Créé le: 22.05.2019
1133 3
Chemin se faufilant (6)

Voyage

a a a

© 2019-2021 André Birse

Suite de Faire un tour (1), Vers le Morvan (2), Au-delà du Morvan (3), Plénitude de l’absence (4), Temps et lieux (5)
Reprendre la lecture

Chemin se faufilant

Les réminiscences s’espacent, les images fulgurantes et les sensations s’estompent. Est-ce d’avoir osé écrire ? Je ne crois pas. C’est l’épaisseur du temps, le vide dans la vie, un vide qui s’impose et qui s’installe, une absence de réponse alors que tout n’est pas dit. Qui me parlait de Grock ? Tout le monde en parlait dans la vallée. Il est mort à Gêne en 1959, né à Loveresse en 1880. Le village à côté de Pontenet où grand-maman est née et a vécu son enfance, jusqu’à son mariage au début des années trente. Je ne sais plus qui m’en parlait et ne peux prêter à grand-maman des passions qu’elle n’avait peut-être pas. Au début des années soixante, ceux qui sont partis et dont j’entendais parler, Churchill, Edith Piaf, Le Corbusier, Cendrars, Le général Guisan, oui, elle m’en a parlé. La guerre était encore présente dans les esprits, les mémoires, et l’avant-guerre aussi. L’avant. L’incandescence du moment, l’après, et la route que l’on poursuit. Je voudrais me réapproprier certaines réalités de ce temps qu’il me semble, qu’il nous semble à tous, avoir laissé fuir. Ce n’est pas bien grave et ça passera. Bien sûr que ça passera, d’une façon telle qu’il n’y aura plus de mémoire. Grock disait « pourquoi » et « sans blague » en laissant traîner le son « â ». C’était très drôle pour les gens qui en parlaient fièrement. Il a fait son numéro un soir de représentation du cirque qui l’employait alors qu’il avait appris le jour même la mort de sa mère. Cette info, je la tiens de ces années-là. Il me semble entendre grand-maman m’en parler. Je ne suis plus très sûr. Ce fait divers dramatique a perdu de sa force émotionnelle et de sa portée. Dramatique et banale.

 

Chapitre précédent (5): Temps et lieux

 J’ai bien fait d’écrire. C’est que, depuis lors, des vies se sont écoulées, dont la mienne, des savoirs et des expériences se sont développés, des lucidités se sont constituées vaille que vaille. Des échanges ont eu lieu. J’en sais en peu plus, beaucoup plus, mais ce savoir, mental, verbal, pratique, n’amène rien de plus. Rien de plus ? Je suis ce soir dans la cuisine de grand-maman. Nous sommes en 1966. L’hiver. Neige dehors abondante et protectrice. Nous parlons du monde et de la vie, je sais ce que je sais aujourd’hui. Non, rien. Conscience du fait que le malheur existe malgré nous, que pour un individu, le malheur est d’abord extérieur à soi. Nous le savions déjà. Une vie se construit dans les aléas d’un tout généalogique, culturel et économique conditionnel et aléatoire. « Contingence », c’était à Paris. Nous pressentions, sans pouvoir à ce point l’exprimer, l’étendue du bonheur individuel, de cérémonie en cérémonie, pas du tout garantie par le destin ou la nature, mais dont il n’était pas utile de désespérer. Grand-maman pouvait aller très loin dans la réflexion sans partir dans l’abstraction. Elle avait ses exemples et ses références. Le général Dufour. M’a-t-elle parlé du général Dufour ? Je le croise tous les jours, sur son cheval, au milieu de la place Neuve, ici à Genève, ville que grand-maman n’aura pas connue, sinon par quelques rares jours de visite. Sur papier kodak, je constate que j’en étais. Je ne me souviens que d’une rue qui descendait et que je crois avoir identifiée. Sans suite.

