Et les lecteurs du Calme plat, le juste étiage rétabli, de reprendre sans remous le cours introublé de leur vie…

 

 

11. Ailleurs

 

    Au royaume d’Ailleurs, vit un monarque dénommé Michaux; et au pays de l’In­tranquillité, qui y touche, règne un roi du nom de Pessoa.

     Or ces contrées présentent ceci d’étrange que leurs sujets s’ingénient à les déserter.

     Les citoyens du pays de l’Intranquillité se transportent chez leurs voisins; et ceux-ci, cédant au même mouvement, délaissent leurs foyers et gagnent le royaume d’en face. Ce qui donne à croire aux gens de passage, étrangers à l’esprit du pays, que les habitants d’Ailleurs sont natifs du royaume de Pessoa; et inversement.

     Consultés là-dessus, les deux souverains eux-mêmes ne semblent pas éloignés de le penser; mais l’un comme l’autre avance que cela tient à la nature même de leurs deux États.

     À les entendre, quiconque préfère à tout autre les possessions de Pessoa est de l’inquiète lignée de ce roi, dont tout l’empire descend.

    Et toute personne chevillée aux cités de l’Intranquillité, tous ses élans étroitement délimités à leurs contours, ne laisse pas de hanter, à demeure, les libres contrées d’Ailleurs.

 

 

12. Nouvelle soupe de Kappel

 

    Lénine (1917): «Chaque cuisinière doit apprendre à gouverner l’État».

    Bon prince, l’ensemble des électrices du territoire dûment initiées par ses soins à la cuisine du pouvoir, il consent à céder sa place au profit d’une ménagère.

    Mais il ne se possède plus à la voir réduire des documents officiels en papillotes, et en alimenter sans vergogne ses fourneaux.

    Ulcéré, il se dispose à reprendre les rênes du pays, quand vint la guerre.

    Et ce furent ces mêmes fourneaux, disposés en ligne de feu aux frontières, qui eurent le don, comme jamais auparavant, de concilier les belligérants.

 

 

13. Un titre qui promet

 

    Dans un récit de Jean Richepin (1849-1926), un écrivain se fend d’un titre dont il ne sait que faire.*

    Notre auteur à nous (appelons-le Ferrières) donne dans la même occupation, mais sans parcimonie, comme la chose se retrouve chez le jeune Sartre des Mots (1964).

    Ayant maints titres à son actif, tous plus prometteurs les uns que les autres, l’idée vient à notre homme de les combiner en vue d’en faire un opuscule; et de placer au frontispice de cette singulière fricassée la formule Sans titre, qu’il croit originale.

    Mais il n’est pas long à s’aviser que d’autres confrères, à la tête de romans autrement échafaudés, avaient songé à les intituler à l’avenant pour intriguer le chaland.

    Nul ne prêtant intérêt à des couvertures de roman si peu engageantes, tous s’étaient retrouvés, néanmoins, avec un ouvrage mort-né entre les mains.

    — Et bien, il en ira différemment de mon livre à moi! s’exclama Ferrières. Figurez-vous qu’il renferme mille titres, qui sont comme autant de graines dans un germoir; et c’est bien le diable s’il ne s’en trouve pas une pour fructifier d’elle-même, et donner une grande histoire!

    *In Les morts bizarres, Éd. Decaux, 1876, p. 254 (Téléchargeable sur Archive.org)

 

 

14. Une nature contraire

 

     Prostré sur son lit de souffrance, dans un état voisin de la fin, on lui apprend qu’il se meurt du béribéri. Trop béni-oui-oui à son goût, ce seul nom suffit à lui donner un soubresaut. On lui réitère le diagnostic: il y répond par un haut-le-corps.

     À l’exemple du chien de Pavlov, on lui corne aux oreilles «béri… béri», et le moribond reprend pied par à-coups.

     L’infection vaincue, il oppose les mêmes coups de collier à divers désagréments qui contrarient ses vues.

     Et c’est seulement en contractant un chaud et froid, plus conforme à son esprit de contradiction, qu’il laisse opérer la Nature, et consent à baisser pavillon.

 

 

15. Le roi de la Glose

 

    Henri Michaux, Ailleurs (1948): «Il est de bon ton, à Poddema, de lancer de temps à autre des mots sans signification, et des couples de mots immédiatement contradictoires.»

    À chaque fois qu’il m’arrive de parcourir une critique d’art, je me fais l’effet d’entendre un sujet surmené du royaume de Poddema; et comme le ton en est souvent compassé, je me ravise, et pense avoir affaire à un consul.

