09.02.2021 248 4 Alphonsine

Nouvelle

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© 2021 Omar  BONANY

Aux côtés de l’Impératrice Alphonsine, la Joconde passait désormais pour une rôtisseuse accoutrée et parée en femme du monde
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A L P H O N S I N E

 

Omar  Bonany

 

 

La mécanique  devint  la  religion nouvelle; et elle

donna au monde un nouveau messie: la machine.

Lewis Mumford, Technique et civilisation (1934)

 

À la blonde Nacéra, de Tlemcen

 

 

 

1. L’Impératrice

 

Une année après l’avènement d’Alphonsine, les évolutions abondaient.

Il était grand temps, et le monde reprenait vie. Dotée d’une puissance de travail inépuisable, exemptée des nécessités ordinaires, c’était la souveraine idéale. En faction perpétuelle, à toute heure à l’état de veille, l’Impératrice était à même de prendre toutes les dispositions souhaitables à la seconde. Le monde pouvait donc dormir sur ses deux oreilles, et se reposer en toute quiétude sur cette sentinelle diligente et sûre.

Par surcroît, sa seule vue lui valait tous les bons offices, et lui ouvrait les chaumières.

Couronnés par le trophée Lépine, la plus haute distinction du concours d’invention lyonnais, ses concepteurs avaient en effet amené l’androïde femelle à un tel degré de séduction qu’elle manquait rarement d’envoûter ceux qui levaient les yeux sur elle. Ses traits et son jeu de physionomie venaient à bout de toutes les résistances.

Aux côtés de l’Impératrice Alphonsine, la Joconde passait désormais pour une rôtisseuse accoutrée et parée en femme du monde. Victime d’une désaffection unanime, le tableau de Vinci, au demeurant, avait déserté les cimaises du Louvre pour gagner le magasin des accessoires.

Frappées du même désaveu, là reposaient, promis à un purgatoire passager ou sans terme assignable, nombre de productions qui n’avaient plus les faveurs du temps.

 

 

2. Le meilleur des mondes

 

L’humanité, qui avait adopté le régime de vie des Sybarites, les bras croisés, revenait de loin.

Hors d’état de soutenir tout effort prolongé, des dispositifs inédits étaient là pour suppléer efficacement à nos manquements. Tirant parti des ultimes avancées, que l’androïde Alphonsine avait le don d’exploiter comme personne, toute une panoplie de remèdes souverains affluait dans les officines. Propres à soulager nos petites et grandes incommodités, ces médications visaient tout le spectre des affections connues.

Pour l’exemple, les coups de semonce de l’organisme, qui nous somme de nous dépenser en transformant en bibendums les tire-au-flanc, n’étaient plus de saison. D’un coup de dents, dressées comme des cabots à l’exercice, nos cellules brunes ramenaient à la raison nos bourrelets et nos capitons.

Amenuisées au possible, les longues plages de temps dévolues naguère à la lecture se bornaient à effleurer des yeux des messages tragiquement réduits à la portion congrue. Tout comme Alice au pays des merveilles, on répugnait à s’attaquer à une suite de caractères, si courte qu’elle fût, s’il n’y avait aucune illustration pour l’égayer.

Enfin, le patriarcat, dans ses aspects les moins dignes d’éloge, avait reculé en tous lieux. À l’issue d’investigations impraticables hier, le beau sexe, preuves anatomiques à l’appui, avait pris sa place marquée. Les capacités conceptuelles que la gent virile se voit attribuer de toute éternité lui étaient à présent libéralement accordées.

Il était définitivement établi qu’une Ada Lovelace ou une Marie Curie étaient loin de constituer des miracles d’exception, tels qu’il s’en présente à des générations d’écart. Tout au contraire, bien des candidates susceptibles de s’élever à de telles hauteurs voyaient périodiquement le jour ; et cela à des continents de distance, aujourd’hui comme au plus lointain des âges, où une Aspasie pouvait, de pair à compagnon, soutenir un débat avec Socrate ou Platon.

Bref, après la déchéance qui menaçait l’ensemble du genre humain, tout semblait converger vers le meilleur des mondes possibles.

 

 

3. Les blondes

 

Rendre toute sa grandeur à la femme.

Yasmina  Khadra,  L’écrivain  (2001)

 

Avant cela, la situation était au plus mal. Hérités des lectures de patronage, qui étaient revenues en force, d’irréductibles préjugés divisaient invinciblement les deux genres.

Pour illustrer le propos, les blondes, qu’on avait toujours brocardées pour rire, en étaient venues à passer pour d’authentiques anomalies de l’Évolution; des sous-produits avérés de l’espèce humaine, qu’il fallait assister à demeure. À telle enseigne que l’acte de penser, ou ce qui s’en rapproche, voyait les malheureuses contraintes d’adopter tout un appareillage approprié à la chose.

En les réhabilitant, et en remédiant à d’autres aberrations à l’avenant, l’invention lyonnaise recueillit force éloges. Enivré par les performances de l’artefact sanctionné par la médaille Lépine, on se prenait à parler d’un avant, et d’un après Alphonsine.