La guerre du Sonderbund, la pointe Dufour, il était général et géographe. L’histoire suisse en avançant. Peu de lumière dans la cuisine. Nuit d’hiver, seulement le son du poste radio alternativement clair et grésillant. A l’école et dans sa famille, au-delà de 1918, la petite Jeanne Alice avait appris l’essentiel qu’elle me transmettait dans cet autre rôle que lui confia le destin. Il m’arrive de me retourner dans la rue. Je le dis sans ambages. Quand je devine une silhouette, puis deux, pouvant être celle d’une grand-maman et de son petit-fils. Deux personnes dans un cadre de vie, vent frais, lumière, mouvement des ramures comme hier. Une confiance qui se lit dans les regards, l’attention d’un pas à l’égard de l’autre, « la vie devant soi ». Je n’ai aucune difficulté à y croire et me réjouis de ce qui anime ces deux personnages à mes yeux, être vivants, perception de leur propre vie par et pour eux-mêmes. Je l’ai fait aussi.

 

Ils ne m’ont pas vu. J’en reverrai. Je suis pourvu de force et je résiste, à l’époque déjà, enfant, facilement je pleurais quand l’absence se faisait arracheuse. Ici, elle s’est faite accrocheuse.

Jacques Brel passait à la radio. Ce n’était pas Nathalie à Moscou, ni le chanteur mexicain ou les comédiens qu’il fallait voir. Je lui ai parlé de Brel, plus tard, mais grand-maman attendait autre chose d’un homme qu’il attende Madeleine ou pleure à Amsterdam. Elle a dû le trouver excessif et faible, n’en a pas beaucoup parlé. Je ne sais pas si elle l’appréciait. Je ne crois pas. L’homme devait être fort et maîtriser le cours des choses sans se laisser aller à ne pas vouloir être quitté ni à chanter « de l’aube claire jusqu’à la fin des jours, je t’aime encore, tu sais, je t’aime… » et moins encore avec une force qui fût celle du désespoir. Il était un chanteur important, présent, au loin et il avait laissé sa femme à Bruxelles avec les enfants. Elle a dû entendre des extraits de L’homme de la Mancha en 1969, « et moi je suis Sancho » chanté par Dario Moreno. Elle aimait reconnaître ses personnages. Puis « suivre l’étoile » la superbe quête de Jacques Brel. Elle a dû écouter le disque passant à la radio, sans céder sur sa façon de suivre et de regarder vers le haut. 

 

Elle m’a parlé de Joseph, dans l’histoire de la nativité et je ressens chez elle une estime pour cet homme qui a fait le chemin. Le mot charpentier, sur lequel elle me semble avoir insisté permettait de dégager une force en lui et dans la représentation de son personnage. Aujourd’hui, feuilletant un magazine d’histoire, je prends la mesure du traitement pictural de Joseph au cours des siècles. Il n’a pas eu accès, par le toucher, à la femme qui lui était promise. C’est compréhensible dans un tel contexte, qui aurait inventé une telle histoire ?

La chanson de Moustaki, « Mon vieux Joseph », passait beaucoup à la radio. Je serais curieux de savoir comment elle l’entendait. Je me souviens avoir pensé, hâtivement, que le chanteur avait fait un texte opportuniste par le traitement non du premier personnage venu mais du premier qui lui vint à l’esprit. J’avais tort. Sa chanson légère déploie ses forces avec le temps. Le débat est ouvert et la souffrance s’écoule. Je ne pouvais que promettre, objectivement, et deux générations nous ont séparés. J’entends souvent ces temps-ci l’expression point Oméga, développée par Pierre Teilhard de Chardin (ou chantée par Leonard Cohen), dont elle a, je crois entendu le nom sur les ondes. Elle ne s’y sera pas attardée, je le ferai peut-être. Robustesse intérieure, disponibilité à l’action et pourquoi pas brillance, lui auraient suffi. Etre soi sans s’en enorgueillir. Mais là je devine, je tâtonne dans un avenir disparu, des fulgurances passéistes. Je dois me rattraper.

 

Jamais vu de cartomancienne, mais Anne une psychologue m’a un jour demandé de représenter ma famille au moyen de cartes de tarot. Elle en avait une belle collection. Je ne surprendrai pas grand monde en disant que j’ai commencé par grand-maman et qu’elle était tout en haut dans la représentation. Chacun trouva sa place et je trouvai la mienne parmi ces reines, rois, valets, et autres signes bien connus. Ce fut très utile pour ma psyché et depuis lors, c’était en 2006, j’écris en mélangeant les cartes dont celles de la lucidité, peut-être pique, et de la naïveté, pourquoi pas trèfle ?