    Mais les analyses les plus alambiquées, d’art ou autres, me semblent toujours le fait d’un forcené qui se serait élevé, de son propre chef, à la dignité de roi de Poddema.

 

 

16. Le fil des générations

 

    À la faveur des dernières avancées, les poupées, pantins et autres fantoches prennent chair et s’éveillent à la conscience; et suite aux travaux spécifiques de l’éminent professeur Mirmidon, ils peuvent vivre le plus ordinairement du monde, et même faire souche.

    Vint le jour où la majorité des journaux du globe purent littéralement titrer en hauts de casse, sans se payer de mots: «Un polichinelle dans le tiroir», «Une poupée engrossée par un guignol», et autres formules non moins cavalières.

    Puis lesdits journaux de dépêcher sur place leurs meilleurs éléments pour couvrir l’évènement le plus déroutant de l’Histoire humaine.

    Suivi du monde entier par reporters interposés, l’accouchement inédit se déroule sans anicroche.

    C’est une fille, et la génitrice ne se tient plus de joie.

    Mais en voyant la sage-femme s’assurer d’une paire de ciseaux au terme de l’intervention, la jeune maman s’alarme.

   — Qu’allez-vous faire? lui demande-t-elle.

    N’ayez crainte, lui répond la sage-femme, avant d’expliquer à la novice qu’on se doit de sectionner l’attache pour libérer l’enfant.

    La marionnette se redresse à demi sur sa couche, suffoquée.

    — Vous n’y pensez pas! s’écrie-t-elle.

    Comme elle en userait avec un enfant qui n’aurait pas son mot à dire, l’obstétricienne ignore l’apostrophe et s’active à remplir sa tâche.

    — Ce n’est rien. Tranquillisez-vous!

    Elle se penche sur le nouveau-né, ses instruments prêts à entrer en action.

    L’accouchée les lui arrache vivement des mains, avant de la repousser avec la dernière énergie.

    — Vous avez perdu l’esprit, ma parole!

    La praticienne et ses aides se reculent précipitamment, interloquées.

   L’agitation retombe. Son bébé tenu hors d’atteinte, l’accouchée semble s’apaiser.

   Nul n’ayant l’air de comprendre ce manège, on exhorte la patiente à s’expliquer.

   Et la première poupée qui venait de donner la vie d’adjurer qu’on lui garde indemne, telle qu’elle l’avait portée, liée à sa personne, sa petite marionnette à elle.

 

 

17. Une vie d’incertitude

 

     Au pays de la Certitude, les petits enfants, en venant au monde, demandent avec stupeur:

    — Quel est donc ce royaume?

    Mais un regard alentour les éclaire: comme s’ils détenaient de ce jour toutes les réponses désirables, ils se taisent, et leur vie durant ils ne s’enquièrent plus de rien.

    Mais au terme de leur existence, avec un désarroi qui ébranle tous ceux qui les veillent, ils demandent à nouveau:

     — Quel était donc ce royaume?

     Et ils se taisent sans retour.

 

 

18. La Vérité en partage

 

     La Vérité ayant jailli au milieu de leurs palabres, ils sortirent leurs plumes; mais comme il s’agissait de camelots, c’était à seule fin de faire leurs comptes.

    À l’égal d’une génisse, sensibles qu’ils étaient à ses seuls titres convertibles, ils s’empressèrent de soumettre la nouvelle venue au pesage.

    Et la Vérité dépouillée de ses attributs, chacun d’entre eux s’en fut les négocier de son côté.

 

 

19. Le syndrome de Narcisse

 

     Avisant une verrue sur un beau visage, le grain de beauté fait la grimace et lui lance:

     — Quelle chèvre coiffée!

    Mais la verrue, désignant la figure repoussante où l’insolent fait tache, lui rétorque:

    — Tu ne t’es pas regardé.

    — Je ne fais que ça, répond le grain de beauté.

 

 

20. Ce meilleur des mondes

 

     «Une vie nouvelle, pure de toute violence», Ernst Jünger, Falaises de marbre (1939)

     Désormais, une invention sans exemple permet à tout un chacun de disposer de ses libres allées et venues au royaume des rêves, et d’en ramener ce qui lui chante.

     Des voix y font aussitôt pièce, alléguant que le matériau des songes n’est pas inépuisable.

     Ce à quoi on leur répond que ce dernier une fois épuisé, on cesserait de rêver à un monde meilleur; et plus personne n’oserait lever la main sur quiconque, ni même ébrécher une pierre…

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