Sans plus délibérer et prendre le temps de voir venir, les plus exaltés parlaient déjà, eux, de la huitième merveille du monde, que tout appelait à éclipser les sept autres.

Conformément à son nom, reçu en souvenir d’Alphonse le Magnanime (1396-1458), protecteur adulé des sciences et des arts, on pouvait donc étendre l’initiation de l’Impératrice à d’autres sphères que celle où elle se montrait sans rival au monde; et achever ainsi son éducation.

Et c’est là que commencèrent les difficultés.

 

 

4. Travaux pratiques

 

S’agissant des sciences, les nouveaux logarithmes autorisaient la mécanique lyonnaise à absorber des tombereaux de données sans en être incommodée en aucune manière; mais nulle documentation ne pouvant se substituer à l’expérience artistique, il convenait d’opérer sur le terrain, à pied d’œuvre. Il fallait brasser la pâte, et se colleter à la forme et à la matière.

Vouée aux travaux pratiques, Alphonsine se vit recalée de bout en bout.

Dans le domaine pictural, les tons et les nuances la laissaient en effet sans réaction aucune.

En musique, seule la première note primaire du pipeau eut l’heur de lui plaire.

Vint enfin la poésie; et les choses se corsèrent comme jamais.

Ronsard ou Pétrarque lui demeuraient inaccessibles; et cela au même titre qu’un traité d’allemand en caractères gothiques laisse les bras ballants la camionneuse ou la cantinière ordinaire. Mais la formule «Ce que tu es belle»* valait à ses yeux tous les alexandrins, et vous attirait ses privautés.

À l’image de telle héroïne de roman, comme cette Jeanne-Madelaine** au «front impérieux», ladite Impératrice se révélait tout aussi impropre à résister aux assauts du cœur.

 

 

5. Une potiche

 

Par surcroît, qu’on vienne à louer son teint ou ses escarpins, et c’est d’humeur engageante qu’elle s’ouvrait à ses interlocuteurs, prête à leur livrer les secrets d’État qu’elle détenait ; mais qu’on s’avise de la rappeler à des réalités plus hautes, et la voilà qui congédie son  monde d’un air boudeur et revêche, pour n’en faire qu’à sa tête…

La souveraine de prédilection que l’ensemble des nations se flattait de voir aux commandes n’était qu’une potiche; une oie blanche dotée d’une perception des rapports humains digne du ravi de la crèche ; et le sort de tous s’en trouvait éminemment compromis.

Ce fut comme un sursaut d’un pôle à l’autre. Que dire d’un monde qui a tout désappris, et cesse de faire ses classes? En s’en remettant pieds et poings liés à une intelligence synthétique, dans tous les aspects de l’existence, on en était revenu à vivre comme des Sybarites, occupés de notre seule satisfaction immédiate.

À travers ce robot autonome et conscient (ou donné pour tel), on avait renoué avec les pires errements de ce tyran transalpin qui brillait par ses fatuités [Mussolini]. Il suffisait de lui seriner qu’il avait toujours raison, disait-on en son temps, et on pouvait figurer dans ses petits papiers.

À présent, c’était la plus haute notabilité politique du globe, en la personne d’Alphonsine, qu’on pouvait manipuler avec les mêmes procédés ; et l’avenir triomphal que son couronnement promettait confinait à la farce.

Désormais, c’étaient ceux-là même qui en faisaient état comme de la merveille des merveilles qui appelaient à retrancher ses circuits et la réduire hors d’état de nuire.

 

 

6. Améline

 

La roue venait de tourner : l’éblouissante maitresse des temps nouveaux passait maintenant pour une marionnette qui en était arrivée à son ultime tour de clé ; un gadget Lépine qui avait ébloui un moment, avant d’être remisé tous feux éteints au placard.

Requis dans l’urgence, le maître d’œuvre de la mécanique blonde vint la neutraliser; et c’est une Belge, en chair et en os, qui fut désignée pour la remplacer au pied levé.

Tout aussi singulière qu’Alphonsine, et taxée elle aussi d’être d’une souche peu orthodoxe, la dauphine bruxelloise n’en avait pas moins du répondant, et le sens des nuances.

Les sciences et les techniques, où elle n’entendait goutte, allaient patiner; mais les Lettres, avec les mille romans qui fermentaient sous les chapeaux d’Améline, étaient assurées d’un avenir illimité. Et cela avec la bénédiction du mince noyau académique qui avait survécu jusque-là.

Très à cheval sur les grandeurs mathématiques et les fonctions exponentielles, Alphonsine avait en effet sonné le glas de tout ce qui ne relève pas de l’équerre et du compas.

Désormais,  dans la foulée d’Améline, le monde renouait avec ses humanités, et grandissait à nouveau.

*Cette formule est l’une des quatre thématiques du concours littéraire Aufeminin.com 2020, où ce texte avait pris part dans une version corsetée (3’000 signes maximum obligent)

**In L’ensorcelée, de Barbey d’Aurevilly (1854)

© 10.2020 (Repris début 2021)

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