Anne, m’invita, elle aussi, à travailler sur mes grands hommes, mes références. Nous n’avions pas parlé de grandes femmes. Je ne me demande pas pourquoi. Le ferai incessamment. J’y travaille, dont par ce texte. Femmes ou hommes, il n’y en a pas. Robert Badinter, en effet, exemplaire et impressionnant. Sinon, il n’y en a pas. Des vies, des œuvres des ouvrages, mais aucun guide. Le fruit toutefois des admirations partagées avec grand-maman, ceux qui l’inspiraient, son extériorité, son monde, ses élans, les grands hommes dont elle m’a parlé, ce fruit, ce condensé, aura constitué, participé à la constitution des fondations de … de qui, de quoi ? Une simple et nécessairement complexe (rien de contradictoire) connaissance individuelle utile au fait d’avancer ou de s’interrompre dans une vie sur terre.

 

Le pain sur la table dans la cuisine de grand-maman, son sourire radieux sur cette photographie, un samedi après-midi. Sa sœur et deux hommes, dont mon grand-père. Nous voudrions tous y revenir, l’admettant, le taisant, le niant. Mais le revenir c’est ici, la pensée prend naissance par l’émotion, ce doit être vrai, et je la remercie de nourrir ainsi jusqu’aux « forces de l’esprit » pour reprendre l’expression d’un ancien député de la Nièvre, celle qui reste de lui.

Deux images en moi. Celle de la maison, de l’église, du tilleul, et celle du tableau de Courbet donné aux jurassiens. J’irai, je ne sais pas quand, mais j’irai rêver devant ce tableau. Un auteur, ce doit être Philippe Muray, a écrit ce qu’il pensait de ces gens qui disent vivre un instant suprême devant un tableau. Il a aussi parlé des « acceptants débiles » (Désaccord parfait, p. 21). Il a vite fait la différence entre tourisme et culture. Petits trains faisant le tour des villes. Je vais lui désobéir et me rendrai disponible comme et comme avec grand-maman, je traverserai les montagnes, m’y baladerai, choisirai le « Pichoux » et referai l’histoire en respirant comme éternellement ou jamais. Bien se savonner, il fallait bien se savonner le visage, puis regarder par la fenêtre. Chacun l’aura vécu à sa façon. Je reviendrai sur nos pas et anticiperai ceux des suivants, me mettrai dans la peau de ce peintre qui marchait vers 1880, près de ces roches et des ruisseaux son cartable sur le dos ou sur celui de son âne. 

 

J’envisageais aussi d’aller, de retourner, sous le tilleul, en haut du crêt de l’église et de regarder vers la vallée. Cet endroit est singulier. Entre berceaux et tombes. En bas la maison, en haut l’église, le tilleul, le cimetière. Je recommence. En levant les yeux vers le ciel à l’ouest, enfant, j’avais cette configuration pour horizon, Dieu, les mariages et les morts, un clocher et ce grand arbre. Il y avait de quoi devenir un peu philosophe, essentialiste, spéculateur ontologique, pasteur ou avocat. Il ne nous est pas donné de nous représenter exactement l’univers et en aucun cas d’avoir conscience de son immensité. Il en va de même pour le temps et pour toutes questions utiles quant à savoir si l’on va ou non se retrouver.

Grand-maman avait la foi. Je ne l’ai pas. Agnostique, (au début, je lisais agneau), non plus ne va pas. Nous n’avons pas dressé l’inventaire du réel et moins encore du réel en devenir. En regardant au loin, à l’autre bout du village, grand-maman voyait une usine dans laquelle ont travaillé mes parents, l’« Hélios », dont elle avait le patron en estime, car il était compétent, déterminé, portait bien et se battait pour l’autonomie du Jura. 

 

Hélios, on entendait que ça et c’est toujours vrai. Les autres fabriques avaient des noms de famille, à l’exception d’« Astra », dont le patron était sauf erreur aussi autonomiste et même de la première heure. Le soleil et les astres dans cette vallée ouvrière avec en son milieu cette colline qui m’abritait et constitue encore mon pays d’origine, immanence, transcendance, devenir héraclitéen. Grand-maman souriait devant l’énigme, qu’elle avait nommée (Jésus Christ), et cela me rassure comme si elle avait un ami. « Je crois pour toi » me disait-elle.

 

Envie de lui répondre aujourd’hui que je crois aussi pour elle sans m’inclure dans ce type de salut. Je me suis toujours demandé si en la rejoignant, je retrouverais la petite fille qui à six ans sautait par-dessus la Birse à Pontenet ou la femme qui avait quarante-quatre ans quand elle devint ma grand-mère.

 Même question pour le petit garçon que je ne suis plus, sauf par magma émotionnel, calme à ce stade, et dans mes exercices d’écriture, ou l’adulte, nécessairement vieillissant, que je suis devenu. Je n’y retournerai pas. Pas de méditation sur place. Ce n’est plus le lieu, ce n’est plus le temps. Tout le monde l’aura compris. Lorsqu’elle avait fait ses paiements à la poste et qu’elle revenait avec son carnet de récépissés, grand-maman empruntait le même chemin caillouteux, longeant la voie de chemin de fer. Elle revenait si soulagée, d’un pas rapide et leste. Ce n’est plus le même chemin.

 

J’irai me perdre dans le tableau de Courbet, ce passage sur le pont, mal fini au couteau paraît-il. J’y verrai la 2cv et le sourire de grand-maman. J’oublierai qu’elle a souffert sur la fin. Plus j’y pense, plus sa lucidité confiante me sidère. Bien sûr que nous n’avons pas abordé tous les sujets. Avec qui le faisons-nous ? Ce qu’elle espérait pour nous ne s’est pas réalisé. D’autres réalités sont vécues par les uns et par les autres. Ce qu’elle avait pressenti s’est peut-être réalisé. Jardin secret. Coins de pays non visités, ou visités séparément, C’est bien ainsi. Mais la confiance.

Grand-maman s’est étonnée, elle s’est aussi informée. Elle est sur le seuil de sa maison et me salue, attend que la voiture réapparaisse à la fin du virage et depuis le perron me fait signe à nouveau, à tous ceux qui s’en allaient. Elle s’est trompée aussi, s’est trouvée sans l’erreur, comme et avec les autres. Le tableau retrouvé. Je peux passer devant le Château de Chillon sans y repenser. Elle a dû avoir ses insistances, ses persistances. Comme et avec les autres. Ce n’est pas ce que je retiens pour vivre. J’ai envie de lui donner raison. Par cœur. Et cette envie n’est pas vaine.

 

Grand-maman avait donné un nom au bus VW blanc avec lequel, au milieu des années soixante, mon père nous avait emmenés faire quelques virées en famille, dont une à la Dent de Jaman. Attila, elle l’avait appelé Attila. Je ne me souviens que de la résonance, au double sens du terme, de ce mot Attila. Son choix n’était pas étonnant, à mieux y réfléchir. Le bus lui semblait solide pour emmener tous ces enfants. Elle avait choisi le nom d’un homme indiscutablement fort et l’ayant démontré par ses actes. Attila chef des Huns craint par les puissances de l’époque. Je ne vais pas, un demi-siècle plus tard, m’improviser rétro-psychololgue en considérant les choix nominaux de grand-maman. Cette volonté pourtant de faire référence à des hommes forts dans la vie n’était pas sans signification et grand – maman, par les noms et les mots qu’elle a choisis tout au long de sa vie me parle encore et peut-être à nouveau.

« 0n ne prête pas une âme à une voiture » ai-je maintes fois pensé. J’étais un peu court, et même, je n’y étais pas du tout. Ce n’est pas ce que grand-maman avait fait. Elle a appelé à notre rescousse un personnage de l’histoire qui ne pouvait plus sévir mais avec lequel elle partageait sa force. De cinquante ans en cinquante ans je verrai peut-être les choses différemment. Aujourd’hui, c’est ainsi que je les comprends.

 

Ce n’est pas une 2cv ni Attila, mais une Ford Ka noire qui est descendue les Gorges du Pichoux ce matin d’automne et j’étais seul à l’intérieur. Dans le rétroviseur, j’ai aperçu le pont dont on parle pour désigner l’endroit où Courbet aurait peint le tableau. La jeune femme officiant comme guide au Musée d’Art et d’histoire de Delémont était plus réservée quant à cette désignation de lieu. Le peintre et son âne devant le Pichoux, elle n’y croit pas, me parle de tout le Jura géologique, suisse et français. Elle semble connaître son sujet et m’a rappelé l’historique de la donation du tableau. Son érudition m’a un peu étourdi. Séduit aussi. La signature de Courbet est bien là en bas à gauche, en jaune. « 72 ». Le tableau a son histoire partiellement reconstituée.

 

L’œuvre de Courbet, les sources, les vallées, la nature dans sa réalité. Ma guide – j’étais seul – était à l’aise en parlant de toute l’œuvre sans omettre « L’origine du monde », qui fait de Courbet un peintre universel. Elle m’apprend que ce tableau n’est connu du public que depuis la fin des années 80. Je n’avais pas suivi et comprend un peu mieux. C’était une deuxième et tout aussi bonne raison pour ne pas en avoir parlé avec grand-maman.

J’ai osé suggérer à mon interlocutrice que ce traitement des paysages, cette présence de l’infini, mouvement de la matière, source, accueil, réalité rude plus que rassurante pouvaient être compris comme une même approche que la présentation picturale du corps de la femme qui fut la sienne, singulièrement dans « l’origine ». Elle fut immédiatement d’accord, avant même que je termine laborieusement ma réflexion, et me cita toute une littérature qui devançait mon propos. Je me sentis rassuré. De quoi, je ne sais pas. Que d’autres s’y soient intéressés en voyant plus loin, avec plus d’audace encore. 

 

Je regardais avec persistance le tableau, devant lequel nous étions, « paysage du Jura ». J’étais venu pour ça. J’avais craint de le trouver banal. La première impression dès que j’arrivai au haut des escaliers fut de l’enthousiasme, une joie douce et explosive. On ne l’éprouve pas si souvent. La guide me parla des défauts, des doutes, cette partie depuis le pont vers la gauche en effet rudimentaire mais le tableau est magnifique sombrement massif et lumineux, impasse et ouverture, contrainte des roches et promesse du chemin. Sous le pont, l’orifice, la béance, le gouffre, au-dessus un passage, une enfilade, des échos de lumière.

Grand-maman était avec moi. Silencieuse, elle souriait et se concentrait comme elle l’avait fait au Louvre. Son pays jurassien peint par son peintre de cœur. Nous aurions fait ensemble ce déplacement. Plein de bonnes raisons pour s’y rendre dans ce musée au profit d’une nouvelle balade. Je ressentais vraiment sa présence, par l’émotion et les espaces du silence et du temps. Ce n’était pas vide et ça ne l’est toujours pas. Bien sûr, il faut une part de déraison pour ressentir cela, et du sang se mouvant dans les veines aussi. 

 

Les gorges du Pichoux sont si étroites à l’entrée. Il n’y a que la route et les rochers, seuls au monde, on ne sait où. Si l’on regarde vers le haut, un jour de soleil d’automne comme celui-ci avec ces roches lumineuses qui tutoient le ciel on est saisi par cette impression d’ailleurs sur terre. Une histoire géologique nous est racontée, dans la lenteur et la fulgurance. Passé cent fois, vécu une fois. Conquête du monde et de soi. Nécessité d’un triomphe personnel. J’ai ressenti quelque chose comme ça jadis. Là ça va mieux. Je fais partie des sédiments. Je tente le spirituel. Modérément. Feuilles vivantes, anciens automnes. Les routes vers et depuis le Pichoux. Il faut un petit moment pour y aller et en route on a le temps de penser à tout.

Dès l’entrée, ce passage nous rappelle quelque chose. Nous saisit, nous libère et nous revient souvent. L’expérience est faite. Elle est régénératrice. J’ai dit à ma guide, qui n’a pas remplacé grand-maman, que la fréquentation de Courbet pouvait être anxiogène. Ses scènes de chasse notamment ou les natures mortes de poissons sans vie. Les sources et leurs grottes originelles. Elle a acquiescé, m’a rappelé qu’il peignait ce qu’il voyait et m’a laissé un bout de papier avec des noms d’auteurs qui le connaissent bien. Après les gorges, j’ai fait quelques pas dans une nature azuréenne. Rare à ce point dans le Jura. Il n’y avait plus de référence que les plantes de mes pieds, le souffle qui  permet de vivre, un horizon dominé par le soleil. Je marchais dans les Franches-Montagnes, entre les forêts, respectait les grands arbres, en entendant « Mesdames et Messieurs, la Cour ». Le défilement du temps me devenait indifférent.

 

Ce soir, au café du Soleil à Saignelégier, je prends un repas. Nous l’avions fait avec grand-maman. J’y suis revenus seul ou avec d’autre personnes. Un soir, autour de l’an 2000, une grand-maman avait demandé dans cette même salle à l’amie qui m’accompagnait si elle n’était pas Juliette Binoche. C’est vrai qu’elle lui ressemblait. Nous en avions ri tous les trois. Sédiments des roches. Café du Soleil, Restaurant de la Demi-Lune. Je retrouve à chaque nouvelle fois une réalité même et transfigurée. Ce pouvait être elles.

Envoyé à des amis quelques photos des gorges et du pays. Grand – maman n’a pas connu ça. Cette immédiateté médiatique. En retour, on me renvoie un intérieur d’une Église à Moscou puis la Cathédrale de Milan. Il n’y avait pas cette légende, mais il me semblait la lire « tes gorges sont belles mais le monde est grand », ce avec quoi je suis bien évidemment d’accord. Une vie explorable ne s’arrête pas à un horizon. Pour autant certains horizons décrivent notre infini nous le proposent et nous le rappellent. Infini, car on ne sait jamais s’il prend fin. Conscient, pas conscient. Ici un soir d’été 1984, après avoir fait en marchant la montée vers les Enfers, c’est ainsi qu’on nomme ce hameau, épuisé, désireux de marcher encore jusqu’à Saignelégier, je m’étais trouvé nez à nez avec un lever de pleine lune, vivante et gigantesque, que j’avais vécu solennellement avec quelques sensations tristes sans savoir pourquoi. Lucidité des émotions.

 

Ce soir dans les Franches – Montagnes, sans m’en défaire tout à fait, il faut bien des lunes pour cela, je me déprends de ces sensations. Elles aussi en phase de sédimentation. Le pays livre son discours aux habitants, à ceux qui reviennent tant qu’ils le font. L’amour que l’on éprouve pour un endroit peut être celui de quelqu’un d’autre.

Grand-maman se serait intéressée aux propos que l’on entend ce soir dans le restaurant. Les gens s’interrompent, s’écoutent, enfin s’écoutent parler. L’autre devient un incident, elle avait le talent de surmonter ces écueils. Je ne l’ai que par moments. 

 

En quittant le restaurant, j’ai marché dans le village. Personne, sauf la lune à nouveau. Je comprends que j’ai fait le tour de nos tournées, que mon oublieuse mémoire a bien travaillé mais n’a pas tout retrouvé. Le pays s’en va plus lentement que les mémoires. Érosions à mille temps. Ce que je pourrai faire encore, je m’en fais proposition c’est écrire un texte qui serait ce qu’aujourd’hui je pourrais dire à grand-maman. Avoir cet échange avec elle. Le pays, le monde, ce que je peux en dire ainsi que d’une vie individuelle. Pas plus. Auberge du Sapin vers les Rouges-Terres. Jamais venu avec grand-maman. Elle avait une telle capacité d’accueillir de nouveaux épisodes dans le Jura qu’elle me permet de les vivre comme si ce n’était pas sans elle. Je n’y reviens pas si souvent que ça, une fois l’an en des endroits différents. Un revenant qui aurait faim de temps présent. Ça donne des idées pour le futur et s’il n’y en a pas, ça donne une idée du futur. Le pays et soi.

Grand-maman était de ce monde que j’aime encore pour elle et le monde ne serait pas le même si elle n’en avait pas été. Nous nous créons les uns les autres. « Pense à l’œil, comment est fait un œil ». Bien-être, vif sans euphorie, en buvant seul le café à l’abord de cet après-midi d’automne sur la terrasse. À l’intérieur la clientèle est plutôt âgée. Accents d’ici et certaines tonalités Suisse-allemandes. Ça me parle, les arbres aussi. Ces octogénaires étaient les petits jeunes que croisait grand-maman. Elle était combative. Son essentiel respect d’autrui indéchiffrable autrement que par référence aux forces naturelles et à celles de sa culture me permet d’être un meilleur sédiment ou, un cône, un bâtonnet dans une rétine. Un homme dans les feuilles d’or qui jouent avec les ombres aléatoires et expressives des emposieus et celles, fidèles et déstructurantes, des sapins.

 

Mes pas dans ces bleus. Colloque des arbres, présidence du soleil, soucieuses cavalières en éveil. On ne peut pas vivre en zombie. Le coucher des ombres avant le soir, leur pendant vertical. Le temps qui se laisse compter et les jours venus où il ne se sera rien passé. Le discours du pays, silencieux et riche se comprend mieux dans certains échos, en soi.

J’ai souvent l’occasion de lire des expertises psychiatriques. On y fait référence à chaque fois aux trois ou quatre modes auxquels le sujet serait ou non bien orienté. J’ai mis longtemps à comprendre exactement de quoi il s’agissait. Je crois y être parvenu. Quelqu’un de compétent en situation de difficulté m’en a bien parlé. En se réveillant le matin tous les sujets, expertisés ou non, reconstituent leur situation temporelle, spatiale, identitaire pour soi et pour l’autre. Tant que l’on reconstitue ces modes en phase avec la réalité, nous sommes bien orientés et la vie continue. Ensuite, il faut poursuivre, dans l’état du monde et dans le sien. On n’en a jamais fini. Enfin, tant qu’on y est.

 

Que dirais-je à grand-maman, si elle m’attendait ce matin à l’hôtel dans un coin de pays pour prendre le petit- déjeuner ensemble ? Pas grand -chose. Je répondrais à ses questions. Donnerais de la valeur à ce qui l’intéresserait ou la préoccuperait. Et je chercherais aussi à donner de la valeur à mes propos. J’espère l’avoir fait. Elle a dû considérer que oui. Elle s’amusait de certaines de mes fixations. Comme les centrales nucléaires que nous apercevions en route et qui venaient perturber ma vision du monde parfait. J’en attribuais la présence à la volonté fautive du prédécesseur de Mitterrand qui avait dû en parler avec légèreté comme on en parle aujourd’hui. 

Nous ferions ce matin le tour d’un autre sujet, les éoliennes, en espérant qu’elles ne proliféreront pas. Elle aurait quelques informations, ce que les édiles ont dit récemment ou comment leur courageux contradicteur, il s’en trouve toujours un, leur aura répondu. Qui est habile, qui ne l’est pas ? Les éoliennes, filles de la mondialisation, s’implantent en batifolant. Nos moulins, nos lances confisquées, brisures de nos lignes d’horizons. Il est nécessaire d’engranger le vent.

 

Elle m’indiquerait le sens de sa persistance. En parlant de sens, je reviendrais sur ce problème de la rivière dans le tableau de Courbet. Elle ne coule pas dans la même direction que celle de la Sorne dans les gorges du Pichoux depuis le petit pont. Ça crée un doute. Elle n’apprécierait pas et souhaiterait que Courbet se soit arrêté là avec son âne. Nous laisserions la question ouverte et ça nous irait bien comme ça.

 

Un matin, elle m’avait parlé avec enthousiasme du film qu’elle était allée voir la veille: « la guerre des boutons ». J’étais peu attentif. Une histoire que je trouvais improbable et compliquée, avec d’autres gamins. Le film est sorti en 1962. Elle a dû le voir un peu plus tard. J’aurais aimé avoir été plus attentif encore à son récit et à tous les autres.

Ma bonne volonté est anachronique. Toute relation un jour le devient. Mais en moi, chemin faisant, parcours accompli, pouvant l’être en tout temps, synclinal ou anti, je reste prêt à rendre compte sereinement de mes façons, d’agir et de penser, à une âme qui est celle de grand-maman. Le tribunal de la vie n’est autre que la vie elle-même, quand elle s’en vient, quand elle ….

 

Le bout de vie que l’on a donné à ma grand-mère et ce qu’elle a su en faire. Je reste coi. Pensif et coi. Il n’y avait pas à s’expliquer. Le geste, l’action, son absence, le fait d’être là. On se fait plus beau que l’on n’est, mais les instants vécus, ces vrais instants là, n’en finissent pas de grandir dans mon cœur calmé. C’est à ce point que je me demande si l’horizon gagne à la fin ou si, au contraire, c’est la fin qui se perd en lui. 

Commentaires (0)

Cette histoire ne comporte aucun commentaire.

Laisser un commentaire

Vous devez vous connecter pour laisser un commentaire

Ce site utilise des cookies afin de vous offrir une expérience optimale de navigation. En continuant de visiter ce site, vous acceptez l’utilisation de ces cookies.

J’ai comprisEn savoir plus